• photo Pierre AhnneCe qui frappe d'emblée dans ces nouvelles parues en 1914 et, en traduction française, pour la première fois en 1961, c'est une forme curieusement jubilatoire de brutalité. Le côté par moments franchement daté du texte ne parvient pas à obérer cette impression. Brutalité des rapports entre les êtres, d'abord. Il y a toujours trois protagonistes, les autres étant réduits au rôle de figurants. Au centre, un couple, homme et femme la plupart du temps, à l'occasion homme et homme (dans « L'officier prussien », qui donnait son titre au recueil original). Entre eux, à l'arrière-plan, dressant son ombre menaçante, rarement une figure humaine — il n'y a guère que « Le bas blanc » pour reconstituer, plus ou moins, le triangle mari-femme-amant. Le plus souvent, le troisième rôle est tenu par une force anonyme ou plurielle : la famille (« Les filles du pasteur »), les conventions sociales ou l'appartenance de classe (« Couleur du printemps », « Le baptême »), l'institution militaire (« L'officier prussien », « L'épine dans la chair »). Toutes les nouvelles disent la lutte des individus contre cette puissance qui cherche à les écraser, et les ruses qui les mènent parfois à la mettre au service de leur propre désir. Ainsi une des « filles du pasteur », amoureuse d'un mineur, constate : « Il s'était attribué un rang inférieur, il devenait son subalterne. Et c'était ainsi qu'il comptait lui échapper, éviter tout rapport avec elle ».

     

    Le désir, voilà la grande affaire. Ou la mort, mais c'est la même chose. Dans le dernier récit, « L'odeur des chrysanthèmes », on rapporte le corps d'un autre mineur tué dans un accident. « Blanc comme le lait, le pauvre chéri, frais comme un bébé d'un an ! » dit sa mère. Et sa femme « embrass[e] le corps de son mari, des joues et des lèvres ». « Elle semblait écouter », dit le narrateur, « chercher, essayer de trouver un contact. Mais elle ne pouvait pas. Elle restait à l'écart. Il était inexpugnable ».

     

    Le désir, les tours et détours qui sont les siens pour fuir ou approcher l'objet interdit ou trop ouvertement offert… L’auteur de L’Amant de lady Chatterley nous parle toujours de cela, même quand il semble décrire un paysage ou une scène d'intérieur. Tout l'y ramène. On sent la volupté qu'il éprouve à évoquer les « grandes ondes vertigineuses » parcourant le corps d'une femme en train de danser et à l'oreille de qui son partenaire murmure à la fin du quadrille : « C'était bon, n'est-ce pas, chérie ? » (« Le bas blanc »). Ou, aussi bien, la rage qui empoigne « l'officier prussien » quand il se rend compte qu'il ne peut ignorer plus longtemps la présence de son ordonnance et sa grâce « de jeune animal sauvage ».

     

    Sauvages, ces personnages souvent décrits comme tels dès le départ le deviennent tous quand ils se sentent arrachés à eux-mêmes et jetés dans des états contradictoires susceptibles de s'inverser à tout moment : « Il comprenait pour la première fois que tout peut s'effondrer, qu'il pouvait lui-même s'effondrer, et que tout pouvait devenir un grand chaos, vaste et étonnant ». Le chaos veille, à l'image de la mine qui dans plusieurs récits s'ouvre au cœur du paysage et l'habite souterrainement. On le sent tout proche derrière les évocations les plus lyriques de la nature (« Le vent soufflait en rafales, qui faisaient blanchir les peupliers par intervalles, comme des torches mouvantes. Des nuages rapides morcelaient le bleu du ciel »).

     

    La violence habite les lieux comme elle fait des hommes, « trop empêtrés de passion, de chagrin et de mort pour ne pouvoir que s'étreindre dans la douleur » (« Les filles du pasteur »). Mais si elle nous atteint ici, c'est qu'elle est d'abord celle du récit lui-même. Malgré la subtilité de certaines constructions, on a en effet toujours le sentiment qu'une manière de fruste énergie irrigue ces textes et les précipite vers quelque chose qu'il leur faudrait formuler à tout prix sans détours. Lawrence se soucie des lois de la focalisation, il faut le dire, comme d'une guigne. Pour parler des états excessifs dans lesquels sombrent ses héros, il glisse sans cesse dans un point de vue omniscient qui semble le déborder lui-même : « Alors, peu à peu, tandis qu'il restait agrippé à elle, et qu'il se sentait tomber en une chute hors de lui-même, et tandis qu'elle, se soumettant, s'évanouissait en une espèce de mort de son individualité, il fut envahi un instant par une obscurité totale »…

     

    « Une espèce de mort… » : voilà ce que s'efforcent de saisir, dans une frénésie mal dissimulée par les habitudes littéraires de l'époque, les sept textes composant ce recueil. Et c'est par leur acharnement à aborder de front cette tache aveugle, et à la manquer, qu'ils parviennent à en faire pressentir quelque chose. Dessinant ainsi, à travers leurs histoires de vieilles filles, de servantes, de soldats ou de femmes mal mariées, une vision tragique et joyeusement exubérante de la vie.

     

    P. A.

     

    Ce texte est paru une première fois le 12 juin 2015 sur le site du Salon littéraire.

     

     


    votre commentaire
  •  

    photo Pierre Ahnne

     

     

    Comme tous les ans à pareille époque, voici un petit rappel des livres qui m’ont le plus séduit depuis le début de l’année 2015 — et quelques suggestions supplémentaires, au seuil de la pause estivale…

     

    La Maison-Guerre, Marie Sizun (Arléa)

    … ou la guerre vue de biais par les yeux d’une petite fille. Marie Sizun excelle à ressusciter les angoisses et les émerveillements de l’enfance.

     

    Le Livre des paraboles. Un roman d'amour, Per Olov Enquist, traduit du suédois par Anne Karila et Maja Thrane (Actes Sud)

    La fabrique d’un roman possible, où le grand écrivain suédois parlerait de l’amour, spirituel et, surtout, charnel.

     

    L'Insatiable Homme-Araignée, Pedro Juan Gutiérrez, traduit de l’espagnol par Olivier Malthet (10-18)

    La Havane est une « grande caverne humide et crasseuse », et le narrateur de l’écrivain cubain y court de femme en femme, au gré d’une narration chaotique, drôle, rigoureusement aléatoire.

     

    La Mesure de la dérive, Alexander Maksik, traduit de l’anglais par Sarah Tardy (10-18)

    Une jeune Libérienne en exil clandestin à Santorin s’efforce de survivre sans penser au passé. Mais celui-ci la guette, et le lecteur aussi, au terme d’une dérive magnifiquement insidieuse.

     

    L'Homme qui avait deux yeux, Matthias Zschokke, traduit de l’allemand par Patricia Zurcher (Zoé)

    Il a deux yeux et regarde le monde de loin en se gardant d’intervenir. Autour de presque rien, Matthias Zschokke construit d’extravagantes et jubilatoires arabesques narratives.

     

    Gil, Célia Houdart (P.O.L.)

    Pour dire l’essentiel d’une vie vouée à la musique, Célia Houdart parle d’autre chose — ce qui est la meilleure manière d’approcher un peu l’essentiel.

     

     

    photo Pierre Ahnne

     

     

    En guise de complément, revoir aussi mes suggestions de décembre 2014…

     

     

    … et ajouter à tout cela :

     

     

    La Sumida, Nagaï Kafû, traduit du japonais par Pierre Faure (Gallimard / Unesco)

    Les paysages de l’ancien Tokyo et leur beauté mélancolique portent ici l’essentiel d’une intrigue évanescente. Modiano citait Kafû dans son discours de Stockholm. Il avait raison.

     

    Et tu n’es pas revenu, Marceline Loridan-Ivens (Grasset)

    Ce n’est pas un roman. Ce n’est pas non plus le récit de sa captivité à Auschwitz-Birkenau. C’est une longue adresse à son père, qui, lui, n’en est pas revenu. Bouleversant.

     

    Huit Nocturnes, Patrick Boman (Sous la cape)

    Chez un éditeur imaginatif et malicieux, l’écrivain-voyageur Patrick Boman construit en huit nouvelles une manière de tombeau pour son héros l’inspecteur Peabody : ports d’Europe au pavé pluvieux, touffeurs indiennes, tous les ingrédients de l’Aventure, plus l’humour et la nostalgie.

     

     

    photo Pierre Ahnne

     

     


    votre commentaire



    Suivre le flux RSS des articles
    Suivre le flux RSS des commentaires