• Salah Stétié est une figure importante de la poésie francophone contemporaine. Né en 1929 à Beyrouth, longtemps diplomate, il a publié de nombreux recueils de poèmes, de L'Eau froide gardée (Gallimard, 1973) à L'Être (Fata Morgana, 2014). Il est aussi l'auteur de multiples essais, traductions, livres d'artistes, et de Mémoires, parus chez Laffont en 2014 sous le titre L'Extravagance.

    Sa poésie est exigeante, parfois hermétique. Mais une sensualité solaire l'irrigue et la magie du rythme lui prête un caractère incantatoire.

    Que Salah Stétié ait bien voulu répondre à quelques questions sur ce blog me ravit et m'honore.

     

    photo Stéphane Barbery

     

    Comment en êtes-vous venu à écrire ?

    Comme tout écrivain qui, un jour, se découvre avec émerveillement capable de mettre en mots ce qu'il ressent. Par hasard et par nécessité. Mon père était poète, il écrivait en arabe de longs poèmes rimés (monorimes) et rythmés : des qacida(s). Il lisait ses poèmes une fois achevés à ma mère qui était une femme sensible à la beauté des choses prises au piège des mots. Le petit bonhomme, moi en l'occurrence, écoutait, n'y comprenant rien. Intrigué, il imita son père. Il prit son porte-plume et le trempa, à sept-huit ans, dans l'encre violette. Ce fut là le début d'une longue, très longue aventure, d'une longue, très longue histoire d'amour.

     

     Comment écrivez-vous ? 

    Sur la table basse, dans une grange aménagée en bibliothèque et propice au rêve et à la réflexion. Mais je suis capable d'écrire n'importe où, parfois sur mes genoux.

     

     Écrire, est-ce pour vous un travail ?

    D'abord un plaisir quand le feu de l'inspiration est là. En poésie, il est toujours là quand j'écris. Ensuite un travail : corriger, revoir, cerner au plus près, prose ou poème, ce qu'on veut vraiment exprimer. Puis de nouveau les choses s'éclaircissent, et le plaisir – comprimé, jugulé – revient. Il y a du sexuel dans le plaisir d'écrire.

     

    Y a-t-il des auteurs dont vous vous sentez proche ?

     Inévitablement. Je passe sur les plus grands : Shakespeare, Cervantès, Al-Mutannabbi, Djelâl-Eddine Roûmi, Ibn Arabi, dont, à la lecture, je cueille toujours quelque chose. Mais il y a aussi Maurice Scève, il y a Racine, il y a Nerval (ah, Nerval !), il y a Baudelaire, il y a Mallarmé, il y a Rimbaud, il y a Claudel, il y a André Breton, il y a Pierre Jean Jouve, il y a (parfois) René Char. Il y a Novalis, il y a Hopkins. Ils sont, tout compte fait, aussi grands que les plus grands. C'est là pour moi ma famille d'esprits. Il y a (ne pas l'oublier) Bâsho, la plus fine lame de la poésie japonaise.

     

    photo Stéphane Barbery

     

     En tant que poète, comment vivez-vous votre double appartenance culturelle, entre Orient et Occident ? Est-ce sur le mode de la contradiction ou au contraire sur celui de la complémentarité ?

     Je la vis sans difficulté aucune. Je suis un esprit complexe mais uni. Je circule dans mes cultures comme un homme va, dans son jardin, d'un massif de fleurs à un autre, différents mais mystérieusement convergents.

     

     Vous venez de publier un volume de mémoires dans lequel vous évoquez votre carrière politique et diplomatique. Diriez-vous que vos activités dans ce domaine ont contribué à nourrir votre poésie ?

    Vous parlez de mon livre « L'Extravagance” récemment paru chez Robert Laffont, l'un de mes éditeurs. Un livre de mémoires puise dans tous les domaines, rêveurs ou concrets, où l'activité d'un homme s'est exercée. J'ai assumé ma part du diplomatique et du politique dans des conditions parfois très difficiles : la terrible guerre civile libanaise a laissé en moi et dans ma mémoire de vives et profondes séquelles. Mais j'ai aussi aimé, j'ai voyagé, j'ai rencontré et fréquenté des hommes remarquables, des écrivains de très haut vol qui furent mes amis (Cioran, par exemple), des poètes admirablement aigus (Schehadé, mais aussi Pablo Néruda qui fut mon collègue à l'Unesco), des dramaturges (Ionesco), des poètes-romanciers (Jouve). Tout cela m'a impressionné, m'a imbibé, m'a traversé pour se retrouver naturellement dans mes mémoires.

     

     « Il n’est d’apparition que dans la disparition », écrivez-vous dans les “Carnets du méditant” (Albin Michel, 2003) : la poésie est-elle, pour vous, la manière de faire exister ce qui, par essence, se dérobe ?

     Oui, les objets de la poésie sont fulgurants. Ils apparaissent dans un éclair et sitôt vus, transformés par l'éclair d'une façon quasi métaphysique, ils replongent dans le plus noir de la nuit. René Char : « Si nous habitons un éclair, il est le cœur de l'éternel. » Éternité soudaine, éternité perdue.

     

     À lire vos poèmes, on est frappé par l’importance du rythme mais aussi par la place qu’y occupent les images. Lequel de ces deux éléments est-il pour vous le plus important ?

    Les deux jouent de leur efficacité dans le duo mental et sensible, derrière lequel se profile l'orchestre obscur et ensoleillé du monde.

     

     Dans un monde pour le moins tourmenté, où la littérature semble l’objet d’un désintérêt croissant, quel peut être le rôle du poète ?

    Le poète est, dans un monde où rien ne compte plus que l'économique, le mainteneur de l'essentiel : l'âme, l'esprit.

     

     Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?

    Sur deux projets de livres, demandés respectivement par deux de mes éditeurs, et qui font – au bout de ma longue vie – le point.


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  • Le mardi 26 mai 2015

    au Café de la Mairie (1er étage)

    (8, place Saint-Sulpice, 75006 Paris)

    Dans le cadre des Mardis littéraires de Jean-Lou Guérin

    photo Charlotte Heymans

    Rencontre avec Pierre Ahnne

    autour de son roman J'ai des blancs

    (Les Impressions nouvelles)

     

    Présentation par Benoît Peeters

    Lectures par Marion Hérold


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  • goodtoknow.media.ipcdigital.co.ukJ’ai vu en 1985 le film d’Alan Bridges, sorti cette année-là, qui portait à l’écran ce roman paru en 1980 mais dont je ne savais rien alors. Tout ce que je me rappelle du film c’est James Mason, en hobereau raffiné, récitant le Notre-Père à l’agonie d’un de ses paysans victime d’un accident de chasse. J’ai retrouvé la scène dans le livre d’Isabel Colegate mais Sir Randolph, contrairement à mon souvenir, ne pleurait pas : ce qui n’était pas sans force à l’écran aurait constitué sur le papier une faute de goût. Et ce ne sont pas les fautes de goût qu’on peut reprocher à l’auteure, « héritière d’une vieille famille britannique » ayant vécu « pratiquement toute sa vie dans le château de Midford, près de Bath » (prière d’insérer).

     

    Par ailleurs, que cette Partie de chasse ait intéressé d’emblée les cinéastes, quoi d’étonnant ? Elle s’annonce dès la première page « comme un spectacle qui se déroulerait tout entier dans un salon éclairé par des lampes à huile et où, peut-être, brilleraient aussi sur les murs les lueurs mouvantes d’un grand feu de bûches ». Aussi la préface a-t-elle été confiée à Julian Fellowes, « créateur de Downton Abbey » souligne fièrement le bandeau (mais c’est quoi, Donwton Abbey ?), et surtout scénariste du film d’Altman Gosford Park. Cet homme nous explique que le roman d’Isabel Colegate s’inscrit dans le regain d’intérêt des Britanniques pour la vie de leurs classes dominantes à l’époque édouardienne (1901-1910), après une longue période pendant laquelle le peuple et plus particulièrement la classe ouvrière tenaient les premiers rôles dans les œuvres de fiction. Il en profite pour tonner contre « les progressistes des années 60 » et conclut que La Partie de chasse nous enseigne combien « la clairvoyance morale, le désir de vivre avec dignité » sont les « valeurs fondamentales qui demeurent, quels que soient les révolutions ou les changements sociaux ». La lutte des classes est un mirage et mistress Colegate l’avait bien compris, ouf ! C’est visiblement ce qu’il importait avant tout à mister Fellowes de proclamer, dans ce long texte (mais tout y est répété plusieurs fois) qui envisage notre roman comme un pur et simple traité d’histoire des mœurs.

     

    Et, certes, il y en a, de l’Histoire et des mœurs, dans le récit d’Isabel Colegate. « C’est la fin d’une époque », tout le monde en est bien conscient. « L’agriculture est en pleine dépression » ; « Il n’y en a plus que pour les villes » ; « Par-delà les limites » du vaste domaine de Nettleby, où tout se déroule, « un grand mouvement [est] en marche, plein de cris, de violence et de chaos ». Dans les frontières de ce domaine, pourtant, on continue à célébrer un rituel social appelé à bientôt disparaître : « Parés de tous leurs bijoux, plumes, chiffons, boutons de plastron, ils se dirigèrent en cortège vers la salle à manger, et chacun éprouvait au fond de l’âme une sorte de léger ravissement… ». Le rite par excellence, c’est la chasse au faisan, avec ses règles compliquées et ses rôles bien établis (tireurs, garde-chasse, rabatteurs…). Mais on est en 1913 et, à la saison suivante, « une autre grande partie de chasse [aura] commencé dans les Flandres ». La guerre jette rétrospectivement son ombre sur les élégants et vains passe-temps d’une aristocratie dont Isabel Colegate saisit avec âpreté et exactitude les travers. Le roman s’ouvre sur Sir Randolph, maître de Nettleby et personnage principal, en train de noter ses « réflexions » dans son « carnet de chasse » : cette association de l’écriture et de la passion cynégétique en dit long, même si la narratrice omnisciente rend justice sans manichéisme à chacune de ses exaspérantes et charmantes créatures. Ici comme chez Jean Renoir (encore le cinéma !), tout le monde a ses raisons et personne n’a tort.

     

    Limiter La Partie de chasse à son intérêt historique ou moral serait cependant méconnaître ses indéniables qualités en tant que roman. On ferait alors bon marché de l’art de la scène (toute en précision, finesse et humour vache), et de celui du tableau avec lequel celle-ci alterne. Tableaux de la nature, souvent, attentifs à capter les jeux de l’heure et de la lumière : « Leurs sabots lourds faisaient sonner le sol dans le calme du soir, et les derniers rayons du jour effleuraient doucement le cuir épais des colliers et le cuivre poli des plaques qu’ils portaient sur le front ». Mais aussi portraits de groupe, quand cette même lumière met en valeur « le teint naturel des femmes, les couleurs discrètes de leurs robes et la porcelaine bleue et blanche sur le bois sombre des étagères »… Ces scènes et ces pauses descriptives, dans leur succession rapide digne décidément du scénario le plus efficace, s’organisent insensiblement avec une habileté à laquelle il faut aussi rendre justice. Ce n’est qu’au dernier moment qu’on voit converger tous les fils, dans le récit de l’ultime battue où, avec adresse et cruauté, la narratrice substitue dans le rôle de victime sacrificielle un homme à l’animal de compagnie sur lequel elle avait su détourner l’attention et les craintes du lecteur.

     

    Reste qu’il faut, pour en arriver là, environ 250 pages. Et que, si les fragments qui composent l’ensemble restent brefs, ils sont nombreux, et quelque peu répétitifs. On ne s’en lasse pas, c’est vrai. Mais on se surprend à se demander souvent si l’intérêt supposé du lecteur anglais de 1980 pour la classe dominante dans le royaume autour de 1910 nous concerne à ce point, et le sens que cela peut avoir, en fin de compte, de refaire à la fin du XXe siècle ce que Forster faisait fort bien sur le moment. On lit, on ne boude pas son plaisir. C’est celui d’un dessert complexe et nappé de crème à la vanille, tels ceux qui font le charme de la pâtisserie britannique : ces friandises satisfont la gourmandise ; pas la faim.

     

    P. A.


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