• up.autotitre.comÀ chacun ses faiblesses : j'aime les années 1950. De loin, s'entend… Pour rien au monde je ne voudrais m'y trouver transporté par quelque sortilège. Mais je goûte volontiers, à l'occasion, le charme rétro de ces années qui me ramènent à mes toutes premières années. Le premier roman de Daniel Parokia, dont l'action se situe en 1959, « époque paisible et prospère », dit le prière d'insérer, oubliant l'Algérie, bénéficiait donc à mes yeux d'une sorte de préjugé favorable.

     

    Parlons d’autre chose…

     

    De fait, l'auteur a soigneusement parsemé son livre de références petites et grandes à la période : ça commence dans une « Floride bleue décapotée » qui arbore les célèbres « pneus à flancs blancs » ; et par la suite rien ne manque, Côte d'Azur, Simca, paquet rouge des Royale, le barrage de Fréjus et le Constantinois, pour finir, bel et bien. Mais malgré l'ambiance « insouciante et cruelle » il ne s'agit pas de nous rejouer Bonjour tristesse. La modernité est passée par là, attention. Et l'histoire, pendant de longues pages, ne semble être qu'un prétexte pour parler d'autre chose. De quoi ? Mon Dieu, vous savez bien, de tout le reste – décor, mouches qu'on attrape, instants qui passent, gestes infimes. On aura identifié la formule rodée par certains auteurs des éditions de Minuit, dont on reconnaîtra au passage bien des tics : narrateur ironique et omniscient (« Zoomons maintenant sur une villa cachée dans les feuillages… »), anticipations soudaines (« Trois ans plus tard, en Italie, découvrant le film Le Fanfaron de Dino Risi (Il sorpasso, en italien), il revivrait ce moment pénible »), ruptures syntaxiques (« Évelyne lança que ça suffisait, qu'elle en avait assez (…) – et, bref, elle boirait bien un verre »)…

     

    Parler d'autre chose, cela peut amener à parler de bien des choses. Daniel Parokia, nous dit-on, est « professeur émérite ». Qu'enseignait-il ? La quatrième de couverture ne le précise pas mais ce qui est sûr, c'est que cet homme n'a pas raté sa vocation. Le roman commence par un long exposé sur les parfums, puis pratiquement chaque chapitre offrira le prétexte à un cours en bonne et due forme : golf, bridge, volley ball, navigation de plaisance, papillons, j'en passe, on s'instruit. Si vous voulez épater vos connaissances ouvrez le livre au hasard et apprenez un passage par cœur.

     

    Genre style

     

    Épater, cela semble d'ailleurs l'objectif principal de l'ouvrage. Et le premier objet sur lequel il convient d'attirer l'œil du lecteur pour que celui-ci comprenne bien que l'essentiel ne réside pas dans la fiction, c'est le style. Là, on est servi. Le personnage principal pense à ses vacances qui commencent : « Ses premiers jours chômés s'effilochaient comme une dentelle. Perdu dans ce fin réseau de nirvanas dispersés, Joël réfléchissait longtemps, inquiet de la dimension restante ». Gracieux, non ? Et quand quelques citations décalées viennent s’insérer dans cet arachnéen tissu c'est naturellement encore mieux : « Ils allaient instables et sporadiques, sous les lumières bleutées de la ville, tandis que leur parvenait, d'un parc impénétrable, la voix de Frank Sinatra, qui chantait dans la nuit ». Chacun aura reconnu, j’espère, Virgile, caché dans la même phrase que Strangers in the night...

     

    Oh, j'ai bien compris, tout cela est ironique, et marqué au coin du second degré, le second-degré-par-désespoir qui nous dit que, la vie étant ce qu'elle est, seules les bulles de savon offriront une image exacte de son caractère transitoire. Ce serait donc une grave erreur de croire qu'on est dans la gratuité formelle, du reste l'auteur, craignant probablement qu'on se méprenne, l'indique bien à plusieurs reprises et en caractères gras. Ainsi, à propos d'un feu d'artifice : « Joël pensait que les meilleures choses étaient comme ces fusées précaires, et qu'il n'aimerait pas tant la beauté ou même la vie s'il les savait plus durables ». Ou, au terme d'une discussion sur le calcul des probabilités appliqué au billard : « Peut-être qu'une catastrophe massive résulterait, à terme, de leurs petites rencontres insignifiantes ».

     

    On n’est pas là pour rigoler

     

    Et les catastrophes viennent bien, en fin de parcours, nous confirmer qu'on n'était pas là pour rigoler. Adieu second degré, une femme se noie, un barrage se rompt, un soldat n'en reviendra pas, nous avions tort de prendre à la légère ces « petites rencontres insignifiantes » sur fond de palmiers et de plages. Ou nous avions raison, puisque de toute façon tout est toujours insignifiant et finit mal. En promenade sur la Côte, les héros visitaient « la villa Marie » et « l'hôtel Belles Rives de Juan-les-Pins, ancienne villa Saint-Louis ». « Petits pèlerinages fitzgeraldiens ! » commente, inévitablement allusif, l'un d'entre eux. Ah, un roman fitzgeraldien ! C’était donc ça…

     

    P. A.

     

    Une première version de ce texte est parue le 11 septembre 2015 sur le site du Salon littéraire.

     


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  • http-_medias.larousse.frDans certaines publications on peut encore lire quelquefois à propos de la littérature des choses vraiment intéressantes, stimulantes et qui donnent à penser, même si on n’est en rien d’accord avec elles. Ainsi le numéro 1139 de La Nouvelle Quinzaine littéraire contient un article intitulé « La nouvelle et la crise du roman ». Bernardo Toro s’y interroge : pourquoi la nouvelle, en France, après un âge d’or au XIXe siècle, a-t-elle connu la marginalisation dont, soit dit en passant, elle me semble depuis quelque temps déjà être sortie ?

     

    Le syndrome du riquiqui

     

    L’auteur de l’article n’est pas de cet avis, visiblement. Mais, pour lui, si la nouvelle a périclité, c’est qu’elle a été supplantée par le roman, sauf que celui-ci n’en est plus un. Le roman français d’aujourd’hui, en effet, serait « une sorte de longue nouvelle » — « petit nombre de pages », personnages peu nombreux, « point de vue unique » et « trame narrative resserrée ». Maylis de Kerangal, ses ponts et ses vivants, Céline Minard et ses cow-boys, sans parler de Littell et de ses Bienveillantes, risquent de ne pas être contents. Quant à moi, qui peste sans trêve contre la multiplication des pavés, je reste perplexe. Mais continuons.

     

    À l’inverse, dans les pays « où la pratique de la nouvelle reste forte et vivante », c’est-à-dire, bien entendu, « outre-Atlantique », « le roman reste un genre polyphonique, ample et puissamment architecturé ». Nous y voilà. Le fameux roman américain, si puissant, face au pauvre petit roman hexagonal (pardon : germanopratin) tout riquiqui. Pour ce qui est du premier il n’y a qu’à songer, par exemple, à La Route, de Cormac McCarthy, avec ses deux personnages uniques et le déroulé linéaire qui fait justement sa « puissance »…

     

    Absorption

     

    S’il y a une crise du roman, que ce soit en France ou ailleurs, c’est plutôt, me semble-t-il, en ce sens que sa capacité intrinsèque d’absorption a permis au genre de tout accueillir, distendant ainsi ses limites au point que le mot est devenu, pour les adolescents, synonyme de livre (L’Avare, célèbre roman de Molière). Le roman avale tout : poésie (relisez mon récent entretien avec Célia Houdart), autobiographie (inutile de donner des exemples), biographie (on en sait quelque chose !), nouvelle (faisons plaisir à Bernardo Toro), et même théâtre — pensons à tous ces écrivains de la voix que l’auteur paraît ignorer et qui, de Céline à Beckett, Thomas Bernhard et au-delà, ont si radicalement contribué à renouveler le genre. Car si crise il y a, elle est peut-être féconde. Que le roman, en effet, doive être nécessairement polyphonique, trapu, costaud, etcetera, me paraît bien relever du cliché, et du formatage que voudrait imposer le creative writing à l’américaine — dont certains écrivains américains, tant mieux, se moquent.

     

    Formes fantômes

     

    Mais Bernardo Toro sait ce que le roman doit être, et cela lui permet de chercher les causes de la triste situation de la fiction nationale dans une crise jamais surmontée du roman français, dont il situe l’acmé entre 1890 et 1930 (c’est au tour de Proust, Gide et Céline de battre des mains dans leurs tombes). Si cette crise ne s’est au fond pas dénouée, c’est que les romanciers français n’ont pas vraiment intégré les acquis de la révolution littéraire venue du monde anglo-saxon (c’est reparti). Joyce, Woolf, Faulkner ont renouvelé le roman. Faute d’avoir perçu l’importance du bouleversement qu’ils ont apporté, la littérature française serait restée prise dans le « deuil impossible » du roman balzacien, qu’elle s’échinerait, en une oscillation sans issue, à rejeter ou à reproduire. Mais la nouvelle, dans tout ça ? Eh bien voilà : les œuvres que l’on vient de citer seraient toutes « travaillées en profondeur par la forme courte » : Le Bruit et la fureur, en somme, quatre nouvelles ; Ulysse, une suite de fragments…

     

    Bref, si on comprend bien, les uns écrivent des nouvelles déguisées en romans, les autres des romans composés de nouvelles. Tout ça n’est pas très clair, et repose peut-être sur des catégorisations qui, précisément, n’ont plus cours, la modernité ayant fait éclater des genres qu’elle maintient, c’est là sa singularité, à l’état de formes fantômes.

     

    Reste qu’en parallèle le roman « balzacien », et des deux côtés de l’Atlantique, va bien. Pourquoi ? Voilà une vraie question…

     

    P. A.


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