• Avant de passer à un rythme plus estival, et peut-être de procéder à quelques changements d’organisation, nous sacrifions au rituel des suggestions d’été. Nulle logique ici que nos goûts, si après expérience vous en partagiez certains nous serions comblés. 

     

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    Les idées de Pétel

    Philip K. Dick, Le Maître du haut château (traduit de l’anglais, « Nouveaux millénaires », J’ai Lu)

    Pour celles et ceux qui n’ont jamais pu lire de science-fiction par horreur de ce genre, le roman de P. K. Dick devrait les réconcilier avec ce type de récits. L’Histoire, plus que les machines, est ici le véritable sujet de ce livre.

     

    Emmanuel Carrère, Je suis vivant et vous êtes mort (« Points », Seuil)

     

    Si vous avez aimé Le Maître du haut château, n’hésitez pas : lisez l’extraordinaire biographie de Carrère sur P. K. Dick : écrite presque comme un roman, cette biographie se dévore dans la bonne humeur.

     

    Ian McEwan, Un bonheur de rencontre (traduit de l’anglais, « Folio », Gallimard)

    Dans une Venise plus inquiétante que jamais, McEwan campe le récit de la descente aux enfers d’un jeune couple américain. Hallucinant. Âmes sensibles s’abstenir.

     

     

    Albert Cossery, Les Fainéants dans la vallée fertile (Joëlle Losfeld)

    Le plus beau roman de Cossery : des personnages de Beckett dans la vallée du Nil.

     

    Philip Roth, The Humbling (Vintage)

    Le récit sans concession de la déchéance d’un acteur vieillissant. A lire dans le texte : l’anglais de Roth est très accessible.

     

    Tchekhov, Nouvelles (traduit du russe, « La Pochothèque », Le Livre de poche)

    Parmi les dizaines de nouvelles que présente cette édition, la plus prenante et la plus célèbre en même temps reste La Steppe, à lire et à relire sans modération.

     

    Tony Duvert, Quand mourut Jonathan  (Minuit)

    La grâce de l’enfance et le drame de l’âge adulte : un roman bouleversant.

     

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     Les goûts d’Ahnne

     Vassili Axionov, Une saga moscovite (traduit du russe, « Folio », Gallimard)

     

    Que lire pendant l’été si ce n’est des sagas ? Un des personnages de celle-ci est Staline

    lui-même, vu de l’intérieur, cela suffirait à la rendre recommandable.

     

     

     Hans Lebert, Le Cercle de feu (traduit de l’allemand, Jacqueline Chambon)

     

    En Autriche, au lendemain d’une guerre qui les a vus s’engager sur deux bords opposés, un frère et une sœur se retrouvent. Histoire, inceste, extermination, sombre et majestueux récit.

     

     

    Carl Selig, Promenade avec Robert Walser (traduit de l’allemand, Rivages poche)

     

    Petit livre émouvant, écrit par un homme qui est allé pendant des années rendre visite à Walser dans son asile. Les promenades qu’ils ont faites, les plats qu’ils ont mangés.

     

     

    Elsa Morante, La Storia (traduit de l’italien, « Folio », Gallimard)

     

    On l’a un peu oublié mais c’est, comme on dit, un des grands romans du XXe siècle. L’Histoire toujours en toile de fond, au premier plan un étrange enfant fou.

     

     

    J. M. Coetzee, Le Maître de Pétersbourg (traduit de l’anglais, « Points », Seuil)

     

    Les affinités entre Coetzee et Dostoïevski on n’y penserait pas forcément, mais elles se font évidentes dans ce roman de Dostoïevski écrit par Coetzee et dont Dostoïevski est le héros.

     

     

    Thomas Savage, Le Pouvoir du chien (traduit de l’anglais, « 10-18 », Belfond)

     

    Il est incompréhensible que ce roman américain ne soit pas aussi célèbre qu’il le mérite. Pourtant : nature, violence, sexualité, famille, une brutale grandeur et une intrigue palpitante jusqu’à la dernière ligne.

     

     

    Pierre Bergounioux, La Bête faramineuse (Gallimard)

     

    Un des premiers livres de Bergounioux, et déjà toute la force raffinée qui lui permet de replonger au cœur de l’enfance.

     

     

    Charles-Louis Philippe, Le Père Perdrix (« Folio », Gallimard)

     

    Trop de lecteurs ignorent encore l’admirable styliste, au sommet de son art dans cette histoire d’un humble.

     

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  • Après avoir été responsable d’un centre d’hébergement Emmaüs puis avoir partagé un temps la vie des gens de cirque, Xavier Bazot a décidé de se consacrer uniquement à l’écriture. Il vit à Paris mais des bourses de résidence l’amènent quelquefois à séjourner sous des cieux proches ou lointains.

     

    Qu’il explore le thème du couple (Tableau de la Passion, P.O.L. 1990), raconte son enfance dans la pâtisserie familiale (Un fraisier pour dimanche, Le Serpent à plumes 1996) ou évoque le monde des exclus (Camps volants, Champ Vallon 2008), Xavier Bazot use d’une syntaxe singulière, où la phrase se diffracte autour de certains mots clés. Son œuvre discrète et exigeante allie le réalisme à la fantaisie poétique.

     

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    Comment en êtes-vous venu à écrire ?

    Le don artistique est une manifestation hystérique, comme le don des langues, qui a visité les apôtres lors de la Pentecôte. Comme je suis né au XIXe siècle dans une famille de petite bourgeoisie catholique de province (le XIXe s’y est arrêté en 1967, quand les femmes ont pu maîtriser leur procréation) cette hystérie a cristallisé sur le métier le mieux idéalisé à cette époque : écrivain.

     

    Comment écrivez-vous ?

    À la main, au stylo à encre, sur des feuilles de papier pelure 32 grammes, de marque Éléphant, introuvable aujourd’hui, empilées pour obtenir une surface moelleuse. Je garde ainsi tous mes brouillons. Chaque feuille du travail d’un texte est datée, numérotée dans l’ordre de l’écriture (de 1 à 1275 pour mon dernier roman publié, Camps volants, lequel compte au final 150 pages imprimées), annotée de lettres (de aa à az, puis de ba à bz, etc.), qui suivent le développement du texte définitif. Nous pouvons avoir ainsi en moyenne une dizaine de feuilles qui portent les mêmes lettres.

    Je suis incapable d’écrire sur un bout de table, entre cinq et sept. Il me faut la journée, que dis-je, des semaines libres de tout engagement, pour que naissent dix pages.

     

    Écrire, est-ce pour vous un travail ?

    Souffrance et jouissance, apanages du travail, sont bien présentes dans l’écriture. Mais est-ce un métier ? Beaucoup le nient, puisque notre activité ne génère aucun revenu. L’exercer nous coûte du temps, donc de l’argent. Nous payons pour écrire. Pour moi, écrire est mon seul métier.

     

    Y a-t-il des auteurs dont vous vous sentez proche ?

    Carlo Emilio Gadda, Arno Schmidt, Thomas Bernhard, Juan Benet, Cesare Pavese, ont ébloui ma jeunesse. Les influences n’existent pas, j’ai rencontré ces auteurs parce que leur quête est la mienne.

    De grands romans, tels Cités à la dérive, de Stratis Tsirkas, Le Jour du jugement, de Salvatore Satta, Conversation en Sicile, de Elio Vittorini, habitent le fond de mon cœur.

     

    Ce qui frappe d’abord à la lecture de vos romans, c’est l’écart entre une syntaxe recherchée, voire déconcertante, et des thèmes qu’on a l’habitude de voir traiter sur un mode plus familier. Est-ce là un effet voulu, et, si oui, dans quel but ?

    Je ne poursuis aucun effet : c’est ainsi que j’écris ; je ne peux pas dire ces thèmes autrement que je ne les dis.

    Inversions et déplacements, à l’intérieur de ma phrase, créent un rythme poétique, des rimes intérieures, une musique. Tant que cette musique n’est pas née, je travaille. Ce que je veux rapporter m’apparaît comme une succession de tableaux ou de photos, de moments suspendus. À un tableau une phrase, comme nous pouvons embrasser un vrai tableau d’un seul regard. Je vois un événement comme un rhizome. Je voudrais en saisir l’ensemble dans une seule phrase, jusqu’à ses ramifications, tenantes et aboutissantes, les plus lointaines. Pound donne pour mission au poète de « rassembler les membres d’Osiris ».

     

    Un des personnages de Camps volants opère une distinction entre « roman vertical », bâti sur une intrigue, et « roman horizontal », qui s’attache à restituer des atmosphères et des lieux. Vos propres livres s’inscrivent en général dans la seconde catégorie, mais peut-on alors parler de « romans » ?

    Tableau de la Passion est un roman vertical, construit sur une intrigue, où un événement qui tient lieu de « point focal » vient modifier a posteriori la perspective.

    Je découvre la structure horizontale (et le temps du présent) avec Un fraisier pour dimanche. Alors que le roman de formation est de structure verticale, puisque le nerf de l’action est tendu vers un point focal : faire l’amour, dans le fraisier nul dénouement. Seule issue, le départ, car, là où vit mon héros, en province, au sein de sa famille, rien ne peut advenir. D’où l’achronie du présent.

    J’ai de grands prédécesseurs dans le domaine du roman de structure horizontale : Arno Schmidt, Gadda, Pavese… Le film d’Antonioni, Femmes entre elles, adaptation d’une nouvelle de Pavese, offre un exemple de structure horizontale au cinéma, et certains films de Cassavettes.

    Depuis la mort de Dieu, énoncée par Jean-Paul puis Hegel dès avant le roman balzacien, qui ne l’a pas entendue, comment le roman de structure verticale pourrait-il se perpétuer ? Nous n’avons plus de destin, nos vies ne s’acheminent plus vers un point focal. Le marxisme a joué les prolongations mais il a fait long feu : Vaillant, après le XXe Congrès, renonce au communisme et se tourne vers le libertinage, adoptant ainsi une position… horizontale !

     

    Gens de cirque, forains, clochards… Vos personnages sont souvent des errants vivant dans les marges de la société. Y a-t-il pour vous une parenté entre ces marginaux et les artistes ?

    Je ne sais. Les artistes sont des gens comme vous et moi, nous y trouvons des nomades, des sédentaires, des personnalités très structurées, des âmes en mille morceaux. Le cirque, évoqué dans Chronique du cirque dans le désert ou dans Camps volants, est un parangon de sédentarité : il reconstitue partout son village, dont les personnes ne sortent guère. Chez les Tsiganes la stucture familiale est très forte. Nous sommes là dans une verticalité. Tandis que les personnes que j’ai pu côtoyer à Emmaüs n’ont plus de récit structurant qui donne sens à leur vie.

    Adolescent j’éprouvais une attirance sexuelle pour les jeunes filles tsiganes, qui se mariaient à quatorze ans. À l’époque les roulottes venaient au cœur des villes,  sur le chemin du lycée je longeais des campements, je regardais, fasciné par ce monde. Mon intérêt pour les errants peut s’ancrer dans ce fantasme. Je suis très structuré (je rassemble les membres d’Osiris) et plutôt sédentaire. Je viens de la névrose, j’ai une vision globale de mes choix, j’en cherche les causes, j’en imagine les conséquences avant de passer à l’acte. Loin de la perversion moderne, qui décrète : « j’ai envie, je fais », et se prive ainsi de la voluptueuse chaîne de l’interdit, la transgression, le remords. La confession nous ramenant à la case vierge, comme l’a vu Huysmans. Source inépuisable de littérature !

     

     

    Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?

    Je suis parfois en résidence d’auteur. Comme je refuse d’y pratiquer des ateliers d’écriture et que j’évite les textes de commande, je propose de réaliser des documentaires audio, sur une carrière abandonnée, une verrerie en activité… Ces jours passés à écouter et monter les voix des personnes enrichissent mon travail, qui s’attache au style, à la structure de la phrase.

    J’écris des récits à partir du matériau collecté lors de missions Stendhal, en Iran ou en Indonésie. L’absence d’intrigue y est d’un puissant attrait et d’une gageure difficile. Je me méfie des classifications de genres : le principe de la littérature est d’arriver à dire autre chose à travers ce qui est apparemment exprimé. Le style est le vecteur de cette opération alchimique.

     

    Xavier Bazot a répondu par écrit aux questions de Pierre Ahnne

     


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    www.first-tracks.fr.jpgElfriede Jelinek est une voix. Tous les écrivains en principe en ont une mais pour ce qui est d’en être une ils sont déjà bien moins nombreux. Les écrivains-voix se reconnaissent au fait que justement on les reconnaît tout de suite, à l’oreille, dès les premières lignes. Ainsi Céline, Beckett, Proust, tous ceux chez qui le sens est l’effet d’une musique.

     

    Ces voix sont parfois si singulières que quelque chose d’elles s’entend même dans les traductions. C’est le cas pour Thomas Bernhard, et pour sa compatriote, ici il est vrai remarquablement servie par Sophie Andrée Herr.

     

    La voix de Jelinek, autrichienne et pianiste, reprend les motifs des poèmes de Müller dont Schubert a fait un des sommets de la musique vocale. On les voit surgir et flotter un moment, puis disparaître, au fil des huit mouvements coupés de blancs qui composent le livre : les larmes gelées, le chapeau qui s’envole, le cor du postillon, les trois soleils… le joueur de vielle, devenu musicienne inaudible dans un monde voué au bruit et au sport : « Bien, donc me voilà avec ma vielle bien vieille, toujours la même. Qui veut entendre une chose pareille ? Personne ».

     

    Nous ne sommes plus dans le romantisme allemand, nous sommes chez Jelinek : le rôle du voyageur, dans ce livre sous-titré « Une pièce de théâtre », est confié successivement à différents intervenants qui sont plutôt autant de lieux de parole. Ce peut être aussi bien l’auteur, le père ou Natascha Kampusch. Car, comme toujours, les limites entre l’individuel et le collectif se brouillent. « Toujours la même vieille rengaine », dit la joueuse de vielle des dernières pages, « mais pourtant ce n’est pas toujours la même chanson ! Je le jure, c’est toujours une autre, même si ça n’en a pas l’air, quand parfois ça s’entremêle avec d’autres chansons on peut toujours encore entendre poindre la mienne, même quand les haut-parleurs des pistes grondent… » Conformément à ce programme, le texte brasse les éléments d’autobiographie (le vieillissement, le père, la mère, la situation de l’écrivain…) et les fragments d’actualité (scandales politico-financiers, amour sur Internet, stations de ski…), le tout reconstituant avec une effrayante exactitude le statut de l’individu contemporain traversé par les vociférations parasitaires de la rumeur publique. « Je ne sais plus qui est je. Quel je ? » dit le père, « dérangé ». Et la référence à la figure du Wanderer se charge de cette ironie que l’écrivaine autrichienne affectionne.

     

    Effacement des limites entre je et je, entre individu et société, glissement d’un mot à l’autre en des séries vertigineuses de calembours et de doubles sens, tendance à la personnification généralisée, tout, chez Elfriede Jelinek, contribue à mettre le lecteur en position de déséquilibre. Qu’une telle position manque parfois de confort, il faut l’avouer. Mais il y a tellement de livres confortables !… Et le texte de Jelinek, pour devenir jubilatoire, demande seulement qu’on le lise d’une certaine façon. Texte musical, il lui faut la (haute) voix. Fût-elle muette. Si on lui ouvre un théâtre intérieur où retentir, il révèle toute sa force comique et sa violence. Comme celui de Beckett, nous y revoilà. Ce n’est d’ailleurs peut-être pas le seul point commun entre les deux Prix Nobel, et l’auteur de Fin de partie aurait pu dire lui aussi :

     « Mais le temps c’est ce que je suis moi-même ! Je ne peux pas me représenter autrement. Mais voyons, je me connais, pas besoin de me présenter à moi-même. C’est seulement comme temps que je peux m’imaginer, seulement comme une chose qui disparaît ».

     

    P. A.

     


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