• 14, Jean Échenoz (Minuit)

    echappee-belle.net.jpgLa guerre : beau sujet. Peut-être même le sujet par excellence, comme je l’ai suggéré ici à propos d’un livre de William Styron. Jean Échenoz pense sûrement comme moi. Au moment de chercher l’idée de son roman bisannuel il a dû se dire tiens la guerre, voilà ce qui s’appelle un sujet en or.

     

    C’est un artiste. On identifie tout de suite, à l’oreille, sa façon d’avoir l’air de conter des histoires pour parler en fait d’autre chose — sans en parler. D’où l’impression que ses livres sont de vastes allusions pleines d’élégance. Et parmi les mille manières de définir la littérature, on pourrait sûrement dire qu’elle est un art de la vaste allusion.

     

    On ouvre donc 14 tout content que l’auteur de Ravel ait voulu parler, après Céline, Aragon, Dorgelès, Barbusse, Dabit, Genevoix et quelques autres, de la Guerre des guerres. Dès les premières pages on est conforté dans l’idée qu’il a bien fait, par le magnifique épisode dans lequel un personnage, le jour de l’entrée dans le conflit, voit du haut d’une colline toutes les églises de la région sonner le tocsin avant de comprendre que le « mouvement minuscule mais régulier » qu’il distingue dans chaque clocher est celui des cloches que couvrait le bruit du vent. Le narrateur semble croire qu’on sonne aussi le tocsin aux enterrements, c’est bizarre, mais c’est un détail.

     

    On continue donc, et on découvre bien des choses à propos de la Guerre de 14. Par exemple, il y avait des rats. Et des poux. Et beaucoup de morts. On se battait dans des tranchées, où le sol était fort boueux. Pas de doute, se dit-on, il s’est documenté. Cependant nous aussi nous sommes documentés. Enfin, comme tout le monde. Certes Échenoz en sait un peu plus, sur la forme des casques, l’allure des brodequins… Et à part ça ?

     

    « Tout cela ayant été décrit mille fois, peut-être n’est-ce pas la peine de s’attarder sur cet opéra sordide et puant », dit le narrateur. On est bien d’accord avec lui. Et on se demande pourquoi, lui qui n’aime pas l’opéra, il est allé faire donner le grand orchestre pour jouer les variations de sa gracieuse musique de chambre. Car il nous raconte son histoire à la Échenoz, une affaire de ménage à trois jamais bien claire (les zones d’ombre c’est parfois commode, ça permet de ne pas se fatiguer), mais sur fond de guerre mondiale, et voilà tout. Sans doute qu’il a pensé que c’était un bon sujet. Porteur. Vendeur ?

     

    Ne soyons pas mesquins. Ce qui est intéressant dans le livre de Jean Échenoz c’est peut-être précisément qu’il amène à se poser cette question du fond. Ce qui revient à faire surgir inévitablement l’autre duettiste : la forme. On s’en veut de se surprendre constamment à les distinguer, en lisant 14, et à se dire à chaque page si seulement cette prose admirable disait des choses un peu plus nouvelles ou au moins profondes que ça sur ce sujet. Susciter cette illusion d’une forme qui pourrait venir se poser indifféremment sur n’importe quoi, voilà peut-être la vraie trouvaille de 14.

     

    Mais c’est une illusion, bien sûr. Le fond n’étant qu’une autre forme de la forme, quand il manque de fond elle faiblit. Et on s’agace des arabesques qui d’habitude nous ravissent, de ces « mais ne nous emballons pas, revenons à notre affaire », de ces désinvoltures qui paraissent tout à coup vraiment désinvoltes.

     

    À quand le prochain Échenoz ?

     

    P. A.

     


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