• photo PIerre Ahnne

     

    « Si les âmes étaient visibles aux yeux, on verrait distinctement cette chose étrange que chacun des individus de l’espèce humaine correspond à quelqu’une des espèces de la création animale ; et l’on pourrait reconnaître aisément cette vérité à peine entrevue par le penseur, que, depuis l’huître jusqu’à l’aigle, depuis le porc jusqu’au tigre, tous les animaux sont dans l’homme et que chacun d’eux est dans un homme. Quelquefois même plusieurs d’entre eux à la fois. »

     

    Victor Hugo, Les Misérables


    votre commentaire
  • photo Marion HéroldAlma Brami est jeune, comédienne, vit à Hong-Kong, a déjà publié six romans et nous raconte une drôle d’histoire. C’est celle d’Émilie et de son mari Bernard, qui ne l’appelle jamais autrement que « mon Cœur ». À son instigation, tous deux se sont installés à la campagne avec leurs enfants, un garçon et une fille. Là, l’époux a pris la fâcheuse habitude de recruter par petites annonces des « amie[s] pour Maman », lesquelles séjournent dans la maison et recueillent toutes les attentions du chef de famille jusqu’à ce que celui-ci s’en lasse. « Les femmes défilaient. Mais la seule qui reste, c’est toi mon Cœur, tu vois bien que tu n’es pas sur le même plan ».

     

    L’eau et le vase

     

    Le livre commence avec Sabine, qu’on vient accueillir à la gare, puis un retour en arrière nous apprend qu’au commencement était Elsa, dite « la Jument » ; ensuite, plus loin, on comprend qu’il y en eut d’autres, Evelyne, Bénédicte, Odile… Émilie, qui est aussi la narratrice, nous conte son épopée sinistre auprès du répugnant goujat qu’à peine sortie des griffes de ses affreux parents elle a épousé sans doute par masochisme (« J’avais toute ma jeunesse rêvé d’être une autre »), dans un style un peu laborieusement primesautier, qui saisit cependant assez bien les manies langagières des uns et des autres (« À l’âge qu’on a, on connaît ses qualités et ses défauts, plus besoin de se cacher derrière son petit doigt, d’accord ou pas d’accord ? ») ; elle n’est pas avare non plus de remarques acerbes à propos de ses rivales multiples (« Elle était née vieille, le genre de Marie Poppins sans magie » ; « Elle n’avait pas que des membres de cheval, sa lèvre remontait trop haut quand elle bavassait, le bandeau de gencive jaillissait, presque mauve, plus large que les dents » ; « Sabine était juste une cruche insouciante, une carpe qui flotte au gré du courant. Mon mari avait l’air d’adorer ça, les carpes »). Cette misogynie qui s’ignore fait patienter, pendant que la pauvre femme garde tout ça pour elle et subit, sans cesser d’aimer son tortionnaire, des humiliations minutieusement détaillées qui se succèdent ainsi que les gouttes d’eau dans un vase.

     

    Problème de cordon

     

    Enfin, soudain, il est arrivé quelque chose d’imprévu. Dans ma lecture, s’entend. Ma liseuse est tombée en panne. Oui car j’ai fait l’acquisition d’une liseuse, c’est très pratique, les services de presse en version électronique reviennent moins cher aux éditeurs, ils sont moins encombrants pour moi, tout le monde est content. Seulement voilà, ça n’est tout de même pas magique, ces objets, il ne faut pas par exemple s’en aller dans les Hautes-Alpes sans s’être muni du cordon adéquat afin de recharger leur batterie, ils en ont une. Or, j’étais parti pour les Hautes-Alpes. Un coin magnifique, d’ailleurs vous pouvez le constater sur ma photo. Une nature splendide, une flore exceptionnelle, je pourrais vous parler longtemps de l’orchis, de l’astrance, du cirse très épineux et de la campanule en thyrse. Si seulement c’était le sujet.

     

    Big Bang

     

    Mais le sujet, c’est, voyons… le livre d’Alma Brami. Quand, quelques jours plus tard, de retour à Paris (car, grâce au Ciel, le contretemps s’était produit presque à la fin de mon séjour), j’ai pu en reprendre la lecture, j’avais du mal à me défendre de l’idée absurde que quelque chose se serait produit entre-temps dans l’histoire aussi, qu’un événement aurait surgi de lui-même pour apporter, à défaut de sens, un peu de variété dans la catastrophe conjugale dont l’auteure nous entretenait. Il faut dire que dans l'intervalle je m’étais diverti avec un ouvrage tout à fait passionnant sur le Big Bang, et je me trouvais sans doute sous l’influence des théories qui estiment que notre univers et d’autres peut-être seraient nés spontanément du pur et simple vide… Bien sûr j’ai été déçu. Le vase a simplement recommencé à s’emplir. Jusqu’à ce qu’Émilie se décide à faire une dépression. Alors ses enfants, devenus adultes, à force, se sont résolus à la prendre en main, la retirant de celles de son vilain mari. Soulagement. Et puis voilà.

     

    P. A.

     

    Illustration : spécimen de grande astrance photographié quelque part dans les Hautes-Alpes.


    votre commentaire
  • Son premier roman, Fief (Seuil), dont j’ai eu l’occasion de dire tout le bien que j’en pensais, fait déjà beaucoup parler de lui. Il y évoque les grandes banlieues, le désœuvrement de la jeunesse, dans une langue nerveuse et musicale qui retravaille l’oralité sans s’y asservir, en évitant prudemment les discours de toutes sortes, bien-pensants ou non. Lui-même défend avec fougue une conception de la littérature comme art de la phrase. Écoutons-le…

     

     

    droits David Lopez

     

     

    Comment en êtes-vous venu à écrire ?

     

    Aussi loin que je me rappelle, j’ai écrit. Quand j’avais huit ans, j’étais très solitaire et j’inventais mes propres jeux. Je remplissais des cahiers de BD, d’histoires… J’avais notamment inventé de réécrire les films que je voyais à la télé. Je les mélangeais, quand la fin ne me plaisait pas j’en inventais une autre. Je me rappelle par exemple avoir écrit une histoire où je mêlais Pulp Fiction à Usual Suspects. Je lisais, aussi, mais je peux dire que j’ai écrit avant de lire.

     

    Plus tard, vers quatorze ans, je me suis mis au rap. J’avais formé un groupe avec deux amis et on s’est produits dans des événements qui restaient confidentiels, d’ailleurs volontairement : contacter une maison de disques ou chercher à se produire, c’était déjà à nos yeux être complices du système !... Jusqu’à dix-huit ans, j’ai ainsi écrit de très nombreux textes de rap.

     

    À dix-huit ans, mon premier job d’été consistait à travailler la nuit dans un hôpital psychiatrique. Là, pendant ces nuits, je me suis mis à écrire un roman.

     

    Mes études à Paris m’ont ensuite ouvert un autre monde. J’ai fait cinq ans de socio, au terme desquels on m’a proposé d’écrire une thèse de doctorat. Elle devait porter sur « l’inversion du stigmate », cette attitude adoptée par certains groupes de rap et qui consistait à assumer et revendiquer l’identité de « racaille » dont on les affublait. Pour rédiger cette thèse, j’ai pris une année sabbatique… et je ne suis jamais retourné à la fac. L’année sabbatique s’est transformée en cinq années, pendant lesquelles j’ai vivoté, voyagé, parcouru l’Amérique latine.

     

    Au retour, je me suis retrouvé réceptionniste de nuit dans un hôtel. Et là, la réponse à la question qui a toujours été ma grande angoisse : qu’est-ce que je vais faire de ma vie ? s’est imposée soudain : je voulais écrire. Dans les Inrock, j’ai lu un article sur les masters de création littéraire, ça m’a donné l’idée de m’inscrire. J’écoutais un peu distraitement les cours théoriques, mais j’adorais les séances de « suivi de projet » où on se lisait et se critiquait mutuellement. La deuxième année, j’ai écrit une première version de Fief, qui faisait environ cinq cents pages. Olivia Rosenthal et Vincent Message, avec qui je travaillais en master, m’ont conseillé de la soumettre au Seuil, où on m’a conseillé de la retravailler. C’est ce que j’ai fait.

     

     

    Comment écrivez-vous ?

     

    Je suis très impulsif. Il me faut, dans un premier temps, ouvrir les vannes, me départir de mon goût pour la phrase. J’ai besoin de flux. Ensuite, il s’agit d’éliminer ce que j’appelle « les résidus de flux ». Je réduis alors beaucoup, je fusionne des passages : j’adore par exemple ramener une page à cinq lignes. Bref, j’écris en me corrigeant, en me censurant, en étant toujours insatisfait.

     

     

    Vous venez en partie de répondre, mais posons quand même la question : écrire, est-ce pour vous un travail ?

     

    Oui. Le premier jet a très peu de valeur à mes yeux et je n’hésite pas à en éliminer tout ce qui est scories. Au début, je sacralisais l’écriture, j’étais dans le cliché du don. Quand, dans le cadre du master de création littéraire, on nous a emmenés à la BNF et que j’ai vu les manuscrits de Flaubert et ceux de Proust avec toutes ses « paperolles », ça a été une révélation : quand je rayais quelque chose ou le retravaillais, ça ne voulait donc pas dire que j’étais mauvais ! C’était même cela écrire.

     

     

    Y a-t-il des auteurs dont vous vous sentez proche ?

     

    Je suis humble, par éducation plutôt que par principe, d’ailleurs. Disons donc plutôt qu’il y a des gens que j’admire : Louis Calaferte ; Céline, bien sûr. Il y a aussi Marcel Jouhandeau, pour la force de la phrase. Et, chez les étrangers, des gens comme Fante ou Bukowsky. Ce sont tous des auteurs qui se caractérisent par leur empathie, et l’empathie est à mes yeux un des fondements de l’écriture.

     

     

    Votre titre, Fief, se prête à de nombreuses associations et reste en définitive assez énigmatique. Pouvez-vous nous dire ce qu’il évoquait pour vous ?

     

    D’abord, l’idée de territoire et d’appartenance : un endroit où on est chez soi et entouré des siens. Par ailleurs, je n’ignore pas le sens moyenâgeux du mot : le seigneur accorde un fief à son vassal, c’est une manière de le maintenir en position de dépendance.

     

    Au départ, le titre devait être Aquarium. Il y avait l’idée d’un lieu clos où on tourne en rond, et un aquarium, dans le jargon des fumeurs de pétards, est aussi une pièce dont on ferme toutes les issues pour laisser la fumée s’y accumuler. Mais un écrivain américain, David Vann, a utilisé ce titre pour un roman paru l’année dernière. Il a donc fallu trouver autre chose. J’ai cherché parmi les titres que j’avais donnés aux chapitres du livre et choisi celui du chapitre qui s’intitule à présent Baromètre (et évoque les jeux d’enfance associés aux différentes saisons dans le quartier où le narrateur a grandi — ndlr).

     

     

    La boxe tient une grande place dans votre roman. Outre ce qu’elle représente pour le personnage principal, a-t-elle valeur de métaphore ?

     

    La boxe, c’est avant tout la précision. Je donne des cours moi-même, dans un petit club de loisirs de ma ville, et je vois les gens qui viennent à ces cours découvrir à chaque fois avec étonnement cette précision gestuelle, une mécanique corporelle, une exigence de fluidité.

     

    Donc, oui, la boxe pourrait être pour moi une métaphore de l’écriture. Je parle de l’entraînement. Les combats, c’est autre chose…

     

     

    On est frappé par l’absence de discours et de commentaires, dans un livre où vous abordez pourtant ce que d’autres auraient peut-être considéré comme un « sujet de société ». Comment vous situez-vous par rapport à la littérature qui prétend traiter des grands problèmes, voire « réparer le monde » ?

     

    Je ne me sens aucune accointance avec tout cela. Si on veut être prescripteur, il faut faire des discours, ou des chroniques, ou des essais. La littérature, c’est autre chose. Pour moi, elle n’a pas pour but d’informer mais d’émouvoir. Je n’ai pas d’idées. Je vis à l’écart et suis très peu impliqué. Bien sûr, je parle, dans mon roman, d’un milieu social et d’un environnement géographique bien déterminés. Mais je n’ai pas l’ambition de m’adresser à l’intelligence des lecteurs. Je veux parler à leur émotion. Donc, je ne vise que le beau, qui passe par la phrase, son rythme, sa musicalité. La question qui m’importe n’est pas celle du quoi mais celle du comment.

     

     

    Votre livre accorde une grande place aux dialogues et à l’oralité en général. Faire entendre des voix fait-il partie de votre projet romanesque à plus long terme ?

     

    Absolument. J’écoute énormément et j’aime le parler des gens. Je suis très attentif aux rythmes, aux intonations. Je fais tous les ans des voyages à vélo à travers la France et je suis fasciné par les manières de parler et les accents des différentes régions. J’adore aussi les argots. Le parler « wesh », par exemple, n’a pour moi rien de vulgaire, il signifie un certain niveau de connivence. Il y a là quelque chose qui me passionne. Il y aura toujours un rapport à l’oralité dans mon écriture.

     

     

    Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?

     

    Je suis quelqu’un qui a des maximes. J’en ai une : « Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement ». Là, je crois que je ne conçois pas encore assez bien ce que je veux faire pour en parler de façon satisfaisante. Disons quand même que j’envisage un récit à deux étages, très en mouvement, mais scandé par des moments statiques. Avec une dimension très itinérante.

     

    Pour être plus précis, ce sera l’histoire d’un homme qui voyage à vélo pour trouver le lieu où il va se donner la mort. Mais il fera des rencontres…

     

    Illustration : David Lopez a été pris en photo par un de ses amis dans un lieu qui lui a inspiré un des chapitres de son roman Fief.


    votre commentaire
  • https-_i.pinimg.comDe la belle ouvrage. Voilà la formule qui vient à l’esprit d’abord quand on lit le roman de Fabrice Humbert Comment vivre en héros. Un roman qui, comme l’annonce, en souriant, son titre, joue le jeu : gros, il le faut, embrassant toute une vie, avec les alternances de calme et de péripéties qui s’imposent, et le juste dosage de ruse et de naïveté. Un roman, par-dessus tout, qui reste un roman, c’est-à-dire une œuvre littéraire et non un pamphlet sociologique ou une nouvelle physiologie du mariage.

     

    Et pourtant. La vie dont nous suivrons le cours est bien celle d’un homme d’aujourd’hui, ce Tristan Rivière, fils d’un ouvrier communiste et résistant, qui, après avoir enseigné dans un collège difficile, deviendra maire d’une commune de banlieue, et dont la fille, renonçant in extremis à la finance, sera patronne de boîte de nuit. En arrière-plan, ce sont bien cinquante ans de l’histoire de France qui défilent. Dans L’Origine de la violence (Gallimard, 2009), adapté au cinéma avec un certain succès en 2016, il était déjà question, si je ne me trompe, d’Histoire. Mais, déjà, ce n’était pas tout.

     

    Scène originelle

     

    Tristan a dès le départ « un poids sur les épaules », et ce poids est double : un père « héros de guerre », un nom qui oblige — « Les choses étaient claires : Tristan, fils de héros et descendant étymologique d’un héros, n’avait pas le droit d’être un lâche ». Seulement voilà : lorsque son ami boxeur et entraîneur est agressé dans le métro, l’adolescent prend la fuite (1). C’est cette scène de « trente-huit secondes » qui, plus encore que sa naissance, va déterminer toute sa vie. Comme le réel lacanien, elle revient toujours, dirait-on, à la même place, et même si, quelques années plus tard, le « héros » sauvera, dans des circonstances semblables, celle qui deviendra sa femme et la mère de ses enfants, la faute originelle exigera sans fin d’être rachetée et effacée.

     

    « La vie de Tristan Rivière, comme celle de tout homme, était enveloppée de possibles et, peut-être plus que tout homme, il était hanté par l’idée que cela aurait pu être différent, à cause de cette expérience originelle dans le métro »… Mais tout peut-il réellement être différent ? « Qu’est-ce qui échappe à l’aléatoire dans la vie ? » « Entre destin, hasard et personnalité propre, chacun se contorsionne dans son époque, elle-même héroïque ou ridicule »… Si on pense souvent à Kundera en lisant Fabrice Humbert, c’est que, comme l’écrivain tchèque, il entrelace à l’aventure individuelle et à l’Histoire la réflexion morale et philosophique. Que celle-ci ne soit pas d’une originalité particulière importe peu : le fait qu’elle soit là, non seulement comme un fil conducteur mais en tant que principe structurant qui détermine la narration, sauve celle-ci de la psychologie comme de la sociologie pour maintenir le livre en ce point d’équilibre qui fait, encore une fois, les vrais et beaux romans. Équilibre qui ne serait rien s’il ne reposait sur celui d’une écriture qui se déploie à la distance exacte entre empathie généreuse et lucidité ironique.

     

    Possibles narratifs

     

    Alors, bien sûr, comme des œuvres de Kundera lui-même, on peut penser que c’est un peu lourd. Fabrice Humbert, c’est un fait, ne lésine pas sur le commentaire. Et on a légèrement l’impression quelquefois qu’il veut montrer tout ce qu’il sait faire. La Résistance ? J’y étais ! La boxe ? Je m’y connais parfaitement. Et prof en grande banlieue ? Je le fus. L’apprentissage du para ? J’en sais jusqu’aux moindres méandres… Oui, mais tout cela avec tant d’enthousiasme et, disons-le, de facilité : car le pire est qu’il sait le faire, nous restituant avec une exactitude qui empoigne toutes les expériences qu’il évoque. S’en plaindra-t-on — et des multiples petits récits qui se lovent dans ce gros livre et auraient pu devenir chacun un bref roman à part entière ?...

     

    Et puis, il y a, bien entendu, autre chose encore. On s’en sera douté, répétons-le, dès le titre… Cette méditation sur les possibles et les impasses d’une vie, n’est-ce pas d’abord une réflexion sur les choix narratifs, et ce Comment vivre en héros (de roman) n’est-il pas une somptueuse et retorse mise en scène de l’écriture romanesque elle-même ? « Et là, le visage de Tristan, le visage engoncé dans sa rêverie d’un autre monde (…) (n’y avait-il pas une dimension où les événements se recréaient, revécus, réécrits, enfin conformes à la morale et à l’image qu’on a de soi ?), yeux perdus dans le vide, se crispait soudain, au moment où son poing s’écrasait sur le violeur »… On s’y croirait, décidément.

     

    P. A.

     

    (1) En cette rentrée, le noble art est vraiment à l’honneur (voir ici)…

     

    Illustration :Tristan et le Morholt, enluminure médiévale

     


    votre commentaire