• Mes lecteurs les plus attentifs auront remarqué que les textes composant L’Alphabet hasardeux de Philippe Arbogast ont disparu de ce blog. Peut-être en effet seront-ils appelés un jour prochain à renaître sous une autre forme… En attendant, j’ai décidé de me séparer d’Arbogast, ce collaborateur occasionnel et imaginaire.

     

    Désormais, dans la rubrique Fiction, figureront de temps à autre de courts récits signés carrément et seulement par moi-même. Parmi eux, des textes nouveaux mais aussi des textes parus jadis sur Le Blog littéraire de Pierre Ahnne.

     

    Comme ce Dimanche à Moscou, dont les plus anciens de mes fidèles visiteurs se souviendront peut-être...

     

    www.sur-la-plage.com

     

    À la fin des années quatre-vingt j’ai vécu et travaillé pendant une année à Moscou. Le dimanche mes collègues allaient visiter des palais ou des monastères à la périphérie de la ville ou alors si le week-end était prolongé, ne fût-ce qu’un peu, ils prenaient l’avion pour une autre république. Ces voyages exigeaient de longs préparatifs avec réservation de billets spéciaux et demandes de visas qui les occupaient d’un week-end prolongé à l’autre. Personnellement je passais les dimanches dans mon appartement de fonction…

     

    Pour lire la suite, cliquer ici.


    votre commentaire
  • http-_expatenvrac.comL'auteur est un ancien publicitaire. Ses autres œuvres : Cocaïne, Business model (Julliard, 2014) ; Notre mariage, Faire-part (Julliard, 2013) ; Un garçon sans séduction, Feuille de calcul (Julliard, 2012) ; soit l'histoire d'un dealer, l'histoire d'un mariage et l'histoire d'un ingénieur qui essaie de comprendre pourquoi son ancienne compagne (dire : « son ex »), analyste de marché, l'a quitté. Le sous-titre en italique après chaque titre est un tic qui porte sûrement un nom dans le monde que Christophe Mouton, livre après livre, avec une belle régularité, nous dépeint.

     

    Grandes interrogations

     

    Cette fois-ci, son héros est « directeur artistique » (dire : « D A »). Le roman commence par de longues explications d'où l'on retient que ce personnage est plus ou moins chargé de « créer » des publicités avec l'aide d'un « rédacteur ». Ces gens sont donc des « créatifs ». Il y a beaucoup de longues explications dans Excursion dans les bas-fonds, Direction artistique. Même des schémas. On apprend des choses, c'est certain, dans le domaine de la « communication » ; l'auteur est allé jusqu'à ajouter quelques notes en bas de page. Et il ne rechigne pas non plus devant le commentaire, s'interrogeant, par le biais de son personnage : « On pourrait peut-être rêver un monde où les gens retrouveraient un peu de leur temps de cerveau disponible qui ne serait pas affecté à ressasser les messages qui y ont été placés » ; puis concluant : « Non, c'est impossible, nous resterons un troupeau de moutons de toutes les couleurs ».

     

    Un fameux pitch

     

    C'est qu'il fallait quand même tenir au moins 150 pages, avec une intrigue plutôt mince. Je ne suis pas ennemi du minimalisme, chacun le sait, mais là… Comme tous les jours, Mathieu passe la journée dans son entreprise (dire : « l'agence »). Il y rencontre Élise, laquelle lui produit un sacré effet : « Je me suis fait communiquer, je n'ai pas noté comment c'était entré, mais cela travaille au milieu de mes autres processus cognitifs, me ronge, commence à faire partie de ce que je suis et de ma façon de voir le monde ». Bigre. On s'inquiète. Et même on « imagine le pitch hollywoodien prévisible ». Parviendra-t-il à passer une nuit avec elle (dire : « à la baiser ») ? En tout cas, entre la sortie du boulot et le rendez-vous, voilà toutes ses certitudes pourtant bien ancrées de « bobo », qui plus est, « branché », remises en cause. Comment cela va-t-il finir ? Après une scène de sexe « prévisible », comme annoncé et en tous les sens du terme, on hésite un peu au bord du happy end. Enfin, bien sûr, le cynisme triomphe, puisque « Nous resterons… », etc., voir plus haut.

     

    Dénonciation ?

     

    L'idée ne manquait pas d'astuce : toute la vie, amoureuse aussi et avant tout, vécue et relatée en langage de « communicant » (c'est comme ça qu'il faut dire). Mais ce n'est jamais qu'une idée. Et le problème est le même que pour le surévalué auteur des Particules élémentaires, auquel on songe souvent : des dénonciations aussi fortement marquées au coin de la fascination sont-elles bien des dénonciations ? Oui, je sais, tout est dans cette ambivalence. C'est bien ce que je prétends. Et les personnages comme l'univers décrit restent si radicalement antipathiques qu'on a un peu de mal à partager les états d'âme (est-ce bien comme ça qu'on dit ?). Évidemment, si Christophe Mouton avait choisi d'écrire un essai de sociologie, comme il se retient, d'un bout du livre à l'autre, de le faire, ç'aurait été tout autre chose : pas d'états d'âme, pas de sympathie, pas de pitch, des analyses, certainement bien intéressantes. Mais voilà, il a voulu faire un roman. C'était sans doute à ses yeux… (comment dire ?...) « Un produit plus vendeur », peut-être.

     

    P. A.

     

    Ce texte est paru une première fois le 18 janvier 2016 sur le site du Salon littéraire.

     


    votre commentaire
  • i.skyrock.netAprès avoir elle-même suivi des cours à l’École d’arts de Cergy, dont elle est diplômée, Claire de Colombel est pour ainsi dire passée de l’autre côté du chevalet : depuis plusieurs années, elle exerce l’étrange profession de « modèle vivant ».

     

    Les Yeux nus est le récit de ce quotidien qui mène l’auteure-narratrice d’un atelier à l’autre, semaine après semaine. De novembre à juin, le livre se présente comme une sorte de journal, apparemment fragmentaire et aléatoire, mais dont la construction subtile creuse et approfondit insensiblement une expérience singulière.

     

    Quand on l’interroge sur les auteurs qui l’ont influencée, Claire de Colombel cite Annie Ernaux comme une évidence. Sans doute pas pour la mise au jour et l’analyse des rapports de classes, auxquelles travaille l’auteure de La Place et de La Honte. Mais on retrouve bien dans Les Yeux nus le souci d’une écriture lisse et précise, et l’absence d’effets qui laisse toute la place à une volonté opiniâtre de vérité.

     

    Vérité de quoi ? Qu’est-ce qui se joue dans le fait d’aller montrer son corps dénudé, plusieurs heures par semaine, à des artistes, confirmés ou, plus souvent, en devenir ? Le texte de Claire de Colombel se construit sur un jeu de tensions comparables à celles qui habitent le corps figé du modèle, et d’oppositions. Nu/habillé, bien sûr, on y pense d’abord. Mais la première surprise est ici de découvrir que là n’est pas l’essentiel : « Silencieuse, immobile et nue, je ne montre que ce qu’expriment mes poses. Elles ne révèlent rien de mon intimité. C’est en écrivant que je me déshabille ». N’empêche que cette nudité invisible hante le récit — et l’esprit du lecteur – à la manière d’un irritant fantôme.

     

    Mais, au fond, qu’est-ce qu’être nu ? La narratrice déplace la question en la complexifiant, et ce sont des dichotomies plus inattendues qu’elle explore. Celle, d’abord, du mouvement et de l’immobilité (« J’alterne les stations debout, assises et allongées, tourne sur moi-même, fais face aux élèves à qui je montrais le dos (…). Ces variations dynamisent la séance autant qu’elles me permettent de conserver un équilibre : si j’installe plus de poids sur un bras en m’y accoudant, je lui offre ensuite un complet relâchement »). Celle, surtout, de l’intérieur et de l’extérieur. Car, justement, « l’immobilité complète (…) n’existe pas ». Le corps qui semble figé est en réalité incessamment parcouru de vibrations et de douleurs que celle qui l’habite est seule à percevoir, et dont pourtant  la présence passe mystérieusement de l’espace de l’intime à celui du papier ou de la toile : « Toutes ces actions qui se cachent derrière l’immobilité de la surface, je pensais en être la seule témoin. Je comprends maintenant que ce sont elles qui habitent les poses, les rendent vivantes ».

     

    Cette descente contrainte dans l’espace intérieur du corps, Claire de Colombel la décrit comme la découverte d’une qualité spéciale de silence. Le mot ni le thème ne lui viennent par hasard, évidemment. Le silence, c’est aussi celui de l’écriture, lequel a ceci de particulier d’être parole, comme l’immobilité des signes sur la page est aussi mouvement. Pour avoir mis en résonance les tensions internes propres à la littérature et celles du corps auquel elle se confronte, la jeune auteure, pour son premier livre, va pourrait-on dire droit au cœur du sujet.

     

    P. A.


    votre commentaire
  • http-_annesofi-bijoux.marcadet.frLes transpositions ont-elles leur intérêt ? J’ai déjà dit ma perplexité devant la collection « Remake », chez Belfond, qui « propose à des écrivains de puiser dans le patrimoine littéraire ». Le Retour de Bouvard et Pécuchet, de Frédéric Berthet, inaugurait l’entreprise sans dissiper mes doutes. Ensuite nous avons eu d’autres ouvrages, puis, récemment Leurs Contes de Perrault, par divers auteurs. Après avoir parcouru ce dernier livre, j’ai eu envie de lire le texte d’Emmanuelle Pagano, toujours talentueuse, et qui, de surcroît, a eu l’originalité de choisir Grisélidis. Pas les autres.

     

    Mais, quand même, Des petites filles modèles… Qui, parmi les gens de mon âge, n’a vibré, en ses jeunes années, à la prose de la Comtesse ? Grands parcs, promenades à âne, pantalons ornés de dentelles, petites filles fessées à tour de bras, quoi de plus charmant ? Et comment résister à l’envie d’aller voir ce que Romain Slocombe en aurait fait ?

     

    Palimpseste

     

    On est d’emblée bien disposé en constatant qu’il ne s’agit d’une transposition qu’à demi. On échappera à « Camille et Madeleine en boîte », alors qu’on n’avait pas coupé à « Bouvard et Pécuchet au sauna gay ». En situant son roman en 1909, l’auteur le place matoisement à une distance temporelle suffisante de nous pour que, sans être de son époque originale (le Second Empire), il se trouve éloigné de la nôtre au point de nous apparaître dans le même flou couleur sépia. Des obsessions le scandent qui sont bien de son nouveau temps : l’hygiène, la médecine, les esprits, les mystères de la féminité et le sang, surtout menstruel. Ce livre obsédé par l’idée de contamination se laisse en permanence envahir  par des fragments de textes et de discours empruntés à l’époque où il se situe : livres édifiants, clés des songes, manuels de civilité, recettes de cuisine et descriptions de toilettes issues de la presse féminine des années 1900. Mais Slocombe va plus loin : jouant avec l’idée de « modèle », il dispose tout un réseau de références littéraires qui mettent l’œuvre de madame de Ségur en résonance avec bien d’autres. Au premier chef, celle que Valentine Penrose a consacrée à Erzsébet Bathory, La Comtesse sanglante. Mais on croise aussi, dans ou entre les lignes, le James du Tour d’écrou, Fénelon, Mirbeau, Boyer d’Argens ; et Sade, bien sûr, en embuscade.

     

    Cet effet « palimpseste », qui déjoue adroitement les pièges de l’adaptation ou de la transposition traditionnelles, est le premier charme de ces nouvelles Petites filles modèles. Il constitue aussi un commentaire oblique de l’œuvre qui les a inspirées, dont il révèle la perversité inconsciente ( ?) et met en évidence les fondements idéologiques (« Une bonté pleine de condescendance, mais sans familiarité, voilà quel est le devoir des supérieurs envers les inférieurs »).

     

    Gothique

     

    Ce n’est pas là, évidemment, le plus original du livre. Et le plaisir qu’on éprouve à le lire vient davantage du décalage entre la prose élégante, pleine de componction (beau pastiche), et le vrai propos, qui ne se révèle que peu à peu. Ici pas de Sophie ni de fouet, mais un général Dourakine surgi au moment opportun pour précipiter le dénouement d’une intrigue complexe. Elle mêle madame de Rosbourg et sa fille Marguerite à madame de Fleurville et aux siennes, Camille et Madeleine, comme de juste. Les deux premières, victimes d’un accident de la route, sont recueillies par les trois autres en leur château, à partir de là il se passe des choses bizarres. Je me garderai bien d’en donner le détail, ne voulant pas priver le lecteur potentiel des détours d’une construction assez retorse, lesquels le mèneront des belles pièces de la demeure des Fleurville jusque dans des caves dignes du roman noir le plus gothique. Le tout avec un sens réel de la narration, du suspense, et imprégné d’un érotisme permanent quoique enveloppé, l’essentiel étant raconté au point de vue de la cruche de service, j’ai nommé Marguerite. D’où quelques passages qui ne manquent pas de sel : « Pendant que les mains pétrissaient son corps, retroussant sa robe et ses jupons, que des doigts brutaux profanaient son intimité, Marguerite se récita en elle-même les litanies de saint François de Sales »…. Elle les récite, et irait jusqu’au bout si, au dernier moment, un événement inattendu ne venait, etc.

     

    On l’aura compris, ce « remake » est plein d’humour, d’érudition, de finesse et d’habileté. Va-t-il plus loin ? Soyons franc : non. J’attends toujours qu’on me fasse lire un ouvrage conçu sur le même principe et qui soit marqué au coin de la nécessité. Mais celui-ci, au moins, l’est à celui de l’intelligence. C’est déjà ça.

     

     P. A.


    votre commentaire
  • photo Pierre Ahnne« S’il existe un truc au monde, dont on ne doit jamais s’occuper qu’avec une extrême méfiance, c’est bien du mouvement perpétuel !... On est sûr d’y laisser des plumes… »

    Céline, Mort à crédit


    votre commentaire



    Suivre le flux RSS des articles
    Suivre le flux RSS des commentaires