• Le moment arrive où ce blog va se taire, sauf l’un ou l’autre billet estival, jusqu’à la rentrée. Alors, vous entendrez parler de Jérôme Ferrari, de Jim Crace, de bien d’autres dont, peut-être, on parlera un peu moins ailleurs.

     

    En attendant, quelques idées, parmi les livres que j’ai aimés depuis janvier, pour des lectures que je vous souhaite heureuses et modérément caniculaires…

     

     

    photo Pierre Ahnne

     

     

    Voleur, espion et assassin, Iouri Bouïda, traduit du russe par Sophie Benech (Gallimard)

    L’enfance et la jeunesse d’un futur écrivain dans l’URSS finissante. Province, frénésie, alcool, sexe, désordre… Un roman russe inoubliable, sous le patronage de Gogol.

     

    La Désertion, Emmanuelle Lambert (Stock)

    Dans ce roman étrange, au charme hypnotique, l’auteure d’Apparitions de Jean Genet campe un personnage de femme et construit une méditation sur le langage et sur l’absence.

     

    Fraternelle mélancolie, Stéphane Lambert (Arléa)

    Parti pour évoquer l’amitié entre Nathaniel Hawthorne et Herman Melville, Stéphane Lambert traque, « au fond des grandes eaux du mystère », l’objet sans fin dérobé de toute littérature.

     

    photo Pierre Ahnne

     

     

    Chien blanc et balançoire, Mo Yan, traduit du chinois par Chantal Chen-Andro (Seuil)

    Sept nouvelles du Prix Nobel de littérature 2012. On y retrouve l’histoire de la Chine contemporaine, le petit peuple des campagnes, l’indifférence d’une nature superbe… Et l’écriture éblouissante, qui mêle les tonalités et se meut dans l’ambiguïté ainsi que le poisson dans l’eau.

     

    Instantanés d'Ambre, Yôko Ogawa, traduit du japonais par Rose-Marie Makino Fayolle (Actes Sud)

    Trois enfants grandissent loin du monde dans un vaste jardin ceint de murs. L’écrivaine japonaise nous raconte leur vie vouée à d’étranges rituels, et construit un de ces univers complexes et troublants dont elle a le secret.

     

    Cirque mort, Gilles Sebhan (Rouergue noir)

    L’auteur de Fête des pères se met pour de bon au polar. Le résultat : un livre baroque et vénéneux, qui multiplie les miroirs et les labyrinthes.

     

    Vies déposées, Tom-Louis Teboul (Seuil)

    Ce premier roman conte le quotidien des gens de la rue. Sans moralisme ni sociologie déguisée, il rend justice à ses héros par la simple grâce du style.

     

     

    photo Pierre Ahnne

     


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  • www.pinterest.frLe Mercure continue. Serein, malgré la mode, l’éditeur descendant de la revue symboliste du même nom s’entête, pour notre plus grand bonheur, comme on dit, à nous faire découvrir des pans plus ou moins ignorés de la littérature 1900. Ce sont des curiosités, si l’on veut, mais les curiosités sont toujours instructives et en fin de compte bien davantage que de simples curiosités.

     

    En voici une, de surcroît, à plus d’un titre. D’abord, un roman de Remy de Gourmont, fondateur du Mercure en tant que revue, est toujours curieux. Sixtine, déjà, republié récemment, mettait en scène la tension, chez ce grand amateur de contradictions, entre symbolisme et critique ironique du symbolisme.

     

    « Je n’ai pas d’opinions morales… »

     

    Que dire quand il s’agit, en plus, d’un inédit, achevé en 1899 après des années de réécriture, et jamais publié : en ces périodes d’attentats anarchistes, il n’était pas recommandé de faire s’achever un roman sur la destruction par bombe du palais Bourbon. Auguste Vaillant n’avait-il pas, le 12 décembre 1893, fait exploser à l’Assemblée nationale un engin véritable ?

     

    Par-dessus le marché, ce texte, si l’on en croit la savante préface, marque et négocie un tournant dans l’œuvre et dans la vie de son auteur : rejet du symbolisme exacerbé des débuts, prise de distance par rapport au spiritisme, que Gourmont pratiqua (Huysmans se serait converti après avoir vu tourner chez lui un guéridon), et à l’anarchisme, pour lequel il eut des sympathies : « Je ne suis anarchiste que pour moi seul », dit Salèze, le héros. Et, ailleurs, en une assertion qui fleure bon le nietzschéisme : « J’ai des opinions esthétiques, c’est-à-dire des goûts : je n’ai pas d’opinions morales… ».

     

     Nuages épandus, chairs de rubis…

     

    Le héros… Si on veut. Certes, il est question de ses amours avec la belle et hystérique Élise. Mais, si leur relation est loin d’être uniquement cérébrale, les véritables aventures sont ici avant tout philosophiques. L’arroi, en vieux français, c’est l’ordre. Désarreier, c’est mettre en désordre. L’indigeste postface nous l’apprend. Et Salèze, jamais avare de sentences, confirme : « L’homme n’est homme qu’à l’heure où il dérange l’ordre, et il n’est libre qu’à ce prix ». Refus, donc, de l’idéalisme (et par conséquent du symbolisme) ; nihilisme au sens nietzschéen du mot (« Savoir, c’est nier », « Comprendre, c’est tuer ») ; dépassement, enfin, de cette position négative et de toutes les naïvetés des « ravacholets » anarchistes, dans l’affirmation d’un gai savoir un peu arrangé, pour lequel, littérature oblige, « ce qui n’est pas acquiert dans la pensée exactement la même existence que ce qui est ».

     

    Oui car, il faut l'avouer, tout cela resterait à la limite de la littérature proprement dite, s’il n’y avait… Heureusement, il y a. L’atmosphère générale, d’abord, toujours au bord de basculer dans la frénésie (« La Seine semblait un Styx ; des reflets de falots y tremblaient comme des âmes désespérées, et l’on entendait monter de la berge une sourde plainte océanique »)… Le style, autrement dit, frisant toujours l’excès, dans l’exhibition de ses sortilèges : « La lumière se faisait doucement crépusculaire ; des nuages violets s’épandirent à l’occident… ». Ou, pour ceux qui préfèrent : « Il marcha vers (…) la joie des amours secrètes, vers la chair cachée qui se gonflait comme une grenade pleine de rubis ».

     

    Allons ! Encore un beau bijou fin-de-siècle…

     

    P. A.


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