• www.algerie-focus.comLes mauvaises langues diraient peut-être qu’elle raconte toujours la même histoire : l’enfance, l’Algérie, le désir, les femmes, le désir des femmes… Mais raconte-t-elle ? Pas vraiment, et c’est ce qui autorise Nina Bouraoui à reprendre sans fin un puzzle fait d’éclats lumineux.

     

    Elle travaille sur la coupure. Phrases courtes. Courts chapitres, intitulés alternativement Se souvenir (les images de l’enfance), Savoir (ce qu’elle a appris par la suite), Devenir (la découverte du sexe et de l’écriture, qui marque le passage à l’âge adulte) ; enfin, Être, où, pour le récit de la première vraie rencontre amoureuse, elle renoue, mais fugitivement, avec le lyrisme un brin grandiloquent qui est une de ses tendances.

     

    « Une enfance homosexuelle »

     

    Dans l’ensemble, on est dans le sec, le nerveux ; la logique, encore une fois, de l’éclat. On les ajuste sans trop de peine, ces fragments étoilés : la rencontre entre le père, étudiant algérien en France, et la mère, fille de la bourgeoisie rennaise ; la naissance de la sœur aînée, le mariage, l’installation en Algérie, en 1962 ; l’enfance de la narratrice, née sur place, puis son installation à Paris, dans les années 1990 ; l’étudiante y découvrira l’écriture et y assumera son homosexualité, en fréquentant les boîtes de femmes.

     

    Mais l’essentiel est peut-être dans le désordre apparent que l’écrivaine introduit dans tout cela, et qui fait de son livre un roman d’initiation plus que d’éducation. Le titre, emprunté à Aristote, le suggère : c’est d’une sorte d’archéologie qu’il s’agit ici. Nina Bouraoui fouille ses origines. Qu’y trouve-t-elle ? D’abord, « une enfance homosexuelle ». « Cette enfance est la mienne », dit-elle. « Elle ne répond à rien. Elle ne s’explique pas. Elle est ». Cette orientation présente dès toujours, il faudra longtemps à la jeune fille pour l’accepter : « Je reste enfermée dans ma peur (…) que l’on me dénonce auprès des étudiants de ma faculté, qui ignorent mes "penchants", mon "inversion" ». Mais les souvenirs originaires renvoient à une sorte d’évidence qui ne souffre pas la discussion : « Je suis le fils qui manque aux yeux de tous ». C’est cette conviction qui imprègne les rapports entre la petite fille d’Alger et Ali, toujours près d’elle sur les photos de classe (« Nous tenons l’ardoise à tour de rôle »). « Nous sommes devenus des jumeaux, puis des siamois et un jour des adversaires », écrit-elle. Car Ali a compris qu’elle n’est « pas une fille ou pas une fille comme les autres ». Et lui qui « achève toujours sa journée en pleurant » la laissera échapper toute seule et de justesse à la noyade, dans le chapitre magnifique où on le voit tenter sournoisement de se débarrasser de celle qui représente sans doute à ses yeux sa part féminine.

     

    « L’écrivain est toujours un homme »

     

    Initiation à la sexualité, initiation à l’écriture. Elle aussi est présente dès les premières années : « Je joue à l’écrivain, qui, à mes yeux, est toujours un homme ». Aussi écriture et homosexualité sont-elles étroitement associées, les premières vraies tentatives littéraires ayant lieu au petit matin, en rentrant du « Kat », la boîte que la future auteure fréquente : « Je rapporte la nuit des femmes dans ma chambre, je la maquille, je l’arrange, c’est ma poupée, ma poupée Bella dont je tiens le journal désormais dans l’espoir qu’il soit trouvé et que je n’aie plus à m’expliquer — que l’écriture parle pour moi et me délivre ».

     

    Écrire entre deux identités, sexuelles, mais aussi géographiques, pour celle qui a « l’impression de trahir [sa] mère ou [son] père quand [elle fait] le choix d’un pays, d’une nationalité ». Et l’un de ces pays est lui-même à deux faces, entre la violence des années noires et la beauté des images antérieures. « Mon Algérie est poétique », écrit Nina Bouraoui. Et si, « dans les années quatre-vingt-dix, scellée au malheur algérien, [elle] coche sur une carte les lieux de chaque massacre », leurs noms lui évoquent d’abord le temps où « la Méditerranée était [son] royaume », où elle « fais[ait] corps avec la nature et ses lois », bravant « le danger des rouleaux, des fosses aspirantes et des lames de fond ». C’est pour parler de ce temps, de l’intensité et de la luminosité propres à ce temps et au pays qui l’a abrité, qu’elle trouve ses accents les plus bouleversants.

     

    P. A.


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  • photo Pierre AhnnePlusieurs histoires semblent d’abord se juxtaposer, sans qu’on distingue vraiment les liens profonds qui pourraient les unir. Celle, d’abord, de Benoît, le narrateur, ancien dentiste de Montréal, qui, pendant longtemps, a été « un Jack London du dimanche », délaissant sa femme et sa fille pour partir à chaque occasion chasser dans le nord du Québec. « Un jour, on m’avait donné un chien et j’avais changé », raconte-t-il. Sans savoir vraiment pourquoi, il a éprouvé le besoin de quitter la ville, son métier, son ancienne passion, et de s’installer dans un chalet, à la lisière de la forêt, au bord d’un lac. Le chien est devenu grand. Il s’appelle Dan. Il est malade et va mourir. Il y a aussi Carole, fille de Benoît. Elle veut ne rien être ou, ce qui n’est pas pareil, « être rien ». Considérée longtemps comme psychotique, depuis qu’elle s’est fait opérer et que « rien ne dépasse », ni seins ni pénis, elle va mieux. Il faut aussi parler de Mina, qui achève sa vie seule dans sa maison isolée et, s’il lui arrive quelque chose, ne veut surtout pas qu’on la « réanime ».

     

    « À la noirceur… »

     

    Et puis, à l’arrière-plan, une collectivité villageoise, qui attend toute l’année la saison de chasse. Or, cette année, les loups sont trop nombreux. « Les orignaux (1) blessés ne [feront] pas de belles prises ». Pour réussir leur tableau de chasse, Stan Boileau et « sa gang » sont prêts à tout. Patrice, le jeune garde-chasse, est résolu à faire respecter la loi, et son oncle Remy s’inquiète : un coup de fusil, dans la forêt, « à la noirceur », ça s’est déjà vu.

     

    On attend que ces pistes convergent et se croisent sur le plan narratif, pour un finale plein de bruit et de fureur, comme dans un film de Clint Eastwood. Erreur. Le livre de Lise Tremblay évite comme en se jouant toutes les tentations du romanesque, et c’est sur le plan thématique que les différents fils de ce qui refuse d’être une intrigue se rencontrent pour produire du sens.

     

    Dans les grands bois

     

    Et ce n’est pas le seul piège que nous tend ce mince récit, d’une admirable et énigmatique simplicité. L’histoire de Benoît n’est pas exactement, au contraire de ce qu’on pourrait d’abord croire, celle d’une rédemption. « Depuis que je vivais en permanence au chalet, j’avais peu de vie sociale », dit-il. « Je n’en souffrais pas. Le lac, la montagne me suffisaient ». Mais il ajoute : « Je ne savais pas si mon monde s’était rétréci ou agrandi ». Et les lecteurs qui s’attendraient à voir ici l’homme se régénérer ou s’anéantir dans le sein d’une nature qu’on imagine grandiose en seront pour leurs frais : ils devront se contenter, cette nature, de l’imaginer. Car, si le récit est rythmé par les marches de Benoît dans la forêt ou entre son chalet et celui de sa voisine, par ses moments de solitude dans la véranda (la « Florida room »), face au lac, la présence du monde naturel, jamais décrit, reste toujours indirecte, filtrée en permanence par celle du personnage.

     

    Une fois écartées ces fausses pistes, que distingue-t-on, à mesure qu’on avance dans une narration qui mime la marche dans les bois plutôt que de la donner à voir ? Une belle et sobre réflexion, toujours implicite, sur le temps, ses continuités et ses ruptures. Un chien meurt, une vieille femme s’éteindra bientôt. Mais, faisant mentir les craintes de Remy (« Toujours, chez Remy, cette soumission, comme s’il n’y avait pas d’autre voie possible »), Patrice, son neveu, « [va] gagner parce qu’il [est] jeune et que Stan Boileau [est] vieux ». Et Carole n’a « jamais été aussi joyeuse » que depuis son opération. Une morale optimiste, donc ? Ce serait trop simple. L’amie vétérinaire qui euthanasiera le chien de Benoît avoue à celui-ci sa peur de l’âge qui vient : « Elle s’est approchée de moi et m’a pris la main. On est restés un long moment sans parler. Il y avait devant elle et moi le vide, la vieillesse et la mort ». Dehors, « les jours raccourcissaient »…

     

    P. A.

     

    (1) Rappelons qu’on orignal est un élan du Canada.


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  • www.ouest-france.frIl m’arrive assez souvent de déplorer l’ignorance ou la négligence générales en matière de langue française pour ne pas souligner d’emblée une des premières qualités qui font le charme de ce court roman : une langue admirable. C’est-à-dire sans reproches, tant sur le plan grammatical que sur celui de l’élégance. Sans audaces ni transgressions non plus, évidemment. Mais tout empreinte de cette grâce du style tel qu’on le concevait à une certaine époque : la transparence. L’art de Laurence Cossé est superbement invisible.

     

    Années grises

     

    Et si un tel usage de l’écriture est daté, il n’a rien de gratuit. Robert, alias Robin, le héros-narrateur de Nuit sur la neige, est ce que Mauriac, qui appartient à l’époque à laquelle je faisais allusion, aurait appelé un adolescent d’autrefois. Son père l’a conçu « quelques heures avant de mourir » sur le front de 14-18 « et il n’en a jamais rien su » — « Je serais toujours l’ignoré », note-t-il. En 1935, quand le roman commence, il est interne dans une prestigieuse boîte à concours tenue par des jésuites. C’est là qu’il rencontre Conrad : « Pourquoi a-t-il fallu que je me lie à lui (…), le seul qui fût énigmatique, le seul absolument amoral (…) ? Ma vie entière en a été meurtrie ». Obsession, jalousie, tout est là sauf le nom du sentiment ou même l’idée, à cette époque et dans ce contexte socio-familial, qu’il puisse naître. Les jours de pensionnat n’en restent pas moins gris.

     

    Mais, dehors, c’est le début d’un tourisme qui n’est pas encore de masse et, en particulier, des sports d’hiver, dont l’origine est ici minutieusement reconstituée. Pendant les vacances de Noël, puis de Pâques, nos deux héros vont skier dans des villages d’altitude encore peu connus, tel Val-d’Isère. Les souvenirs de la blancheur et de ces « jours étincelants » contrastent avec les journées ternes et les nuits glaciales de l’internat, et cette opposition du noir et du blanc renvoie, subliminalement et subtilement, au cinéma de l’époque et à l’époque elle-même, dont les drames et les périls s’accumulent à l’arrière-plan : Front populaire, ligues, marche à la guerre…

     

    Derrière le romanesque

     

    Comme y renvoient les charmes ambigus de la pension, avec son parc et ses dortoirs, et la figure du jeune homme naïf, « bourré jusqu’à la gueule (…) de citations », dont on nous donne à voir ici l’apprentissage, en une manière assez cruelle d’anti-Grand Meaulnes. Sur les cimes, Robin rencontrera une jeune fille « gracile, avec des épaules étroites, et des poignets d’une extrême finesse » (l’Yvonne de Galais d’Alain-Fournier a, rappelons-le, les chevilles « si fines qu’elles pliaient par instant et qu’on craignait de les voir se briser »). Mais l’amour n’est pas ce que l’on croit, et, au coin d’un champ de neige, c’est non seulement la mort qui « attrape[ra] par le bras » notre narrateur, mais aussi, dans un ultime jeu de rebondissements, les apparences romanesques qui vont brusquement se défaire.

     

    Ce serait donc se laisser berner, comme le personnage, par une illusion de surface, que de céder, en lisant Nuit sur la neige, aux charmes du rétro et d’un pittoresque d’autant plus attendrissant qu’on le croirait lointain. Le décalage et la distance temporels permettent ici de montrer, sans le dire, et avec d’autant plus de justesse et d’efficacité, les origines de la modernité, avec son ironique double visage : civilisation des loisirs d’un côté, montée des fascismes de l’autre. Les deux sont loin, hélas, d’être passés de mode.

     

    P. A.


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  • www.elisabethpoulain.comC’est l’histoire de Christophe et d’Aline. Ils ont un petit garçon, Mathis, et une grande fille, Léa, qui prépare le bac. C’est elle qui apprend et nous apprend le paradoxe d’Anderson, selon lequel « l’acquisition par un étudiant d’un diplôme supérieur à celui de ses parents ne lui assur[e] pas nécessairement une position supérieure dans la vie professionnelle ».

     

    Sous un titre de SF se cache donc tout le contraire d’un monde parallèle peuplé de créatures aux multiples bras. Nous sommes dans l’Oise, pas très loin de Beauvais. On vote pour le FN, mais personne n’a l’air de l’aimer beaucoup. Peu de monde issu de l’immigration, parmi les ouvriers que Pascal Manoukian met en scène. Ce sont des enfants de la province, fils et filles de paysans, qui ont gardé le goût de la terre et se rappellent le bleu du lin d’autrefois.

     

    « L’heure de l’ouvrier »

     

    Mais le père de Christophe a fini par vendre ses champs à Univerre, qui y a construit une usine de bouteilles, où son fils passe sa journée devant les fours. Quant à Aline, elle est contremaîtresse dans une fabrique de chaussettes. Ces gens aiment « le travail bien fait et le travail tout court ». Ils ne détestent pas partir de chez eux quand « l’aube redessine l’horizon en lueurs roses et pâles », à « l’heure de l’ouvrier, du paysan, des trois-huit ». « Les autres, les cravatés, les vendeurs, les caissiers, devront se contenter des rougeurs tape-à-l’œil de l’aurore ». Pascal Manoukian retrouve des accents dignes de Zola pour célébrer la fierté d’être ouvrier, le goût « du geste précis et maîtrisé » : « dix années d’apprentissage pour cinq secondes de perfection ».

     

    Seulement, la mondialisation s’est abattue sur le pays : « Plus de ces immenses demeures d’où les patrons gardaient un œil sur les quartiers ouvriers, juste des sigles, des fantômes dont on ne sent le souffle que lorsqu’il est trop tard ». Et le souffle passe : délocalisation, compression de personnel, Christophe et Aline, coup sur coup, perdent leur emploi. En dix chapitres, d’ « Août » à « Mai », le roman nous raconte les effets du chômage sur les individus ; la lutte, l’usine occupée ; les efforts pour cacher la situation aux enfants ; les révoltes et les soubresauts, qui, dans un épisode des plus réjouissants, verront nos deux héros se muer en Robin des Bois pilleurs de supérettes. Car Manoukian et ses personnages se méfient du militantisme traditionnel, lui préférant les « petits gestes » dont sont nés « les grandes utopies ».

     

    Happy end ?

     

    Que dire d’un tel livre, sinon qu’il est formidablement sympathique… et un petit peu ennuyeux. Sympathiques, l’indignation du narrateur, sa virulence envers des patrons et des DRH tous résolument caricaturaux, son attention pour les humbles, inévitablement aimables. On peine cependant à s’intéresser à des personnages aussi dépourvus de nuances. Et puis, l’auteur, qui est journaliste, a tendance à faire du journalisme : ses analyses socio-économiques sont bien documentées, certes, intéressantes, mais, pris par son sujet, il oublie trop souvent de les incarner. On pourrait lire ça ailleurs. D’ailleurs, on l’a lu.

     

    Au fond, le mérite du livre, sa volonté de s’en tenir radicalement au quotidien, son refus des effets romanesques, est peut-être aussi ce qui fait sa faiblesse. Comment ? On se plaindrait du manque de romanesque, sur ce blog ?... En tout cas, quand, au dernier chapitre, tout se dramatise et s’emballe, dans un montage alterné qui allume contrastes et tensions, jusqu’à un dénouement sans happy end, on déplore que ça vienne si tard. Ce finale nous ferait presque regretter d’abandonner Aline et Christophe à un sort que Pascal Manoukian a voulu impitoyablement désespéré. Car Le Paradoxe d’Anderson est, à tout point de vue, sans concession. C’est déjà beaucoup.

     

    P. A.


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  • photos Pierre Ahnne

     

    « Il se dirigea vers les chevaux de bois, parc pour les cauchemars des enfants et pour la paresse somnambulique de ceux qui les accompagnent, venant à cette heure — les inusables quatre heures de l’après-midi — de vagabonds, de bonnes sortant du bain, emprisonnant les mains de bandes d’enfants qui contemplent avec des yeux énormes la brillantine de qualité inférieure que le soleil déverse sur les redingotes. »

     

    José Lezama Lima, Paradiso


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