• fr.m.wikipedia.orgVoici deux livres qui ont bien des mérites : la brièveté ; le refus de s’inscrire dans des genres connus et répertoriés ; le goût, surtout, d’une certaine profondeur.

     

    De ce dernier point de vue, la préface de Charles Juliet à l’ouvrage de Françoise Ascal annonce, par le seul nom du signataire, la couleur. Si l’on ose dire. Car trois fils s’entrecroisent dans cette mince plaquette, peu mais judicieusement illustrée : la longue vie et l’œuvre du peintre Camille Corot ; la courte existence, plus rêvée que reconstituée, d’un autre Camille, jeune paysan tué en 1914-18 et parent de l’auteure ; les questionnements et les réflexions de celle-ci.

     

    Quel rapport entre celui qui œuvra « dans une période d’accalmie [historique] précaire », celle qui naquit dans « le fracas des bombardements » et le jeune homme mort « vingt-huit ans » avant elle ? Aucun. Sinon que l’une, chaque fois qu’elle retourne dans son « paysage d’enfance », éprouve le sentiment irrésistible d’être « dans un Corot ». Et que le dernier, imagine-t-elle, « dort plus sûrement qu’ailleurs » dans les clairières et sous les arbres que le premier a peints.

     

    « Dans les bois de mon atelier »

     

    Cependant l’alternance des trois figures et des trois thèmes s’impose vite comme une évidence, grâce au rythme même du livre dont le cours capricieux les relie. On y voyage comme au fil de l’eau, et on rêverait difficilement plus étroite symbiose entre un texte et son sujet.

     

    Car le sujet de La Barque de l’aube, c’est avant tout le rapport intime de l’auteur à l’œuvre du peintre de tant d’étangs et de rivières sous des arbres. Entièrement reconstitués après coup, d’ailleurs, au moyen de carnets et de croquis : « Après mes excursions, j’invite la Nature à venir passer quelques jours chez moi », écrivait-il. « Je cherche des noisettes dans les bois de mon atelier ».

     

    Et quoi d’autre ?... « Ce qui surgit sur la toile, ce n’est pas le paysage mais le souvenir du paysage » note Françoise Ascal. Et, s’adressant, comme elle le fait tout au long du livre, à l’artiste, elle poursuit : « Traversant différents filtres, ta peinture prend ses distances avec le réel ».

     

    « Sait-on ce qu’est le réel ? » Pour le saisir, il faut lui tourner le dos, plonger dans les images issues d’une « mémoire collective », pour finir par peindre « toujours le même paysage » baigné d’« une lumière unique. Celle de nos inconscients ».

     

    « Herbes, frondaisons, ciels dans de sourdes tonalités dont on ne sait si elles vont se dissoudre avec la lumière matinale ou s’intensifier pour rejoindre l’obscur ». Françoise Ascal, parlant des tableaux de Corot, essaie d’atteindre ce que Corot traquait, et qui se dérobe. « Du monde allégé qui est le tien s’élève un chant. Sources, oiseaux, feuillages, vents répandent leurs ondes sonores », écrit-elle. La musique qu’elle évoque est aussi la sienne.

     

    D’un peintre à l’autre

     

    Rapprocher son livre de celui de Barbara Lecompte est tout à la fois tentant et trompeur. artpeintureidp.canalblog.comTentant car, ici aussi, c’est sur la fascination pour un peintre que l’ouvrage repose et autour du regard porté sur ses toiles qu’il se construit. Tentant, aussi, parce qu’on ne peut rêver plus belle symétrie que celle qui oppose le « tendre Corot » à l’homme « détestable » que semble avoir été Georges de La Tour, les extérieurs et la lumière de l’un aux intérieurs en clair-obscur de l’autre.

     

    Mais, très vite, le parallèle s’effrite. Même si l’auteure de Madeleine ou l’incandescence s’exprime à la première personne et évoque parfois ses voyages sur la piste du maître, de ses œuvres ou de son modèle, elle reste bien plus en retrait que celle de La Barque de l’aube. Malgré les détours vers le cadre historique ou vers d’autres peintres, la construction est aussi plus visible, portée par les quatre tableaux que l’artiste du XVIIe siècle consacra à la figure de sainte Madeleine. Soit, successivement, La Madeleine aux deux flammes, au miroir, à la veilleuse, au livre, dont les reproductions figurent en tête des chapitres qui leur sont respectivement consacrés.

     

    Si ce n’était le titre d’un de ces tableaux, Madeleine au miroir aurait pu être celui du texte. Celui-ci navigue en effet entre le peintre (sa vie, à une époque troublée, entre duché de Lorraine et royaume de France) et la sainte qu’il a représentée (son existence dissolue, sa conversion, sa fin de vie érémitique, telles que nous les narre la légende). On désigne souvent la compagne du Christ par l’expression de « Tour de la foi ». Et le beau chiasme lacanien par lequel Barbara Lecompte explique l’attirance du peintre pour elle résume bien son livre, placé sous le signe du reflet : peignant Madeleine, l’artiste, relève-t-elle, proclamait sans doute « la foi de La Tour ».

     

    D’un réel à l’autre

     

    Car le Lorrain ne s’attarde pas à la belle pécheresse, parfois vêtue de ses seuls longs cheveux, qui fascina tant de ses confrères : « La Tour peint une orante. Madeleine ne craint pas la nuit, elle s’en drape. Elle n’est pas débraillée, à demi nue, elle s’est dépouillée de sa coquetterie ». La flamme d’une chandelle, qui éclaire sa rêverie et joue sur le crâne qu’elle contemple, c’est, métaphoriquement, « le Feu de Dieu ». Les descriptions que fait l’écrivaine de ces tableaux, moins lyriques et sensitives que celles de sa consœur Françoise Ascal, sont tendues, on le sent, dans une exigence qui rend d’autant plus regrettables les (rares) accrocs à une langue rigoureuse (tel cet inattendu « pelage » attribué à un rouge-gorge).

     

    Est-ce d’ailleurs vraiment de descriptions qu’il faut parler ? Si elles partent d’un examen minutieux de chaque toile, c’est pour glisser, par cercles concentriques, de leur surface à des profondeurs toujours reculées. Comme Madeleine, comme La Tour peignant Madeleine, et sans doute sous l’empire de la même ferveur, Barbara Lecompte mène ici, plutôt qu’une réflexion, une méditation. Elle aussi, elle s’efforce de saisir ce que poursuit en vain l’artiste dont elle parle. Ce n’est pas le réel, ici. C’est Dieu. Est-ce bien différent ?

     

    P. A.

     

    Illustrations : Jean-Baptiste-Camille Corot, Le Batelier de Mortefontaine (vers 1865-1870) / Georges de La Tour, Madeleine au miroir (vers 1635-1640)


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  • achetezdelart.com

     

    « Quand elle aura les pieds sur ma pierre tombale, elle pensera : "Maintenant je marche sur les ossements de ce vieillard en enfance", mon esprit vivra, je ressentirai tout le poids de son corps, j’aurai un peu mal, sentant la douceur de velours de la plante de ses pieds. Même mort j’aurai conscience de cela. Il n’est pas possible qu’il n’en soit pas ainsi. »

     

    Junichiro Tanizaki, Journal d’un vieux fou

     

    Illustration : gravure de Tsuchiya Koitsu


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  • www.pinterest.frÀ travers l’alternance de journées caniculaires et de frimas qu’il faut désormais se résoudre à appeler printemps, l’été approche. Soyons optimiste et imaginons-le tel qu’il devrait être : voué aux longues siestes dans les chambres où des rais de soleil filtrent par des persiennes mi-closes ou aux lectures méridiennes dans des fauteuils en rotin sous de grands arbres. Voici un roman taillé pour ça. Ça fait plaisir, de temps à autre, un bon gros roman. Surtout quand, tout en jouant brillamment le jeu en matière de réalisme et d’intrigue bien charpentée, il offre le supplément voulu de malignité et de bizarrerie.

     

    Les Anglais, dit-on, ont le don pour ce genre de choses. Ça tombe bien, Elisabeth Day, bien qu’elle ait « grandi en Irlande du Nord » (pourquoi ce détail ?), est « née en Angleterre ». Et la quatrième de couverture résume son livre en trois formules qui l’inscrivent dans une tradition bien insulaire : « roman noir » ; « comédie sociale » ; « humour grinçant tout britannique ».

     

    Mystère

     

    « Roman noir », donc. Avec son mystère indispensable, que l’auteure réussit à rendre assez haletant malgré sa relative minceur, première victoire. Que s’est-il passé lors de la somptueuse fête donnée par Ben Fitzmaurice, fils de lord et futur ministre, pour son quarantième anniversaire ? Il a bien dû se passer quelque chose, pour que sa femme soit à l’hôpital dans le coma, son « meilleur ami », Martin, au commissariat, en train de répondre à deux enquêteurs, et Lucy, l’épouse de ce dernier, plus ou moins internée dans un centre de repos.

     

    En une construction qu’on dira classiquement virtuose, le récit fait alterner le journal tenu par Lucy, les réflexions de Martin pendant son interrogatoire et ses souvenirs plus anciens — dont on découvrira sur le tard qu’il vient de les rédiger, pour nous, mais pas seulement. Ce va-et-vient entre les époques et les narrateurs n’est pas gratuit. Il met en évidence l’immense écart entre Martin vu de l’intérieur, tel qu’il se met en scène à ses propres yeux (cynique, froid, « grinçant », critique d’art désabusé, auteur d’un best-seller intitulé L’Art : et si on s’en foutait ?), et le Martin que les autres voient et dont ils disent : « La moitié du temps, il fait semblant d’être compliqué alors qu’il est juste naïf ».

     

    Hargne et secret

     

    Les raisons de ce décalage, qui fait de la vérité dans tout le roman une denrée flottante et insaisissable, sont d’abord à chercher du côté de la thématique « sociale » qu’on nous annonçait. Tout repose ici sur la fascination éprouvée dès l’adolescence par Martin, brillant sujet d’origine modeste, pour le plus séduisant et un des plus fortunés de ses camarades de classe. Ce qui offre l’occasion d’un portrait au vitriol de la classe dominante britannique, dont Ben est le parfait produit : « Tout ce que fait Ben est motivé uniquement par son intérêt. Ce n’est pas qu’il soit méchant. Il pense qu’il en a le droit, comme tous ceux qui sont de la bonne famille, qui ont de l’argent, qui ont grandi dans un manoir, qui ont fréquenté les écoles de l’arc Oxford-Cambridge, qui sont beaux et qui n’ont jamais eu à se battre pour rien ».

     

    Baisers et miroirs

     

    Malgré une hargne sympathique, cet aspect du roman d’Elisabeth Day n’est pas le plus original. James, bien qu’américain, Forster, bien d’autres, nous ont accoutumés depuis longtemps à cette spécialité d’outre-Manche. On pense souvent ici au second, et pour plus d’une raison. Car, comme chez le premier, il y a un motif dans le tapis, longtemps retenu, amené peu à peu, décliné fermement mais avec délicatesse. La différence de classe et le secret qu’on ne vous dira pas ne sont pas les seuls fondements de la relation qui unit Martin et Ben. Elle est née à l’âge des nudités entrevues, des contacts de hasard, des baisers partagés sous prétexte de cannabis. Et c’est cette passion, forcément inégale, qui est le moteur caché de la dépendance de Martin par rapport à Ben et aux siens. Ce que Lucy appelle crûment « sa condition d’esclave ». Et ce que lui-même, parvenu à la lucidité, résumera en ces termes : « J’étais leur miroir, placé dans la position idéale pour leur renvoyer le reflet le plus flatteur possible ».

     

    C’est en effet aussi à une espèce de cruel roman d’éducation que nous avons affaire. Si tous les regards des personnages y convergent sur Ben le charmeur, le livre, lui, a bien pour centre la figure de Martin, étonnant nœud de contradictions, maniaque, jubilatoirement misanthrope, vaguement ridicule, mais accablé par ce que lui-même identifie comme un « destin » : « porter le chapeau à la place de Ben au moment où il en aurait le plus besoin ». Le choix de ce personnage-reflet, doublure, comparse bien plus intéressant que celui qui fait figure de héros aux yeux de tous, contribue grandement à donner à ce livre solide la part d’indécidabilité et de fragilité qui en fait le prix.

     

    P. A.


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  • fr.wikipedia.orgDrôle de livre… Les lecteurs de ce blog savent qu’une telle formule y a la valeur d’un premier éloge.

     

    Drôle de livre, d’abord, de par son histoire. Velina Minkoff, qui est née à Sofia, a étudié aux États-Unis et vit à Paris, a rédigé en bulgare une première version de ce premier roman, parue en 2015. Ensuite, elle l’a traduit en anglais. Ensuite, en 2017, elle a participé à sa traduction en français. Et, à chacune de ces occasions, le livre s’est un peu allongé.

     

    Le résultat final est un volume de presque 300 pages, dont la seconde originalité est de faire passer son lecteur par des phases successives et contrastées. Alexandra, 13 ans, vit à Sofia et est très bonne élève. Si bonne en russe, particulièrement, que son professeur, « la camarade Ivanova », en fait la présidente du « Club Internationaliste des Camarades », issu de la section locale du Komsomol. Pour la former à ses nouvelles fonctions, on l’envoie, avec d’autres jeunes Bulgares, en vacances en Corée (devinez laquelle), où elle participera à un « camp international de pionniers ». Le roman est le journal d’Alexandra, et le récit minutieux qu’elle y fait de son séjour.

     

    « Ils n’ont pas beaucoup de voitures, mais au moins il n’y a pas de pollution »

     

    Tout l’émerveille, dès l’entrée dans l’avion : « C’est propre, c’est joli et ça sent bon ! ». « Ce doit être merveilleux d’être une Coréenne », écrit-elle, et d’habiter ce pays peuplé de « gens souriants et satisfaits », formant « une grande famille heureuse » sous l’autorité paternelle du « Grand Leader » (Kim Il-sung). Peut-être ne comprend-elle pas tout, mais n’oublions pas que c’est une très jeune fille, pour laquelle l’opposition capitalisme/socialisme se lit d’abord dans les objets (« Quelqu’un m’a dit que dans les pays capitalistes chaque fois que vous achetez quelque chose on vous donne un beau sac en plastique gratuit pour le mettre dedans »). Et pour le reste, l’important, c’est les garçons : la présence au camp du « plus beau Coréen du monde » n’est pas tout à fait pour rien dans l’exaltation de notre héroïne.

     

    Au début, on rit beaucoup. Un comique fondé souvent sur l’aspect mécanique des comportements et des notations — tout est beau, les Coréens sourient sans cesse, tous les Russes sont brutaux… Et puis, c’est Candide à Pyongyang, pour reprendre le titre de la curieuse postface, où le traducteur fulmine par allusions obscures contre on ne sait trop qui. Comme dans un conte du temps des Lumières, on lit entre les lignes et les superlatifs d’une ado transportée dans le meilleur des mondes, où, pour un oui ou pour un non, elle a « le souffle coupé d’adoration » et « délire de délice ».

     

    « Avec la démocratie, nous nous sentons vraiment libres »

     

    Puis, au bout d’un moment, on a un peu l’impression d’avoir compris. Et il faut un certain temps pour se rendre compte, troisième étape, que le grossissement des détails et l’aspect répétitif jusqu’à l’obsession font peut-être aussi l’intérêt de l’entreprise. C’est Le Désert des Bulgares, pour paraphraser le titre d’un ouvrage célèbre. De retour à Pyongyang après le camp, les jeunes héros attendent interminablement un vol pour Sofia, jour après jour ce sont de nouvelles visites, maison natale du Grand Leader, monuments, musées, parcs d’attractions, insidieusement un malaise s’installe. Qu’est-ce qu’on attend ? Que les yeux d’Alexandra s’ouvrent ? Qu’elle grandisse ? Que se produisent les événements qui devaient, à la fin de cette année 1989, changer le monde ?...

     

    Ils se produisent. Et c’est sans doute là que le livre de Velina Minkoff donne toute sa mesure. Enfin rentrée à Sofia, Alexandra, confrontée aux bouleversements que l’on sait, reste celle que nous connaissions. Toujours naïve et enthousiaste. Simplement, au lieu de s’enthousiasmer pour les chants de pionniers, elle s’enthousiasme pour « The Cure, Depeche Mode, The Smiths, The Communards ». Et si, au début, elle « ne compren[d] pas ce qui n’allait pas avec le communisme », elle a vite fait d’adopter le nouveau langage en vigueur et de conclure : « J’ai vraiment eu de la chance de sortir vivante du camp de cette Corée du Nord totalitaire ». Pas de vraie différence entre son ancien zèle et ses nouvelles passions. L’usage de la candeur adolescente ne constituait pas tout à fait, contrairement à ce qu’on pouvait croire, une forme d’ironie : il tendait à une neutralisation générale, en mettant tout, flirts, sacs en plastique, communisme, démocratie, sur le même plan. Vue sous un certain angle, une idéologie, c’est-à-dire une croyance, en vaut une autre. Ce livre étrange et malicieux le rappelle. Hors des sentiers battus et de l’autoroute des bons sentiments.

     

    P. A.


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  • www.tout-sur-google-earth.comUne certaine tradition lyrique et, sans doute, post-romantique, assimile volontiers la poésie au feu. Mais Rossano Rosi le dit bien, dans la quatrième de couverture de son livre : « Le feu serait plutôt le temps ». Et, par voie de conséquence, la poésie, « qui rassemble les restes du temps », aurait à voir avec la cendre.

     

    Conception, comme le titre, empreinte d’une certaine modestie, laquelle va de pair ici avec une vision artisanale, voire malherbienne, de l’art poétique. Vers strophes rimes, dit le sous-titre. Et, de fait, Rossano Rosi fait de tous ces très anciens outils un usage brillamment actuel. Vers : pairs, impairs, il y sont tous, avec ou sans diérèses et malgré les quelques fantaisies en matière d’e muets que chacun, depuis Aragon, peut s’autoriser sans trop d’états d’âme. Rimes : quel festival ! Où l’on n’hésite pas à faire éclater les mots :

    « … ailleurs, à l’étranger, bien que plus jamais — ou

    presque — je ne m’en aille à l’étranger, je trou-

    ve face à moi… ».

    Mieux encore :

    « … Assez de toutes ces voix doctes

    péripapotant au salon ! Ah… fuck ! Te

    rends-tu pas compte,… »

    Pour ce qui est des strophes, notre homme ose à peu près tout. Sans dédaigner pour autant les structures répertoriées, tels le sonnet, ou même, Dieu me pardonne ! le pantoum…

     

    « J’écoute les Smiths… »

     

    Tout cela au service de ce qu’on pourrait appeler, pour faire vite, une autobiographie poétique. On pense au Chêne et chien de Queneau, bien sûr. Et aussi, souvent, à Aragon, cité plus haut, et à son Roman inachevé. C’est dire que l’humour et le quotidien, l’humour par la présence même du quotidien, sont au cœur de l’entreprise :

    « J’ai rêvé cette nuit, je crois, que j’étais jeune.

    Puis je me suis levé. Je m’assois. Je déjeune. »

    Ou encore :

    « Coincé dans un embouteillage,

       j’écoute les Smiths.

    Me revoilà dans mon cher âge

       des années jadis. »

     

    Ordre et désordre

     

    Car ce sont bien des éclats d’existence qui sont ici restitués. D’existence probablement vécue (l’adolescence, le voyage obligatoire à Londres, les études, la vie de famille, les enfants…) et aussi d’existence rêvée, avant tout par et dans les livres — et toute une section du recueil est consacrée, de Gide et Racine à Tony Duvert ou Enid Blyton, à des évocations de lectures.

     

    Cette réduction d’une vie à des débris, dont la forme ramassée du poème accentue le caractère fragmentaire, est aussi ce qui empêche de prendre le recours au vers régulier pour un simple exercice de style. En cassant, par ses exigences purement formelles, le lyrisme, il crée entre syntaxe et prosodie une tension que Rosi exploite systématiquement au maximum. Introduisant, du coup, la notion de rupture, de brisure, le déséquilibre que celles-ci entraînent, à l’intérieur même du discours. Par là, et comme il le faisait, d’une autre manière, dans son beau roman autobiographique Hanska (Les Impressions Nouvelles, 2016), l’écrivain liégeois déconstruit le récit qu’il semblait, du même geste, construire. Et rend son existence, les nôtres aussi, à leur fondamental désordre.

     

    P. A.

     

    Illustration : quelque part à Liège...


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