• Depuis 1996, Christiane Tricoit dirige la revue Passage d'encres, qu'elle a fondée.

     

    "Art et Littérature", dit le sous-titre. Et en effet cette belle et copieuse revue de format 24 x 27,5 cm a édité une gravure ou une œuvre originales (Collector) avec chaque numéro  de sa série I (1996-2011). Trois numéros par an, maintenant deux (série II), dont la parution donne toujours lieu à un événement, plus une maison d'édition (voir détails à la fin de l’entretien). L'énergie et l'opiniâtreté qu'une telle entreprise exige en un temps de désaffection pour la lecture et pour la vie intellectuelle en général, voilà qui aurait suffi à justifier que je propose un entretien à Christiane Tricoit. Et le niveau d'exigence tant littéraire qu'artistique de sa revue représente un défi supplémentaire, qui augmentait mon envie de l'entendre.

     

    Avec son compagnon, elle a quitté Romainville (Seine-Saint-Denis) il y a près d’un an, après y avoir longtemps habité et mené des activités culturelles multiples, dont plusieurs « périphéries » du Marché de la poésie (lectures, rencontres). C'est donc par écrit qu'elle a bien voulu répondre à mes questions.

    Entretien avec Christiane Tricoit, revue Passage d'encres

     

    Marché de la poésie (peinture de Gaudaire-Thor, à droite)

     

     

     Comment en êtes-vous venue à diriger une revue littéraire ?

     

    C’est une très vieille idée, qui remonte à l’adolescence. J’aime l’écrit sous toutes ses formes, l’imprimerie et particulièrement l’objet revue, ainsi que la liberté de création qu’il permet. En ces temps d’information permanente et souvent creuse, la revue offre en effet un décalage, un temps, à la pensée et au regard. Un jour j’ai créé l’association loi 1901 « Passage d’encres » (1995), la revue et les éditions homonymes ont suivi. Quelqu’un du journal où je travaillais alors m’a demandé pourquoi je faisais cela. J’ai trouvé cette question absurde et lui ai simplement répondu que j’en avais envie.

     

    Jean-Claude Montel, écrivain, cofondateur du collectif Change, avec qui j’avais travaillé au service correction, et qui vient de disparaître à Nantes dans une très grande solitude semi-volontaire, a collaboré à Passage d’encres jusqu’en 2009. En dehors de ses textes parus dans la revue et que nous rééditerons, il a coordonné trois numéros importants : « L’autre barré » (n° 5, xylographie de Jean-Paul Héraud), « Politiques de l’écriture » (n° 21, eau-forte d’Arne Aullas d’Avignon) et « Nulles parts » (n° 26, avec Yves Boudier, lithographie de Robert Groborne). Il a aussi a animé plusieurs rencontres, dont une pour la BPI (tipi-piazza, Centre Pompidou, 1998), pour laquelle j’ai réalisé une affiche.

     

     

    Les tâches organisationnelles et la recherche de financements représentent sans doute une grande part de votre activité ?...

     

    Ce travail, qui ne se voit pas (administration, recherche ou relance d’abonnés, etc.), en plus du travail sur la revue proprement dit (sélection et lecture des textes, conception artistique, maquette), soit la partie immergée de l’iceberg et sans doute la plus ingrate,  est le propre de nombreux revuistes ou éditeurs indépendants.

     

     

    Pourquoi ce nom : Passage d’encres ?

     

    Il faut l’entendre au sens de passeur, puis dans son acception graphique – en imprimerie, il y a autant de passages que de couleurs. Même en ces temps de dématérialisation extrême, ce nom ne me paraît pas contradictoire. En ce qui concerne le virtuel, j’ai créé deux revues en ligne : King-Gong / Infos, arrêtée, puis inks (prononcé comme lynx sans le l), actuellement en refonte.

     

     

    « Revue d’art et de littérature », dites-vous. Est-ce que cependant la balance penche plus d’un côté ou de l’autre ?

     

    Non. Sauf pour le n° 1, « Seul dedans » (1996), où il n’y avait qu’un dessin, un plan d’appartement et l’estampe en taille-douce de Patrick Jannin-Oms, textes et images ont à peu près la même importance dans la revue – je ne me réfère pas ici à leur nombre mais au sens.

     

    Passage d’encres a repris une tradition des revues de la première moitié du XXe siècle où littérature et art étaient intimement liés. Il y a une quinzaine d’années, les images, dans la majorité les revues qui en comportaient, venaient généralement simplement illustrer le texte. Les Cahiers intempestifs, Calamar, Frank, Fusées, L’Œuf sauvage, Supplément d’âme… ont apporté un souffle nouveau. Passage d’encres a parfois été copiée, mais Ralentir travaux et Fusées aussi. Les Nouvelles de l’estampe (BnF) proposent depuis peu un abonnement de tête avec une estampe...

     

    Mais, en ce qui nous concerne, nous ne publions pas systématiquement des auteurs connus. Il y a eu aussi, par trois fois, une revue dans la revue – OX, de Philippe Clerc (nos 11 et # 02), et la revue berlinoise Herzattacke, de Thomas Günter et Maximilian Barck (n° 27), qui comportait par ailleurs des estampes originales d’artistes contemporains.

     

     

    Chaque numéro s’inscrit dans une thématique. Comment se fait le choix des thèmes ?

     

    Les thèmes retenus constituent des univers particuliers, la ligne éditoriale de la revue et son format assurant la continuité. Ils révèlent rétrospectivement un travail sur la mémoire, ainsi que, pour la plupart, une trajectoire  personnelle, la mienne. Le thème, dans la revue, est librement traité, avec des variations ; il se dédouble en textes et en images qui courent en parallèle ou se croisent ; une image récurrente sert parfois de lien à des textes très différents.

     

    De plus en plus de numéros sont maintenant coordonnés par des auteurs, dernièrement: Jordi Bonells (38-39, « Argentines »), Pascal Vimenet (41, « Cinéma, XXIe s. »), Jean-Pierre Faye (42, « Le grand danger »), Piero Salzarulo (Italie, 43, « Représentations du sommeil »), Piet Lincken (Belgique-Suède, 44, « Transversale scandinave) ; Raharimanana et Johary Ravaloson (Madagascar, n° # 02). Cela permet d’éviter la répétition et une trop grande personnalisation.

     

     

    Et le choix des artistes ?

     

    Ce sont des réactions en chaîne où prévalent les affinités électives. En ce qui concerne Evelyn Ortlieb, par exemple, deux personnes évoluant dans deux sphères différentes m’avaient parlé d’elle, de son travail de sculpteur et de photographe. Je l’ai rencontrée, une amitié s’est créée... Des abonnés de la première heure sont devenus eux-mêmes des passeurs… On publie un auteur ou un artiste qui nous a contactés, qui nous est recommandé ou que l’on  a rencontré, et cela fonctionne, en deçà et au-delà des frontières. Pour la collection Leporello, je travaille avec Claire Nicole, peintre graveur, Sofi Eicher, relieur, et Raymond Meyer, tous trois basés en Suisse.

     

     

    Recevez-vous beaucoup de textes ?

     

    Oui. Cela s’est accentué avec les courriels. J’en refuse beaucoup – pas de style, pas de surprise. Il faut qu’un texte accroche son lecteur. Je n’aime pas les auteurs qui se répandent, la littérature ou l’art qui se revendiquent comme « féminins ». Pour moi, il y a la création, point.

     

    Nous privilégions désormais les textes sollicités ou recommandés par des membres ou des proches de la rédaction. A quelques exceptions près, récemment : Katia Roessel, Philippe Jaffeux…

     

     

    Passage d’encres me semble appartenir à une certaine tradition de la revue littéraire qu’on pourrait dire « de haut niveau théorique ». Comment vous situez-vous dans cette tradition et dans les débats qui animent (ou ont longtemps animé ?) la scène littéraire ?

     

    La revue publie des textes de création courts et longs, peu de critiques, des essais, dont certains seront réédités par la suite : « Du sein de la fiction » (Pierre Drogi), « Ecrire sans sujet » (Mathias Lair, 2012)…, la « Lettre à Benoit Peeters », de Jean-Pierre Faye, parue chez Germina sous le titre Lettre à Derrida. Passage d’encres se situe plutôt à côté de la scène littéraire et où on ne l’attend pas. Ailleurs donc et en décalage volontaire, mais pas moins concernée par ce qui se passe ici et dans le monde, et sans déclarations tonitruantes pour autant. Quant à la critique institutionnelle, y compris télévisée, elle fait peu cas des revues, comme l’a souvent déploré André Chabin, directeur d’Entrevues. Avec Internet, les lignes bougent, et il y a quelques sites de critique littéraire et artistique excellents.

     

     

    Les revues sur papier ont-elles encore un rôle à jouer dans le paysage littéraire et artistique ?

     

    Oui, plus que jamais. D’ailleurs, il en naît tous les jours autant qu’il en meurt. Les mooks (magazineS-books), qui ne datent pas d’aujourd’hui, connaissent un succès grandissant, telle la revue XXI, dont les journaux copient maintenant le style BD reportage, originaire des Etats-Unis (comics/graphic  journalism).

     

    Nous avons été abonnés en son temps à L’Autre Journal. Saluons donc ici Michel Butel et  son Impossible.

     

     

    Comment voyez-vous l’évolution à venir de la revue et des éditions auxquelles elle a donné naissance ?

     

    Une édition papier de qualité est la condition sine qua non pour coexister ou survivre au temps du numérique. Tout le monde n’a pas envie de publier des livres-champignons sur n’importe quoi, et c’est tant mieux.

     

    Pour nous, cependant, le papier va de pair avec Internet (plus de visibilité, coûts moindres), à terme : mise en place d’un site de vente en ligne ; lancement de la collection Numériques ; mise en ligne de plus d’ouvrages sur Gallica 2 (BnF) ; numérisation des séries I et II ; projet de portail (avec le CNL et c/i/r/c/é [Marché de la poésie])…

     

    J’arrêterai la revue quand j’en aurai envie, ou simplement assez. Il y a un an, j’ai réduit sa périodicité à 2 numéros par an pour réduire les coûts et  avoir plus de temps. Le programme des publications est fixé jusqu’à la mi-2014, inks est en refonte, etc. Je ne fais pas de projets à très long terme.

     

     

    01-SER2-couv-ChT-13.50.05.jpg

     

     

    RÉFÉRENCES (mai 2015)

    • Collections : Documents - Leporello (bibliophie) - Numériques - Trait court - Trace(s).

    • Revue Passage d’encres (séries I et II, 1996-2013)

    Yves Boudier - Françoise Lachkareff (livres) - Martine Monteau, Sylvie Reymond-Lépine (art, musique) - Frater Rodriguez - Pascal Vimenet (cinéma).

    Christiane Tricoit, direction et conception artistique

    Marc Orban, infographiste.



    www.inks-passagedencres.fr

    • Catalogue

    • Critique : « Petites chroniques italiennes » (Françoise Lachkareff) - « Lectures de Christophe Stolowicki » - « Vu/entendu » (Sylvie Reymond-Lépine).

    • Passage d’encres III : textes et articles publiés ou inédits dans la revue ou dans l’une des collections.

    • Rubriques : « Vu d’ici »  (éditos) - « Les mots, la langue » : Aude-Lucie Ayo, Jean-Baptiste Mercey (« Ainsi dit »), Christiane Tricoit.

    Christiane Tricoit, direction, contenu et conception artistique.

    Moulin de Quilio - 56310 Guern.

     

     

     

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    Le Bateau ivre, xylographie de Frank Eissner (All.) (PdE n° 36-37, 2009)

     

     


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    entretien

    9782874491658_1_75.jpg« On n’écrit jamais que sur soi » disait-il au cours de l’entretien qu’il accordait, en janvier 2012, à ce même blog. Même quand il parle de Duvert ou de Genet (Tony Duvert, l’enfant silencieux, Domodossola, Denoël 2010), Gilles Sebhan parle en effet toujours de lui. Un tel acharnement à faire de sa vie écriture transcende le narcissisme : plutôt que de s’exposer il s’agit ici de descendre au plus intérieur, là où des obsessions qui sont à tous se nouent d’une façon toujours propre à chacun.

     

    Celles qui structurent les livres de Sebhan sont au nombre de trois : l’enfance, le sexe et l’écriture. Aussi serait-on tenté de dire que London WC2 constitue, dans l’œuvre de ce cartographe de l’intime, un point central. Dans le même entretien Gilles Sebhan évoquait déjà un souvenir d’enfance fondateur : assis dans un « petit fauteuil en osier peint en bleu layette et coquille d’œuf », « face au lit de [sa] sœur » plus âgée, il écrit un conte destiné à ladite sœur, « par imitation », pour faire comme elle ou plutôt « pour être » elle. D’une certaine façon tout est dit. Et le livre est un piège d’abord par sa manière de paraître lâcher dès le début ce à quoi dans d’autres ouvrages on ne parviendrait qu’après de longs détours, annonçant dès la page 10 : « Cette idée (…) sur laquelle j’ai évité de me pencher durant plus de vingt ans, c’est celle de mon amour pour elle. Je ne parle pas d’attachement, de complicité, de lien (…), mais de désir ». Voilà qui est clair.

     

    Sauf que, comme nous en sommes avertis aussi quelques pages plus loin, « il y a le centre et la marge », et « à chaque moment le centre peut devenir marge et inversement ». Aussi, à parcourir avec le narrateur cette « région intérieure » qu’il nomme sa sœur « faute de mieux », sommes-nous entraînés dans un va-et-vient incessant entre des marges qui sont autant de centres et des centres sans fin dérobés. Le premier pourrait à première vue être le couple formé vers l’âge de vingt ans par la fameuse sœur, enfuie à Londres, et celui qui allait devenir un graphiste célèbre, Neville Brody. L’enfant puis le jeune adolescent fasciné tourne autour de ces aînés que nimbent les prestiges de l’âge et de l’époque. Car la marge sur laquelle toute cette aventure individuelle se découpe, c’est Londres à la fin des années 70 et l’ultime apogée du mouvement punk. Il y a un côté faussement documentaire dans le livre de Gilles Sebhan, que semble confirmer la présence des illustrations, photos, dessins de Brody, affiches, couvertures de magazines, enveloppes portant la fameuse adresse du titre : London WC2. Le va-et-vient entre texte et image commence en effet dès la couverture, sur laquelle figurent quatre photomatons de Neville avec celle qui se surnommait elle-même Supertine. Si ces clichés qui attirent l’œil tout de suite proposent le couple et son histoire comme entrée principale du livre, le titre qui les surmonte entrouvre une autre porte. Dès le début, il est question d’odeurs. « Mélange de tabac et de pluie », « essence de patchouli et de jasmin »… Mais bientôt ces fragrances innocemment enfantines font place à des arômes plus corsés : « Ma vie sexuelle », avoue placidement le narrateur, « je l’ai découverte et inventée dans la pisse, les bruits de chasse, les odeurs de détergent ». Émerveillé d’avoir découvert « un trésor caché dans le plus trivial des lieux », le petit frère grandissant ne cesse bientôt plus de s’y ruer au fil des promenades et visites londoniennes où le convie une sœur aveugle ou indulgente.

     

    Et c’est bien elle qui, « d’une certaine façon », l’a guidé vers ces endroits secrets où s’offrent « des visions dignes d’une apparition au fond d’une grotte ». Le désir pour la sœur, marge et introduction à un autre désir ? Mais il n’y a pas de centres, et nous sommes condamnés à un balancement permanent qui nous fait effleurer et manquer l’essentiel. À l’image du narrateur de London WC2 naviguant entre la France et l’Angleterre, l’enfance et l’âge adulte, la fille et les garçons, l’exil et le royaume, doublement dérobés puisque le titre de l’ouvrage de Camus offert à Londres par Supertine à « son petit punk » n’apparaît dans le texte qu’en anglais.

     

    Beau geste d’adieu inconscient de la part de celle qui aura décidément été en tout une initiatrice. Puisque le monde ne s’offre que « pour mieux se refuser », il n’est d’autre solution en effet que d’écrire pour s’y creuser une manière de place. « J’ai pris la décision d’être écrivain », écrit Gilles Sebhan, « à cause des boutons, de la frustration, de la honte ». Pas de doute, il a bien fait.

     

    P. A.

     

    Une première version de ce texte est parue le 5 mais 2013 sur le site du Salon littéraire : link

     


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    http-_www.ajpn.org.jpg Je regardais souvent sa photo sur la jaquette du Pléiade placé bien en vue dans la bibliothèque paternelle. La cigarette, la mèche, l'air sombre, le ton qu'on prenait pour parler de lui dans la famille, tout incitait à la vénération mêlée de désir. Et ces titres : « Les Conquérants » ; « L'Espoir » ; « La Condition humaine »… Bien avant de l'avoir lu, vers douze ou treize ans (« C'est pas encore pour toi »), j'étais déjà décidé à avoir moi aussi plus tard l'air sombre, à fumer, et à écrire des livres aux titres en roulements de tambour.

     

    Trois ou quatre ans après quand je les ai découverts pour de bon ces fameux romans, je me suis senti quand même un peu déconcerté. On ne comprenait pas tout. Mais ce qui émergeait de la semi-obscurité, le sexe et ses bizarreries au début de La Voie royale, par exemple, était d'autant plus éblouissant qu'enveloppé d'énigme. L'Histoire avec ses convulsions on la maîtrisait mal aussi, mais on sentait sa présence permanente à l'arrière-plan, et qu'elle doublait de hautes ombres exaltées ces personnages mi-aventuriers mi-soldats toujours en train de se battre pour une grande cause imprécise, ou de se disputer à son sujet en de longs dialogues. On restait donc fermement décidé à être plus tard un personnage de ce genre comme il l'avait paraît-il été lui-même, en même temps qu'un écrivain — la synthèse parfaite.

     

    Ce côté ténébreux pour ne pas dire fumeux on le retrouve dans ces Fragments d'un roman sur la Résistance que viennent de publier les Cahiers de la NRF, même si les commentaires, l'avant-propos et la postface d'Henri Godard travaillent à tout éclairer. On retrouve ces dialogues interminables où l'on ne comprend pas toujours très bien de quoi ça parle, bavardages elliptiques au rythme curieusement haletant, coupés de notations qui paraissent soudain chargées de sous-entendus :

    « Dumouchet réfléchit :

    ­— La sexualité ?

    — Le péché n'est pas seulement la sexualité. Vos Indiens croyaient-ils à la vie éternelle ?

    — Tous. Le royaume des esprits, le royaume des morts (…)

    Sur la route, au bas de la colline, une chenille de lumière commence à s'allonger ».

    On retrouve aussi l'intensité métallique des scènes de combat : « Quinze mètres ? Il tire, presque au jugé. Le char saute. Le vaste silence de la forêt, malgré le bruit, pas très éloigné, des autres chars ». Et les grandes questions, donc : l'action, le courage, la torture. Autant d'énigmes. Il n'y avait visiblement que cela qui l'intéressait. Quant au sens des titres il ne l'avait pas perdu non plus : Non, qui dit mieux ?

     

    Tout cela suffirait pour qu'on lise avec une certaine avidité ces notes jetées sur le papier dans les années 70, malgré leur caractère disparate et lacunaire. Mais il y a plus, et qui tient justement à ce désordre et à cette incomplétude. Car on assiste ici à la fabrique d'un roman, finalement jamais écrit, pour cause de recentrage sur la littérature dite « mémorielle » (Le Miroir des limbes). Et on voit ce que Malraux avait en tête au tout début : pour l'essentiel, des scènes, très brefs scénarios en forme d'obsessions qui exigeaient d'apparaître quelque part, et ont très bien pu migrer du roman aux Antimémoires ou le contraire, comme elles peuvent faire intervenir tels ou tels personnages selon les versions. Car ce qui flotte encore dès le départ dans l'imaginaire de l'écrivain, ce sont des figures, elles aussi obsédantes, et presque toujours atypiques, étranges, décalées par rapport à ce qu'on attendrait dans les circonstances. Ainsi ces chefs de la Résistance peu faits pour passer inaperçus : « Raguse, un petit colosse mongol aux pommettes hautes, aux yeux bridés, à la bouche pas mongole du tout : un frère de Marlene Dietrich qui serait garçon boucher, mais intellectuel. Bouclé. Laigle, grand garçon blond à la tête prise dans une porte avec son nez courbé fait pour le casque, son profil de reître, et pas de face ». Henri Godard a raison de dire que la préférence de Malraux va toujours vers ce qui « détonne ».

     

    Donc des personnages, des séquences, et, entre ces noyaux de fiction, rien. On en retire l'impression que tout reposait et aurait dû se construire sur des intervalles de vide. Et on ne peut s'empêcher de rapprocher cette architecture fantôme, invitation à rêver des compléments possibles, de l'écriture romanesque elle-même, avec son goût pour l'ellipse et la phrase nominale qui contribuent à l'obscurité et à la densité de chaque page : « Les mitrailleuses des chars tirent à feux croisés. Un coup de trique sur le bras gauche : bon, une balle, pas d'importance, l'os n'est pas touché.

    Une balle dans la tête.

    Même sérénité des champs et des bois ».

     

    Je parle de l'écriture romanesque. En annexe, Henri Godard et Jean-Louis Jeannelle ont placé plusieurs discours en rapport avec le même thème de la Résistance, dont celui pour le transfert des cendres de Jean Moulin au Panthéon, le chef-d'œuvre absolu. Là, l'inspiration est très différente, évidemment : « Enfants d'Alsace qui êtes à l'écoute ce soir pendant que dehors souffle le vent d'hiver, (…) souvenez-vous que par une nuit semblable… ». C'est le grand lyrisme. C'est le « vieil Enchanteur » dont parlait Régis Debray, appliquant à Malraux le surnom attribué en son temps à Chateaubriand.

     

    Bien vu, et il ne pensait pas seulement aux discours. D’ailleurs l'auteur de "Non" n'était pas seulement l'homme des mots, même s'il l'était aussi. L'Espagne, la Résistance…  On peut beaucoup pardonner à Malraux pour avoir toujours cherché à maintenir une double exigence. Ça n'est pas si fréquent. Voilà pourquoi il faut souhaiter, me semble-t-il, qu'il continue à enchanter les enfants timides qui rêvent d'être et d'écrire ce qu'ils ne seront pas. Sinon ce serait vraiment trop triste.

     


    P. A.

     

    Ce texte est paru une première fois le 20 avril 2013 sur le site du Salon littéraire : link

     


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  • Apprenons à écrirePlusieurs universités françaises lancent des masters de création littéraire, sur le modèle du « creative writing » américain. « Le Monde des livres » s’en félicite. Moi aussi. Il était temps d’en finir avec les « tabous », les « préjugés » et les « blocages » qui sévissaient dans ce domaine. Dans le domaine de la création littéraire il y avait de sacrés blocages. L’exemple américain était pourtant là pour nous démontrer qu’on pouvait enseigner ce type de création sans conduire ainsi « à une normalisation de la littérature ». Prétendre qu’il existe une littérature américaine normalisée ce serait en effet faire preuve de mauvaise foi. Le roman américain est de bien des sortes : il y a le roman de campus, le roman des grands espaces, le roman de la jungle urbaine,… beaucoup d’autres.

     

    L’exemple des écoles d’art aurait dû également ouvrir depuis longtemps les yeux des universitaires. Dans ces écoles, depuis longtemps, on aborde « par la pratique, aussi bien la musique que la vidéo, le design ou les outils numériques ». Et c’est vrai qu’avant, quand il fallait apprendre par exemple le solfège tout seul, on était embêté. Pour les outils numériques ça n’était pas commode non plus. Hélène Merlin-Kajman, à qui « Le Monde des livres » donne aussi, on se demande pourquoi, la parole, prétend à propos du solfège que « nous ne passons pas notre vie à chanter ou à dessiner, alors que nous parlons tout le temps ». Mais elle fait du mauvais esprit. Elle est azebin.

     

    Non, il faut se réjouir qu’en France on adopte enfin « une vision plus professionnelle » de la littérature, et qu’on se soucie d’ « offrir aux étudiants en lettres un autre débouché que l’enseignement ou la recherche ». Grâce à leur master de création littéraire ils pourront animer des ateliers d’écriture, comme la plupart des écrivains qui sont censés vivre de leur plume. Parce qu’il y a beau temps que les ateliers d’écriture ont devancé l’Université. Ces ateliers partout fleurissent. Gallimard en organise même un, pour les « passionnés qui écrivent depuis toujours et veulent un retour autre que celui du mari, de l’épouse ou de la cousine ». Rien que cette façon aimable de parler des clients donne envie de s’inscrire tout de suite (1500 euros les quatre séances).

     

    Pour en revenir aux étudiants et être honnête, il faut dire que leur enseigner la création a aussi un autre objectif : les « impliquer davantage (…) comme lecteurs ». Car, voyez-vous, ils n’aiment pas lire. On les comprend. C’est souvent barbant. Tandis qu’en écrivant on crée, on se réalise, on s’exprime, on construit sa personnalité, on communique. Et par-dessus le marché on peut toujours s’imaginer riche et célèbre quand on sera grand. Ça ne fait de mal à personne, ça motive, et ça incite à se taper les pavés dont la seule épaisseur vous décourageait jusqu’alors, Les Illusions perdues, par exemple. Surtout, il y a quelque chose de vraiment sympa et positif dans cette idée que si on veut on peut. On a beaucoup fait croire qu’être écrivain voulait dire être, pour des raisons qu’on ne comprenait pas très bien et dès le départ, dans un certain rapport à la langue. Conception bien réac et peu démocratique. En fait ce n’était pas du tout une question d’être, mais d’avoir, comme tout le reste, ouf. Tout s’acquiert, quel soulagement.

     

    Au fait qu’acquiert-on. Qu’est-ce qu’on apprendra dans ces facs, qu’on apprend déjà dans ces ateliers. L’article que j’ai lu est plus discret dans ce domaine. Jean-Marie Laclavetine, qui anime l’atelier chez Gallimard, donne quand même des indications : « Comment rendre tel mot, telle tournure de phrase plus justes, plus efficaces ou plus poétiques ? Chaque mot compte dans une phrase, chaque phrase dans un paragraphe, chaque paragraphe dans un récit ». J’avoue que je n’y avais pas pensé. Je vais aller m’inscrire tout de suite, tant pis pour les 1500 euros. Je saurai enfin ce que « poétique » veut dire, ça les vaut bien, moi qui me demande souvent ce qu’il faut entendre par là et qui ne suis même pas sûr qu’une phrase doive être « poétique ». Sur ce point déjà j’ai une réponse claire et sans chichis. À l’atelier de Jean-Marie j’en aurai sûrement beaucoup d’autres, je n’ai plus vraiment l’âge d’aller en fac mais j’ai encore, dans cet atelier ou même dans un autre un peu moins cher, une chance d’apprendre les clichés, pardon, les techniques qui font qu’un paragraphe ressemble à quelque chose. Ça me fait juste un peu de peine quand je pense à tous ces Beckett tous ces Proust ces Genet et ces Thomas Bernhard qui vivaient avant les ateliers et les masters si bien que leurs écrits ne ressemblaient à rien. Enfin, à rien de déjà vu.

     

    P. A.

     photo http-_p0.storage.canalblog.com

     


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