• photo Pierre Ahnne

     

    Il a partagé à sa manière, discrète et toute en réticence, la vogue qui fut en France celle du roman d’aventures dans la première moitié du XXe siècle. On sait que Jacques Rivière consacra au genre, en 1913, dans la NRF, un article qui fit grand bruit. Kessel, Henry de Monfreid, Malraux (le style et la métaphysique en plus), Mac Orlan (l’ironie venant compliquer le jeu) contribuèrent ensuite avec beaucoup d’autres, entre les deux guerres, à l’illustrer. Richault est ce ceux-là, avec huit ou dix livres publiés entre la fin du premier conflit mondial et celle du second, tous parus aux éditions du Mât de misaine, qui eurent leur heure de gloire avant de sombrer dans les orages de la guerre et de la collaboration. Notre auteur sombra avec elles, porté sur la liste noire à la Libération et mort d’un cancer avant d’être autorisé à republier. D’où peut-être l’oubli presque intégral qui l’a frappé (1).

     

    Il n’avait pourtant commis que quelques articles d’un maréchalisme assez modéré et laissé son roman Banquise paraître en feuilleton dans l’édition française du magazine Signal. Mais son culte farouche de l’individu pouvait sans doute paraître à des lecteurs distraits offrir quelque parenté avec celui de l’homme fort, voire du surhomme… Et il laissa à tout le moins s’entretenir la confusion.

     

    Pourtant, ses héros, légionnaires au passé incertain, petits délinquants, officiers de marine sans équipage, sont essentiellement étrangers à tout ce qui pourrait ressembler à un embrigadement quelconque. Singuliers dans le monde du roman d’aventures, ils le sont aussi parmi les autres personnages qui les entourent dans les livres de Richault lui-même, et conscients de cette singularité, qui fonde très consciemment le projet de l’auteur. Alors qu’en règle générale l’aventurier de roman est mû par le besoin de (se) fuir, le désir de s’enrichir ou le rêve d’un ailleurs (les trois motivations pouvant parfaitement s’associer), ceux de notre écrivain vivent l’aventure comme une forme de malédiction essentielle sans justification aucune. Les titres le disent, de plus en plus lapidaires et significatifs au fil des années : La Rivière noire (1919), Sargasses (1930), Banquise (1943), donc — Clairs horizons (1935) n’étant qu’une antiphrase sarcastique. Les rares incursions psychologiques vont dans le même sens : « Decaze regardait avec un dégoût résolu ce panorama que beaucoup auraient trouvé grand » ; « Le long du quai, ça n’était jamais qu’un paquebot. Une des plus sinistres prisons de fer que l’homme ait jamais inventées, pensa Tom ». Et les paysages, dessinés à petites touches épaisses et nerveuses, ne sont que « ciel de fer », « mur de lumière », « cage immense de la forêt ».

     

    Rien pourtant n’oblige réellement les héros de ces romans à mener l’existence qui est la leur. Ils ne rêvent d’ailleurs pas d’en mener une autre, les notions de confort ou de mariage leur sont totalement étrangères. Peu de femmes, du reste, dans ces univers rudes. Quand il s’en présente une, le couple qu’elle risquerait de former avec le protagoniste fonctionne exactement à l’image du cadre naturel et de toute l’entreprise elle-même — trésor douteux à découvrir, bateau branlant à ramener, cargaisons suspectes à acheminer à bon port… : autant de pièges, dont on cherche tant bien que mal à s’extirper après être allé s’y fourrer en toute connaissance de cause, et alors même, la sombre résignation qui semble habiter les personnages le dit assez, qu’il n’y a pas de dehors du piège, d’avenir à envisager après le retour, si retour il y a.

     

    Le piège, c’est la vie, toujours menaçante par l’un ou l’autre excès — grouillements des forêts vierges, vide des glaces ou des steppes. Les héros de Richault la traversent en proie à une sorte de colère rentrée, sachant bien qu’il n’y a le choix qu’entre elle ou le néant. Et son écriture, rugueuse et comme méprisante, chargée de funèbre énergie, semble elle-même l’expression d’une hargne accablée.

     

    P. A.

     

    (1) Certains de ses livres peuvent encore se trouver chez les bouquinistes (voir quais de Seine) ou, plus rarement, sur Amazon.


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  • http-_img.wennermedia.comJe ne relancerai pas le débat autour de la question de savoir s’il fallait ou non lui attribuer le prix Nobel. J’ai déjà failli me brouiller avec plus d’un ami à ce sujet et, tout bien pesé, les arguments me paraissent aussi nombreux et convaincants d’un côté que de l’autre. Disons simplement ceci : qui n’a pas, à seize ans, dans sa chambre tapissée de posters, rêvé en écoutant Girl from the North Country(1) ne saura jamais vraiment ce qu’est l’adolescence.

     

    Cela posé, on imaginera l’intérêt mêlé de crainte qui fut le mien quand j’ai découvert le sous-titre du livre d’Antoine Billot : Dylan avant Dylan. Intérêt et crainte d’autant plus grands qu’avec Le Désarroi de l’élève Wittgenstein (Gallimard, 2003) — Wittgenstein et Hitler — et Otage de marque (Gallimard, 2016) — Blum à Buchenwald —, l’auteur pouvait apparaître comme une manière de spécialiste du roman biographique. Mais L’Année prochaine à New York n’est même pas à proprement parler un roman. Et c’est bien plus intéressant comme ça.

     

    Après une superbe entrée en matière, dans laquelle est évoqué, à la première personne, le concert de juillet 1978 au feu Pavillon de Paris, de brefs chapitres indépendants se succèdent qui pourraient se lire chacun comme une rapide nouvelle : Beatty Zimmerman chez le gynécologue ; la maîtresse explique à Robert et à ses petits camarades pourquoi on a eu raison d’exécuter les Rosenberg ; le futur Prix Nobel prend sa première leçon de piano… Mais, aussi bien : à Odessa, en 1905, un pogrom de plus décide Zigman Zisel à émigrer aux Etats-Unis ; Frank Hibbing, grâce à l’intervention miraculeuse d’un loup, découvre du minerai de fer à l’emplacement où il fondera la ville qui porte son nom (et où Bob passera son adolescence) ; dans un État du Sud, une jeune Noire que Dylan ne rencontrera jamais est chassée d’un bus… Antoine Billot marie habilement la logique du puzzle à la chronologie ; posant les arrière-plans historiques et géographiques, resserrant insensiblement sur le destin du jeune Robert Allen, qu’il mène jusqu’à la visite à Woody Guthrie, en 1960, dans l’hôpital du New Jersey où celui-ci se meurt lentement de la chorée de Huntington.

     

    La stratégie du saumon

     

     Cette structure n’est qu’un des moyens par lesquels s’articule une assez fascinante réflexion sur les notions de tradition et de rupture. Car c’est surtout, évidemment, le premier Dylan qu’esquisse Billot, celui qui se veut la voix de tous les exclus du rêve américain, « l’enfant naturel du Dust Bowl et de la Dépression, des Noirs sans droits et des ouvriers sans travail », « un orphelin pauvre du delta, un Olivier Twist natif de la Louisiane, brun et crépu, l’un de ces musiciens ambulants rieurs jouisseurs débauchés lascifs »… Mais s’inscrire dans une telle filiation suppose évidemment de rejeter sa véritable ascendance, « les Zimmerman les Edelstein les Greenstein les Solemovitz », ces « immigrants sans patrie » qui rêvent de s’intégrer. Et, en s’éclipsant de la luxueuse réception de bar-mitzvah que lui ont organisée ses parents, le jeune Robert inaugure la longue série des trahisons qui jalonneront sa carrière et lui seront sans fin reprochées — adoptant « une stratégie de saumon méfiant qui ondule à travers les torrents, écarte les hameçons, bifurque dévie s’égare se détourne se retourne ».

     

    « Ce qui te manque te manquera toujours… »

     

    Cependant, en assumant ainsi une position de rupture avec l’ordre établi et tous ses tenants, quels qu’ils soient, il en viendra à fusionner les deux héritages, comme, dans une belle scène nocturne, le lui avait prédit, à sa façon, son père : « Il est temps que tu comprennes que ce qui te manque te manquera toujours. Ici, ce n’est pas ta maison, c’est ton foyer peut-être, mais ce ne sera jamais ta maison ». Et l’auteur d’I’m not there, en fin de compte, d’en venir « à s’effacer, à n’être plus qu’un intermédiaire, un ambassadeur, le chantre des mémoires du Nouveau Monde », porteur du chant « qu’avant lui psalmodiaient les juifs d’Odessa, les pionniers européens du Mayflower, les Okies du Dust Bowl, les Noirs des plantations, (…) tous ces réprouvés de l’identité américaine qui (…) l’ont assimilé jusqu’à faire corps avec lui, faire œuvre avec lui ».

     

    Pour dire ce jeu complexe entre continuité et rupture, qui est celui même de l’Histoire mais dont le destin de Dylan serait un des lieux exemplaires, l’auteur de L’Année prochaine à New York construit, nous l’avons dit, de courts chapitres, mais composés de phrases très longues, en forme de mélopées, où les virgules s’effacent pour de longues énumérations et dont le rythme chaotique emporte tout. Même les fautes de français, qui sont pourtant nombreuses (les croix du Ku Klux Klan « brûlantes dans la nuit », n’avoir de cesse de systématiquement employé pour ne pas cesser de…). Mais il faut déjà avoir mon mauvais esprit pour les relever, on ne les voit qu’à peine, porté et parfois subjugué qu’on est par la force d’évocation de certains tableaux, tels ceux des villes nocturnes du Minnesota originel. Chaque chapitre a pour titre un vers de Dylan. Nouvelles, disions-nous… Mais ces textes d’un écrivain français deviennent bien plutôt, dans une ultime et brillante hybridation, des ballades, qui ont par moments la mélancolie fulgurante et nasillarde de celles du maître.

     

    P. A.

     

    (1) Les nostalgiques pourront cliquer ici.


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  • photo PIerre Ahnne

     

    « Si les âmes étaient visibles aux yeux, on verrait distinctement cette chose étrange que chacun des individus de l’espèce humaine correspond à quelqu’une des espèces de la création animale ; et l’on pourrait reconnaître aisément cette vérité à peine entrevue par le penseur, que, depuis l’huître jusqu’à l’aigle, depuis le porc jusqu’au tigre, tous les animaux sont dans l’homme et que chacun d’eux est dans un homme. Quelquefois même plusieurs d’entre eux à la fois. »

     

    Victor Hugo, Les Misérables


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  • photo Marion HéroldAlma Brami est jeune, comédienne, vit à Hong-Kong, a déjà publié six romans et nous raconte une drôle d’histoire. C’est celle d’Émilie et de son mari Bernard, qui ne l’appelle jamais autrement que « mon Cœur ». À son instigation, tous deux se sont installés à la campagne avec leurs enfants, un garçon et une fille. Là, l’époux a pris la fâcheuse habitude de recruter par petites annonces des « amie[s] pour Maman », lesquelles séjournent dans la maison et recueillent toutes les attentions du chef de famille jusqu’à ce que celui-ci s’en lasse. « Les femmes défilaient. Mais la seule qui reste, c’est toi mon Cœur, tu vois bien que tu n’es pas sur le même plan ».

     

    L’eau et le vase

     

    Le livre commence avec Sabine, qu’on vient accueillir à la gare, puis un retour en arrière nous apprend qu’au commencement était Elsa, dite « la Jument » ; ensuite, plus loin, on comprend qu’il y en eut d’autres, Evelyne, Bénédicte, Odile… Émilie, qui est aussi la narratrice, nous conte son épopée sinistre auprès du répugnant goujat qu’à peine sortie des griffes de ses affreux parents elle a épousé sans doute par masochisme (« J’avais toute ma jeunesse rêvé d’être une autre »), dans un style un peu laborieusement primesautier, qui saisit cependant assez bien les manies langagières des uns et des autres (« À l’âge qu’on a, on connaît ses qualités et ses défauts, plus besoin de se cacher derrière son petit doigt, d’accord ou pas d’accord ? ») ; elle n’est pas avare non plus de remarques acerbes à propos de ses rivales multiples (« Elle était née vieille, le genre de Marie Poppins sans magie » ; « Elle n’avait pas que des membres de cheval, sa lèvre remontait trop haut quand elle bavassait, le bandeau de gencive jaillissait, presque mauve, plus large que les dents » ; « Sabine était juste une cruche insouciante, une carpe qui flotte au gré du courant. Mon mari avait l’air d’adorer ça, les carpes »). Cette misogynie qui s’ignore fait patienter, pendant que la pauvre femme garde tout ça pour elle et subit, sans cesser d’aimer son tortionnaire, des humiliations minutieusement détaillées qui se succèdent ainsi que les gouttes d’eau dans un vase.

     

    Problème de cordon

     

    Enfin, soudain, il est arrivé quelque chose d’imprévu. Dans ma lecture, s’entend. Ma liseuse est tombée en panne. Oui car j’ai fait l’acquisition d’une liseuse, c’est très pratique, les services de presse en version électronique reviennent moins cher aux éditeurs, ils sont moins encombrants pour moi, tout le monde est content. Seulement voilà, ça n’est tout de même pas magique, ces objets, il ne faut pas par exemple s’en aller dans les Hautes-Alpes sans s’être muni du cordon adéquat afin de recharger leur batterie, ils en ont une. Or, j’étais parti pour les Hautes-Alpes. Un coin magnifique, d’ailleurs vous pouvez le constater sur ma photo. Une nature splendide, une flore exceptionnelle, je pourrais vous parler longtemps de l’orchis, de l’astrance, du cirse très épineux et de la campanule en thyrse. Si seulement c’était le sujet.

     

    Big Bang

     

    Mais le sujet, c’est, voyons… le livre d’Alma Brami. Quand, quelques jours plus tard, de retour à Paris (car, grâce au Ciel, le contretemps s’était produit presque à la fin de mon séjour), j’ai pu en reprendre la lecture, j’avais du mal à me défendre de l’idée absurde que quelque chose se serait produit entre-temps dans l’histoire aussi, qu’un événement aurait surgi de lui-même pour apporter, à défaut de sens, un peu de variété dans la catastrophe conjugale dont l’auteure nous entretenait. Il faut dire que dans l'intervalle je m’étais diverti avec un ouvrage tout à fait passionnant sur le Big Bang, et je me trouvais sans doute sous l’influence des théories qui estiment que notre univers et d’autres peut-être seraient nés spontanément du pur et simple vide… Bien sûr j’ai été déçu. Le vase a simplement recommencé à s’emplir. Jusqu’à ce qu’Émilie se décide à faire une dépression. Alors ses enfants, devenus adultes, à force, se sont résolus à la prendre en main, la retirant de celles de son vilain mari. Soulagement. Et puis voilà.

     

    P. A.

     

    Illustration : spécimen de grande astrance photographié quelque part dans les Hautes-Alpes.


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  • Son premier roman, Fief (Seuil), dont j’ai eu l’occasion de dire tout le bien que j’en pensais, fait déjà beaucoup parler de lui. Il y évoque les grandes banlieues, le désœuvrement de la jeunesse, dans une langue nerveuse et musicale qui retravaille l’oralité sans s’y asservir, en évitant prudemment les discours de toutes sortes, bien-pensants ou non. Lui-même défend avec fougue une conception de la littérature comme art de la phrase. Écoutons-le…

     

     

    droits David Lopez

     

     

    Comment en êtes-vous venu à écrire ?

     

    Aussi loin que je me rappelle, j’ai écrit. Quand j’avais huit ans, j’étais très solitaire et j’inventais mes propres jeux. Je remplissais des cahiers de BD, d’histoires… J’avais notamment inventé de réécrire les films que je voyais à la télé. Je les mélangeais, quand la fin ne me plaisait pas j’en inventais une autre. Je me rappelle par exemple avoir écrit une histoire où je mêlais Pulp Fiction à Usual Suspects. Je lisais, aussi, mais je peux dire que j’ai écrit avant de lire.

     

    Plus tard, vers quatorze ans, je me suis mis au rap. J’avais formé un groupe avec deux amis et on s’est produits dans des événements qui restaient confidentiels, d’ailleurs volontairement : contacter une maison de disques ou chercher à se produire, c’était déjà à nos yeux être complices du système !... Jusqu’à dix-huit ans, j’ai ainsi écrit de très nombreux textes de rap.

     

    À dix-huit ans, mon premier job d’été consistait à travailler la nuit dans un hôpital psychiatrique. Là, pendant ces nuits, je me suis mis à écrire un roman.

     

    Mes études à Paris m’ont ensuite ouvert un autre monde. J’ai fait cinq ans de socio, au terme desquels on m’a proposé d’écrire une thèse de doctorat. Elle devait porter sur « l’inversion du stigmate », cette attitude adoptée par certains groupes de rap et qui consistait à assumer et revendiquer l’identité de « racaille » dont on les affublait. Pour rédiger cette thèse, j’ai pris une année sabbatique… et je ne suis jamais retourné à la fac. L’année sabbatique s’est transformée en cinq années, pendant lesquelles j’ai vivoté, voyagé, parcouru l’Amérique latine.

     

    Au retour, je me suis retrouvé réceptionniste de nuit dans un hôtel. Et là, la réponse à la question qui a toujours été ma grande angoisse : qu’est-ce que je vais faire de ma vie ? s’est imposée soudain : je voulais écrire. Dans les Inrock, j’ai lu un article sur les masters de création littéraire, ça m’a donné l’idée de m’inscrire. J’écoutais un peu distraitement les cours théorique, mais j’adorais les séances de « suivi de projet » où on se lisait et se critiquait mutuellement. La deuxième année, j’ai écrit une première version de Fief, qui faisait environ cinq cents pages. Olivia Rosenthal et Vincent Message, avec qui je travaillais en master, m’ont conseillé de la soumettre au Seuil, où on m’a conseillé de la retravailler. C’est ce que j’ai fait.

     

     

    Comment écrivez-vous ?

     

    Je suis très impulsif. Il me faut, dans un premier temps, ouvrir les vannes, me départir de mon goût pour la phrase. J’ai besoin de flux. Ensuite, il s’agit d’éliminer ce que j’appelle « les résidus de flux ». Je réduis alors beaucoup, je fusionne des passages : j’adore par exemple ramener une page à cinq lignes. Bref, j’écris en me corrigeant, en me censurant, en étant toujours insatisfait.

     

     

    Vous venez en partie de répondre, mais posons quand même la question : écrire, est-ce pour vous un travail ?

     

    Oui. Le premier jet a très peu de valeur à mes yeux et je n’hésite pas à en éliminer tout ce qui est scories. Au début, je sacralisais l’écriture, j’étais dans le cliché du don. Quand, dans le cadre du master de création littéraire, on nous a emmenés à la BNF et que j’ai vu les manuscrits de Flaubert et ceux de Proust avec toutes ses « paperolles », ça a été une révélation : quand je rayais quelque chose ou le retravaillais, ça ne voulait donc pas dire que j’étais mauvais ! C’était même cela écrire.

     

     

    Y a-t-il des auteurs dont vous vous sentez proche ?

     

    Je suis humble, par éducation plutôt que par principe, d’ailleurs. Disons donc plutôt qu’il y a des gens que j’admire : Louis Calaferte ; Céline, bien sûr. Il y a aussi Marcel Jouhandeau, pour la force de la phrase. Et, chez les étrangers, des gens comme Fante ou Bukowsky. Ce sont tous des auteurs qui se caractérisent par leur empathie, et l’empathie est à mes yeux un des fondements de l’écriture.

     

     

    Votre titre, Fief, se prête à de nombreuses associations et reste en définitive assez énigmatique. Pouvez-vous nous dire ce qu’il évoquait pour vous ?

     

    D’abord, l’idée de territoire et d’appartenance : un endroit où on est chez soi et entouré des siens. Par ailleurs, je n’ignore pas le sens moyenâgeux du mot : le seigneur accorde un fief à son vassal, c’est une manière de le maintenir en position de dépendance.

     

    Au départ, le titre devait être Aquarium. Il y avait l’idée d’un lieu clos où on tourne en rond, et un aquarium, dans le jargon des fumeurs de pétards, est aussi une pièce dont on ferme toutes les issues pour laisser la fumée s’y accumuler. Mais un écrivain américain, David Vann, a utilisé ce titre pour un roman paru l’année dernière. Il a donc fallu trouver autre chose. J’ai cherché parmi les titres que j’avais donnés aux chapitres du livre et choisi celui du chapitre qui s’intitule à présent Baromètre (et évoque les jeux d’enfance associés aux différentes saisons dans le quartier où le narrateur a grandi — ndlr).

     

     

    La boxe tient une grande place dans votre roman. Outre ce qu’elle représente pour le personnage principal, a-t-elle valeur de métaphore ?

     

    La boxe, c’est avant tout la précision. Je donne des cours moi-même, dans un petit club de loisirs de ma ville, et je vois les gens qui viennent à ces cours découvrir à chaque fois avec étonnement cette précision gestuelle, une mécanique corporelle, une exigence de fluidité.

     

    Donc, oui, la boxe pourrait être pour moi une métaphore de l’écriture. Je parle de l’entraînement. Les combats, c’est autre chose…

     

     

    On est frappé par l’absence de discours et de commentaires, dans un livre où vous abordez pourtant ce que d’autres auraient peut-être considéré comme un « sujet de société ». Comment vous situez-vous par rapport à la littérature qui prétend traiter des grands problèmes, voire « réparer le monde » ?

     

    Je ne me sens aucune accointance avec tout cela. Si on veut être prescripteur, il faut faire des discours, ou des chroniques, ou des essais. La littérature, c’est autre chose. Pour moi, elle n’a pas pour but d’informer mais d’émouvoir. Je n’ai pas d’idées. Je vis à l’écart et suis très peu impliqué. Bien sûr, je parle, dans mon roman, d’un milieu social et d’un environnement géographique bien déterminés. Mais je n’ai pas l’ambition de m’adresser à l’intelligence des lecteurs. Je veux parler à leur émotion. Donc, je ne vise que le beau, qui passe par la phrase, son rythme, sa musicalité. La question qui m’importe n’est pas celle du quoi mais celle du comment.

     

     

    Votre livre accorde une grande place aux dialogues et à l’oralité en général. Faire entendre des voix fait-il partie de votre projet romanesque à plus long terme ?

     

    Absolument. J’écoute énormément et j’aime le parler des gens. Je suis très attentif aux rythmes, aux intonations. Je fais tous les ans des voyages à vélo à travers la France et je suis fasciné par les manières de parler et les accents des différentes régions. J’adore aussi les argots. Le parler « wesh », par exemple, n’a pour moi rien de vulgaire, il signifie un certain niveau de connivence. Il y a là quelque chose qui me passionne. Il y aura toujours un rapport à l’oralité dans mon écriture.

     

     

    Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?

     

    Je suis quelqu’un qui a des maximes. J’en ai une : « Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement ». Là, je crois que je ne conçois pas encore assez bien ce que je veux faire pour en parler de façon satisfaisante. Disons quand même que j’envisage un récit à deux étages, très en mouvement, mais scandé par des moments statiques. Avec une dimension très itinérante.

     

    Pour être plus précis, ce sera l’histoire d’un homme qui voyage à vélo pour trouver le lieu où il va se donner la mort. Mais il fera des rencontres…

     

    Illustration : David Lopez a été pris en photo par un de ses amis dans un lieu qui lui a inspiré un des chapitres de son roman Fief.


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