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    Je l’avoue, je me faisais des idées sur Mistral : avec son chapeau d’artiste et sa lavallière, je le voyais plus ou moins comme un personnage sorti des livres de son ami Daudet, toujours un pécaïre ou un troundelaïre à la bouche, fondateur de surcroît d’un club régionaliste plutôt réac.

     

    Mais les idées, reçues ou non, n’empêchent pas la curiosité. Et il y avait de quoi s’étonner devant cette étrange entreprise : l’édition bilingue d’un poème provençal en hendécasyllabes et en douze chants, déjà publié dans le texte original et dans sa traduction française par le poète lui-même en 1897 (l’année du Coup de dés), où le futur Prix Nobel (1904) raconte les exploits des mariniers qui, de son temps, sillonnaient encore le Rhône. Sur la page de gauche figure le texte provençal, sur celle de droite la version française, due à Claude Guerre, homme de théâtre, de radio et de poésie, auteur également de la préface et des notes ­— selon les principes qui ont déjà présidé à une récente édition, toujours chez Actes Sud, de l’Enfer de Dante, dont j'ai parlé.

     

    On feuillette, un peu perplexe… et, pourquoi ne pas le dire, on est pris, comme on le serait par le courant du fleuve lui-même. Ce sont donc sept embarcations attachées ensemble qui vont de Lyon à Beaucaire, pour la foire, chargées de marchandises (des « ballots de tout acabit, des rouleaux / de cuir, des soies fastueuses de Lyon. / Des bottes de chanvre, des sacs d’aliments (…) / ces produits qu’on s’ingénie à fabriquer là-haut dans le Nord »), et de quatre-vingts chevaux pour le retour, la « remonte » (« Sur la digue aux pavés bossus, la longue / cordée entraîne, contre l’eau qui fouette, / la lourde peine du convoi »). Au fil de l’onde, on rencontrera tous les éléments classiques de l’épopée : lutte contre les éléments, description réaliste des travaux et des jours en une époque antérieure à la canalisation des fleuves et à l’industrialisation de leurs rivages, mythes et légendes nés sur ces rives et venant mêler sans complexes le merveilleux au quotidien le plus terre-à-terre (« Je dis qu’en ces parages, rien n’étonne »). Plus, évidemment, une belle histoire d’amour et de mort, entre le prince d’Orange, mystérieusement embarqué sur le convoi, et l’Anglore, fille du fleuve un brin sorcière ou fée. Tout cela se terminera par une « catastrophe » quand, au chant XII, un bateau à vapeur, « dont les roues s’agitent comme des griffes, / soulevant l’eau en des vagues géantes », provoque la noyade de l’attelage et la perte de la cargaison. « C’est la fin du métier… mes pauvres collègues, / vous pouvez le dire : adieu la belle vie ! / Le grand Rhône a crevé pour tous aujourd’hui ! » Voilà pour l’aspect réactionnaire, au sens le plus strict.

     

    Poème épique, donc, et, dans l’esprit de Mistral, poème d’une époque et d’un peuple. Mais, pour nous, d’abord poème de l’eau, du soleil et de l’être au monde :

    « Elle descend. Elle se sent revêtue

    par l’habit magnifique du grand ruisseau

    jusqu’à la taille. Puis plus haut encore.

    Alors, elle ne pense plus qu’au bonheur

    De son être emmêlé fondu au Rhône »…

    Claude Guerre prétend « donner aux lecteurs français un poème à la beauté égale au poème provençal initial ». On peut, à dire vrai, contester certains de ses choix, une volonté de modernisation qui affleure par exemple dans des « ouais ! ouais ! » intempestifs. Mais, outre l’ampleur et l’originalité de son travail, il sait à l’évidence être fidèle à celui qu’il faut décidément considérer comme un grand poète chaque fois que celui-ci approche la présence muette des choses :

    « Alors les faucons planent sur les hauteurs,

    (…) et les vautours talochent

    le ciel à grands cercles. Entre les rives,

    silence et solitude. Le long convoi

    descend pacifiquement vers l’horizon

    si vaste. Et si vaste le silence !

    que le monde semble à mille lieues de nous. »

     

    («  Entre li bord amudi, soulitàri,

    Pacifico descènd la longo floto

    Qu’à son entour es talo l’avalido

    E talamen es vaste lou silènci

    Qu’à milo lègo sèmblo liuen dou mounde »).

     

    P. A.

     


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  • uploads1.wikiart.orgIl y a deux ans, paru chez le même éditeur et déjà traduit par Jean-Marie Argelès, un premier roman, La Corde, avait attiré l'attention sur Stefan aus dem Siepen. J'avais dit à l'époque combien était troublante cette fable dans laquelle l'apparition jamais expliquée d'une corde traversant un village et disparaissant dans les bois venait tirer les individus de leurs habitudes et les éloigner de leur moi socialisé. On songeait autant à Kafka ou à Ramuz qu'aux frères Grimm.

     

    Le merveilleux démythifié

     

    Dans son deuxième livre, l'auteur allemand confirme son goût pour un fantastique issu de la tradition culturelle germanique mais revisité à la lumière d'interrogations contemporaines. Le père de Tilman est couvreur, ce qui le prédestine aux positions élevées. De fait, sorti de l'enfance, puis ayant dépassé l'âge où, raisonnablement, on cesse de grandir, il poursuit sa croissance sans relâche. Deux mètres, bientôt trois… Premier amour, premier emploi vite perdu, chômage… Tilman grandit toujours. Se résolvant pour finir à accepter son statut de phénomène et les revenus qui vont avec, il sortira, avec sa famille, du besoin, retrouvera une compagne et atteindra une certaine forme de sagesse : « J'ai trouvé un rôle dans lequel le public désire me voir (…). Sans doute ce rôle n'est-il pas le plus exaltant. Mais je me demande combien de rôles le sont vraiment ».

     

    Pas de véritable intrigue, on le voit, dans ce Bildungsroman d'un genre un peu spécial. Comme il suivait sa Corde dans le précédent récit, Stefan aus dem Siepen déroule ici une hypothèse de départ sans s'autoriser les moindres rebondissement, péripétie ou autres facilités romanesques. Et si on est dans une forme de merveilleux (« Toute cette histoire avait un peu l'allure d'un rêve »), il s'agit d'un merveilleux démythifié, sans objet magique ni transformation imprévue (« Même si Nina, prenant son courage à deux mains, l'embrassait (…), le corps horrible dont il était prisonnier ne disparaîtrait pas pour autant »).

     

    « Hommes prêts-à-porter » 

     

    Que deviennent les héros des contes dans la société de communication ? Telle est la question à laquelle l'auteur du Géant se donne pour tâche de répondre avec une logique impeccable et mêlée d'humour. La nature, dont les puissantes évocations faisaient en grande partie le charme de La Corde, n'est présente ici qu'occasionnellement. On peut le regretter. Mais son absence laisse toute la place à la peinture grinçante d'un monde très actuel. « Il n'y a plus de demandes pour les géants », déclare le médecin qui dispense Tilman de son service militaire ; « nous n'avons plus besoin que d'hommes prêts-à-porter ». Cependant, dans cet univers où « le papier imprimé et les écrans lumineux [ont] remplacé les baraques foraines », notre héros fascine d'autant plus qu'il constitue « un prodige qui, bien qu'ayant surgi dans la réalité, ne quitter[a] jamais le monde du rêve et du fabuleux ». Il s'y résigne, avec un élitisme réjouissant : ses admirateurs « peu familiarisés avec les plaisirs intellectuels (…), n'[ont] d'autre choix que d'aller chercher ailleurs leur divertissement ».

     

    Car ce prodige de foire est un homme délicat, sensible et raffiné, qui passerait bien son temps à lire et à jouer du piano si son statut de gloire nationale allemande et la nécessité de gagner sa vie ne le requéraient de temps à autre. Du contraste entre les exigences intellectuelles du personnage et son aspect exorbitant, entre son élégance de manières et la grossièreté des parents avides et des spécialistes de la communication en proie à la passion du frivole, l'auteur, relayé par un traducteur toujours aussi talentueux, tire des effets comiques légers mais efficaces. Alors que La Corde était centrée sur la notion de collectivité, Le Géant conte les malheurs de l'individu. Et de même qu'en suivant les méandres de la première on s'éloignait toujours plus de la vie sociale, le gigantisme exponentiel de Tilman fait de lui un être toujours plus différent.

     

    « L'ennuyeux costume de monsieur Tout-le-Monde »

     

    Sauf que cette différence, inscrite en lui à l'origine, ne doit sans doute que très peu aux dysfonctionnements de son hypophyse. Dès son enfance, « il lui arrivait de tomber, d'une seconde à l'autre, dans une étrange inertie, et, le regard fixé sur un point dans le vide, d'écouter en lui-même ». Et le singulier devenir de son corps sera seulement l'occasion lui permettant, en l'isolant, d'être « réceptif à des joies » qui lui seraient sans cela « demeurées inaccessibles ». Telles celles de la musique, forme d'art où « la différence entre le grand et le petit (…) p[erd] toute signification ».

     

    On le constate, en explorant jusqu'au bout les possibilités de son récit, Stefan aus dem Siepen va assez loin dans une réflexion qui porte sur les rapports entre singularité et uniformité dans la société moderne, allemande ou pas. D'autant que, ultime paradoxe, son étrange géant n'étant après tout « rien d'autre qu'un couvreur, un comptable, un chômeur », tous peuvent se reconnaître en lui. Et garder ainsi entier leur rêve de pouvoir eux aussi « un jour s'extraire de l'ennuyeux costume de monsieur Tout-le-Monde »…

     

    P. A.

     

    Ce texte est paru une première fois le 6 mai 2016 sur le site du Salon littéraire .

     


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  • « S’essayant longuement sur des cadavres soumis un temps au froid voulu, le maître, après maints tâtonnements, finit par composer d’une part du vitalium, d’autre part de la résurrectine, matière rougeâtre à base d’érythrite, qui, injectée liquide dans le crâne de tel sujet défunt, par une ouverture percée latéralement, se solidifiait d’elle-même autour du cerveau étreint de tous côtés. »

    Raymond Roussel, Locus solus

    photo Pierre Ahnne


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  • http-_www.serial-records.deLe titre est alléchant : il promet les surpattes, le plastique, les amours adolescentes sur fond de guerre d'Algérie, avec si possible une réflexion désabusée sur la perte de la jeunesse et les déceptions de l'Histoire.

     

    Drôles d'années 1980

     

    Mais ce n'est pas au temps des yé-yé que se situe le roman de Mark Greene. Quand ses deux personnages principaux, Franck et Richard, écrivent par hasard et désœuvrement une chanson appelée à devenir un succès planétaire, on est en 1985. Première déception. Vite compensée : pour Greene, les années 1980 ressemblent à s'y méprendre aux années 1960. On roule en Jaguar jaune (« à l'époque, ce genre de couleurs ne surprenait guère »), on fume des Gitanes (« il y avait encore des fumeurs de Gitanes, en ce temps-là »), et « les Champs-Élysées », c'est dire, « [sont] encore les Champs-Élysées » (« il y flottait encore un parfum particulier, un air d'insouciance et de nouveauté, hérité de la Libération et de l'après-guerre »). À croire que l'auteur a confondu deux périodes ou, regrettant de n'avoir pas vécu l'une, décidé de faire tout bonnement de l'autre la première. Comme aucun repère purement historique ne vient par ailleurs jalonner le récit, ça peut passer. Voilà pour le portrait d'une époque, que vante comme de juste la quatrième de couverture.

     

    "...son museau dans les fourrés de l'âme"

     

    Restent les deux autres ingrédients prévisibles du récit : histoire d'une amitié et méditation sur le temps et la mémoire. Ils y sont, c'était prévisible. Des années après que les feux de la rampe ont saisi puis abandonné nos deux héros, Franck, le narrateur, retiré dans une province campagnarde que Mark Greene dépeint comme un curieux mélange de Moyen Âge et de vaste quartier résidentiel bobo, se rappelle les temps glorieux, qui semblent aussi avoir été, on ne comprend pas très bien pour quelle raison, des temps malheureux. Nous assistons donc alternativement, en flash-back, à la fabrication technique et commerciale du « tube » (ce qui est, chacun le reconnaîtra, d'un vif intérêt) et, en direct, au travail de mémoire effectué par son coauteur. Celui-ci rôde la nuit dans les rues du village, plongées dans d'opaques ténèbres car les réverbères ne marchent pas. Dans ces moments-là, il transporte dans ses poches de petits sacs de terre dont il se barbouille aussi le corps, la faisant tenir avec du vin. Ne me demandez pas pourquoi. Mais pendant tout ce temps, sa mémoire travaille, « une mémoire que rien n'arrête. Qui fouille sans cesse, dans la nuit. Qui promène son museau dans les fourrés de l'âme », carrément. Tout cela dans l'espoir de « faire la rencontre d'un peu de sens ». Et, à la fin, cette rencontre a sûrement eu lieu. La preuve : Franck décide de recontacter Richard et de l'inviter à venir faire lui aussi un petit séjour au vert pour se remettre à composer en sa compagnie, « trente ans après. Comme au premier jour » (habile construction circulaire, à l'image de l'objet autour duquel tout tourne).

     

    Car c'est aussi, ne l'oublions pas, un grand roman de l'amitié. Celle qui a failli unir Franck à Wilfried, le producteur du disque, mais ça n’a pas pu se faire car ainsi va la vie. Celle qui a effectivement uni Franck et Richard, gros garçon prétentieux et antipathique, lequel, « malgré tout, [a] un air sensible, un regard vif, un peu inquiet, des mains longues, assez belles ». Chez cet artiste raté, il y a, nous dit le narrateur, « une démesure » qui « le rapproch[e] de l'artiste ». « À un détail près », ajoute-t-il un peu perfidement, « les huit petites notes [du tube], c'était moi ». Pourquoi lui ? Pourquoi l'autre ? Pourquoi ce livre, en fin de compte ? Autant de mystères. Mais cet objet énigmatique offre décidément, il faut le reconnaître, la parfaite image de celui qui lui donne son titre : circulaire (voir plus haut) et plat.

     

    P. A.

     

    Une première version de ce texte a été publiée le 24 avril 2016 sur le site du Salon littéraire.


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  • « Le grand homme de demain, celui qui gagnera tout notre cœur, c’est l’écrivain quiphoto Pierre Ahnne n’aura pas le courage d’écrire deux cents pages, et qui posera à chaque instant sa plume en s’écriant :

    "Qu'est-ce que je fous là, mon Dieu ! Qu'est-ce que je fous là !" »

    Jules Renard, Journal


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