• smallthings.fr/.

     

    Les plus anciens lecteurs de ce blog se rappellent peut-être le temps où avait commencé d’y paraître, une lettre de temps à autre, selon l’humeur, L’Alphabet hasardeux de Philippe Arbogast. Le fantôme de Philippe Arbogast, ce double littéraire possible, a disparu à l’horizon. Ce sont donc tout uniment et franchement Mes vingt-six lettres, complétées, harmonisées, munies de discrètes passerelles pour les relier les unes aux autres, qui vont venir s’inscrire au cours de semaines à venir dans la rubrique Fiction. Pendant vingt-six semaines, sauf cas particulier. Et de A à Z. Plus de hasard.

     

    Des lettres, sur un blog littéraire, c’est un peu normal. En mettant les miennes bout à bout, on y verrait peut-être le portrait d’une époque, et aussi les origines d’un certain intérêt pour les mots et pour leur usage.

     

    Car, les alphabets ramenant toujours peu ou prou à l’enfance, les stations du mien ont chacune un rapport plus ou moins direct avec cet âge prétendu tendre. Noël approche, son cortège de rennes, de souvenirs et de santons, le moment m’a paru propice pour commencer. Par la lettre A, comme de juste. Comme alcool. Mais Noël est aussi la fête des excès de table.

     

     

    picclick.frA : alcool

     

    En matière d’alcool tout est affaire d’équilibre. Je ne parle pas de saveurs, de vanille, de banane, de fruits rouges, de long nez ou de notes boisées. On ne boit pas pour la saveur. On boit pour s’installer à la bonne distance entre sobriété et ivresse noire et pour y rester, osciller à ce point délicat où l’on est pompette, gai, gris, un peu éméché, mais pas torché, cuit, pochetronné, murgé, rond comme une pelle, paf, bourré comme une vache ou un coing. Tout l’art est de se maintenir à ce stade fragile,…

     

    Pour lire la suite, cliquez ici.

     

     

     

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  • rarehistoricalphotos.comD’abord, c’est, bien sûr, un document. Paru en 1947, réédité en 2015 à l’initiative de Fritz Raddatz, ancien directeur de la rubrique littéraire de Die Zeit, inédit en France jusqu’à cette traduction publiée par Belfond dans sa collection [vintage], si souvent célébrée ici. L’auteur : né en 1906, employé de banque, puis journaliste ; interdit de publication en 1935 ; arrêté par la Gestapo, condamné aux travaux forcés. C’est dans le secteur soviétique de Berlin qu’il publie ce qui restera sa grande œuvre, et un des premiers best-sellers de l’après-guerre. Au début des années 1950, Rein passe à l’Ouest. Il meurt en 1991, peu après la chute du mur.

     

    20 jours

     

    Voici donc, écrit immédiatement après les événements, un roman-reportage sur les derniers jours de Berlin. Et peut-être plus que cela. Mais il est vrai qu’on suit, du 14 avril au 2 mai 1945, jour après jour, presque heure par heure, les derniers soubresauts de la capitale du Reich, au fil d’un récit qu’entrecoupent des extraits de discours de Goebbels ou de communiqués de la Wehrmacht. Pour l’essentiel, les événements sont vus par Joachim Lassehn, jeune déserteur honnête, que sa passion pour la musique a partiellement préservé du lavage de cerveau subi lors de son passage obligatoire par les Jeunesses hitlériennes, puis par l’armée. Errant en clandestin dans la ville déjà en morceaux, il a la chance assez improbable d’être recueilli et éclairé par les membres d’un groupe d’anti-nazis de l’intérieur, et se joindra à eux dans leurs actions de sabotage et démoralisation. Presque tous survivront jusqu’à l’arrivée de l’Armée rouge, après mille péripéties et plusieurs récits enchâssés. Car les personnages secondaires pullulent, qui surgissent et occupent un temps le devant de la scène avant de rentrer dans l’ombre.

     

    Contrairement à ce que prétend Raddatz dans la postface, l’auteur n’idéalise pas l’armée soviétique, dont il évoque, serait-ce par allusions, les pillages et les viols. Le seul vrai marxiste du groupe n’a pas toutes ses sympathies, et « on n’a (…) pas besoin d’être socialiste pour devenir un combattant actif contre les bandits hitlériens ». Tout au plus peut-on reprocher à Rein de faire la part un peu belle à la résistance intérieure — édification de la future RDA oblige.

     

    On ne saurait pourtant passer sous silence les faiblesses réelles. On n’est ni chez Döblin ni même chez Fallada. Les interminables dialogues, souvent prétextes à de longs débats idéologiques et moraux, sont, il faut l’avouer, assez redoutables. Mais il n’y a pas que cela dans Berlin finale. Un livre pareil, c’est un monde. Les fameux dialogues alternent avec de saisissants panoramiques au point de vue omniscient, et avec la narration pure, traversée d’accélérations soudaines, de scènes d’action étourdissantes, de suspens qui ne dépareraient pas le plus haletant des polars.

     

    Désapprentissage

     

    Et puis, le livre est porté par un projet qui en fait peut-être, en 1946, la plus grande originalité : réaliser l’étude approfondie de la psychologie du nazisme et du citoyen sous le nazisme. Sonder « le sentiment d’existence allemand », qui « a toujours oscillé entre le mépris de soi et la suffisance ». Étudier la manière dont a été insufflée « l’obsession de l’ordre [donné] », dont la jeunesse a « appris à appréhender tous les concepts qui ne correspondent pas au national-socialisme avec un regard biaisé et déformé ». Non sans aller jusqu’à effleurer la question de la contamination de la langue, dont « beaucoup de mots ont été dépouillés de leur contenu noble ». Tout cela, sans quitter, autant que possible, le terrain du récit. Et c’est toute une galerie de portraits que nous offre le défilé des personnages secondaires : celui qui « courbe l’échine dès qu’un autre serre les poings » ; celui que « la sensation voluptueuse de brimer et de mener la vie dure à d’autres (…) ne conduit à un orgasme extrême que lorsqu’on se sait couvert par en haut » ; tous ceux qui, en proie à « la schizophrénie de l’Allemand lambda », nient « l’unité entre l’être social et l’être individuel ». Et Heinz Rein invente peut-être le roman de désapprentissage, avec son jeune musicien de bonne foi, qui rejette l’idéologie qui lui a été inculquée mais n’en a « pas d’autre », et que nous verrons devenir lui-même au fil des pages, sous la bienveillante influence des ses mentors plus âgés.

     

    Le goût de l’apocalypse

     

    À l’heure où l’on parle de plus en plus, pour de tristes raisons, hélas, des années 1930, ce serait aller vite en besogne que de déclarer ces thèmes inutiles car déjà connus. Sont-ils pourtant la raison principale pour laquelle on s’attache au roman de Rein au point de tenir la distance de ses 800 pages ?... Ce qui lui donne sa force et son unité, c’est son côté halluciné. La ville y est, on s’en doutait, le personnage principal, ce Berlin fantomatique des derniers jours, « Pompéi habitée » où la vie tente de se poursuivre au rythme des alertes aériennes et des descentes dans les caves. La nuit, quand « les quelques maisons habitées sont comme d’énormes boîtes sombres », elle prend des allures fantastiques. À mesure que l’offensive russe se poursuit malgré une résistance absurde et fanatique, ce sont des visions d’apocalypse, « des voitures et des tramways broyés, des chevaux et des hommes écrasés, des morceaux de corps et des restes de cadavres, des têtes sans corps, des corps sans têtes »…

     

    En longues phrases où des énumérations emballées miment le chaos, Heinz Rein décrit l’agonie d’une cité qu’il connaît par cœur, comme l’attestent les multiples noms de rue et la précision des itinéraires. On sent sa désolation, sa fureur,… peut-être aussi autre chose. Une étrange fascination, voire une obscure volupté, à dire le désastre — du nazisme, ou de l’humanité ? Ce roman positif a sa part d’ombre. C’est sans doute ce qui en fait, à sa manière, un grand roman.

     

    P. A.


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  • comprendrelapeinture.comC’est un ensemble de fragments ayant survécu à l’autodafé qu’Aragon fit en 1927 de La Défense de l’infini. La seule partie du texte que l’auteur ait publiée, d’ailleurs ; en 1928, anonymement. Par la suite, il en a toujours nié officiellement la paternité. Il y eut quelques autres éditions, et l’œuvre figure dans celle où Gallimard reprend tout ce qu’on possède et dit tout ce qu’on sait de la grande œuvre disparue (La Défense de l’infini, Gallimard, 1997). Aujourd’hui, le Mercure de France republie le texte séparément, sous la forme d’un mince volume de sa collection Le petit Mercure.

     

    Tristesse de l’érotisme

     

    C’est l’Aragon d’avant Elsa et le PCF. Sollers y insiste, dans la préface, écrite à sa manière habituelle, j’ai-tout-compris. Contrairement à lui, je ne pense pas (voir ici mon billet sur Aragon) que ce qu’il nomme « la régression "poétique" ou "réaliste" » qui viendra plus tard en soit vraiment une. La tentation du vers régulier est déjà là : octosyllabes et alexandrins blancs abondent, ils appelaient le poète, dirait-on, comme une façon de parler qui lui aurait été naturelle. Quant au grand jeu avec et contre le réalisme, il commence déjà aussi. Chapitre 1 : « Ne me réveillez pas », monologue halluciné qui met tout le livre sous le signe du sommeil, donc du rêve. Après quoi, on tombe, au chapitre 2, dans la tradition naturaliste la plus affirmée : voici un narrateur, « la mauvaise condition de [ses] affaires » et un chagrin d’amour l’ont contraint à se réfugier dans sa famille, en Lorraine, à C. (Commercy, pensent les spécialistes). Peinture au vitriol de « la province française », et scène finale au bordel trop délirante pour ne pas être parodique. Du reste, « quelle sacrée tristesse dans toutes les réalisations de l’érotisme ! (…) Tout ça retombe toujours dans le même poncif architectural. Quand ils ont bâti une pyramide avec leurs corps, ils sont au bout de leur imagination ». Cela posé, on passe au chapitre 3, où l’auteur, selon toute apparence, s’adresse directement à nous : « Je ne pense pas sans écrire, je veux dire qu’écrire est ma méthode de pensée ». Application pratique : la naissance d’Irène, vers la fin du même chapitre. « Elle apparut dans la conque d’une période, soudain ».

     

    Une histoire pour les cons

     

    Tout est en place, le récit joué et déjoué, l’érotisme introduit et dénoncé, nous voilà prévenus : les événements, ici, seront exclusivement de l’ordre de l’écriture, c’est-à-dire de la pensée (et inversement). On suit bien une vague histoire. Elle met en scène un paralytique pour cause de vérole, image probable de l’écrivain (« Dans le silence et la quiétude mes yeux dansaient pour émouvoir. Une marée d’images y montait, elle s’interposait peu à peu entre le monde et moi. Corps, corps, corps de tous les gens à la ronde, mes mains clouées vous arrachaient aux vêtements… »). Cet homme a une femme, une fille, Victoire, qui préfère les filles, une petite-fille, Irène, qui aime mieux l’autre sexe. Ça se passe dans une ferme, avec des valets de ferme. Les femmes dominent les hommes, elles règnent sur le pays. Elles y sont celles qu’on dit reines. Mais l’auteur remet par avance à leur place, en toute ambiguïté, ceux qui seraient tentés de se laisser prendre à cette ébauche de fiction : « Il paraît (…) que tout ceci finira par faire une histoire. Oui, pour les cons. Il faut dire qu’ils voient partout des romans, des romances ».

     

    En effet, nous n’assistons pas ici au déroulement d’un récit, nous le regardons s’écrire sous nos yeux, sortir des phrases à mesure qu’elles se nouent, et sombrer sans cesse à nouveau, emporté par leur flux. Ce n’est pas l’écriture qui représente le désir et les corps. C’est plutôt l’inverse : le sexe devenu la simple métaphore d’une écriture hantée par le vertige de son érotisme propre, et s’acharnant à faire naître, sous des formes toujours nouvelles, un objet sans cesse fuyant — « Poissons poissons c’est moi, je vous appelle : jolies mains agiles dans l’eau ».

     

    Pessimisme des conques

     

    Et Irène, dans tout ça ? Sa conque ? Un chapitre particulièrement éblouissant lui est tout entier consacré : « Ne crains pas d’en approcher ta figure, et déjà ta langue, la bavarde, ne tient plus en place, ce lieu de délice et d’ombre, ce patio d’ardeur, dans ses limites nacrées, la belle image du pessimisme ».

     

    Du pessimisme, oui, car la pensée-écriture d’Argon n’est pas uniquement ironique et joueuse. Elle est, en profondeur, tragique. Il l’a assez dit et redit : « Il n’y a pas d’amour heureux ».

     

    P. A.


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  • paese-di-lava.comOn le sait depuis ce Sermon sur la chute de Rome (Actes Sud, prix Goncourt 2012), qui l’a fait connaître : Jérôme Ferrari a le goût des rites et des pompes. Ceux, surtout, de l’Église catholique et romaine. Un goût que l’on retrouve dans ce roman-ci, lequel est, à y bien regarder, le récit d’un enterrement. Antonia est encore jeune, elle est photographe, elle est corse. Un soir, à Calvi, elle retrouve, devenu légionnaire, un ancien combattant de la guerre de Yougoslavie, qu’elle a couverte. Ils passent la nuit à parler de l’absurdité du conflit, de la violence, des pièges de l’Histoire. Le matin, elle prend le volant pour rejoindre son village natal et sa famille. Accident ? Suicide ? Le roman laisse le choix : « Les premiers rayons vinrent illuminer le visage d’Antonia. Elle se laissa éblouir un instant et ferma les yeux ».

     

    « Vous avez enfin réussi à vous entretuer »

     

    Le prêtre qui célèbre les obsèques est son parrain et a toujours été son confident. À mesure que le service se déroule, le passé, par bribes, lui revient, ainsi qu’à d’autres assistants. La vie d’Antonia, sa passion pour la photo, ses amis d’enfance, devenus plus tard des amants et dont beaucoup sont tombés lors des convulsions intestines qu’a connues le nationalisme corse, tout cela alterne avec des retours au présent, à l’église écrasée de chaleur, aux paroles des prières et au texte du sermon.

     

    Dispositif simple mais solennel, qui n’a rien d’une astuce décorative. Il impose et justifie tout à la fois le ton aussi bien que l’exigence qui sont ceux du livre de Ferrari. Le sujet les requiert : c’est la mort. Accidentelle et, si l’on ose dire, quotidienne. Ou, plus probablement, historique et, dans ce cas, soit tragique soit dérisoire (mais n’est-elle pas toujours à la fois l’un et l’autre) ? Toute l’histoire du nationalisme corse, de ses dérives et de ses violences se déploie à l’arrière-plan de l’existence d’Antonia et vient s’y mêler. « Voici l’apothéose », crie-t-elle un jour, en larmes, à son plus ancien compagnon, « vous avez enfin réussi à vous entretuer, comme vous en rêviez depuis des années, au fond, vous devez tous être bien contents, maintenant, d’avoir enfin l’occasion de tuer et de mourir ». Mais il est aussi question, dans ce livre, si baigné de lumière méditerranéenne et pourtant si sombre, de tous les grands conflits, récents ou plus anciens, du vingtième siècle, avec leurs massacres et leurs monceaux de cadavres (« Elle écrit à son parrain : Ce n’est pas vrai que ça ressemble à un film »).

     

    « Sans retour possible »

     

    La photo, sans cesse présente, est encore un prétexte pour parler du même thème. D’abord parce que son développement et son usage systématique ont épousé la courbe des guerres qui, des prémices de 1914-18 à l’Irak, en passant par la Seconde Guerre mondiale et le Vietnam, ont émaillé le vingtième siècle — des biographies de photographes réels, nommés en appendice, viennent de temps en temps couper l’histoire imaginaire d’Antonia. Mais, plus profondément, dans son principe même, la photographie a partie liée avec la mort : « Elle tranche le cours du temps comme la Moire implacable et cela, elle seule a le pouvoir de le faire » ; en effet, ce qu’elle fige et représente a, par définition, toujours déjà disparu. « À chaque fois que se déclenche l’obturateur, la mort est déjà passée », dit le narrateur ». Ce qui explique peut-être que, pour la plupart, les photographies, « manquant d’innocence », confèrent au sujet une signification artificielle, trompeuse ; que, d’une manière ou d’une autre, elles le mettent en scène.

     

    Échec de la photographie, triomphe de la littérature ?... Ce récit dense et nerveux est aussi, ou d’abord, une méditation sur le temps, la fragilité de la vie, le mal. Et le personnage principal en est peut-être, plutôt qu’Antonia, son parrain, qui, un beau matin, bien que peu certain de croire même en Dieu, s’est senti la proie « d’un ravissement brutal, sans retour possible, la brûlure du charbon ardent sur les lèvres ». Si tout le roman, qui commence après la mort d’Antonia, est, d’une certaine manière, une photographie, à son image, de sa vie arrêtée, il est surtout un chant funèbre célébrant et pleurant sa disparition. L’écriture de Ferrari, avec son alternance de phrases sèches, à l’intensité minérale, et de longues périodes, y invente de bouleversants accents de requiem.

     

    P. A.


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  • www.franceculture.frUne fois sur deux… Je le notais déjà à propos de l’émouvant Un amour impossible (Flammarion, 2015). Car Christine Angot est, pour le meilleur et pour le pire, tout d’un bloc. Et, je le faisais déjà remarquer à propos du décevant La Petite Foule (Flammarion, 2014), la naïveté brutale dont elle a fait sa manière constitue sa force mais aussi, parfois, sa faiblesse.

     

    L’histoire, je suppose, est à peu près connue de tous : la narratrice, qui écrit, vit avec Alex, ingénieur du son martiniquais ; avant, elle a vécu avec Vincent, chanteur ; les deux garçons étaient amis ; voilà qu’ils se revoient, se remettent à travailler ensemble ; du coup, elle aussi revoit Vincent ; les feux mal éteints, comme on dit, se raniment ; tensions, hésitations, revirements, alternances ; puis Alex est frappé d’une maladie rénale et l’héroïne renonce à Vincent. Voilà.

     

    J’ai assez souvent cité le mot de Flaubert sur Yvetot et Constantinople pour qu’on me croie persuadé qu’il n’y a « ni beau ni vilain sujet ». Le problème n’est donc pas la banalité du propos, c’est la manière de le tenir. Plus précisément, le problème, c’est la manière Angot appliquée à un pareil thème. Car cette femme, telle qu’elle est, ne peut sans doute pas tout se permettre. Mais, comme chacun sait, elle croit que si.

     

    « C’est reparti… »

     

    Naïveté, disais-je… Une certaine manière de tout dire, redoutablement efficace quand elle revient à faire sentir que rien ne peut être entièrement dit, et à faire surgir ainsi le fantôme du réel. C’était ce qui arrivait dans l’impressionnant Une semaine de vacances (Flammarion, 2012). Mais Une semaine de vacances parlait de l’inceste. Et Un amour impossible, de l’enfance, autre thème profondément intime et nécessairement singulier. Ici, ce n’est pas un réel insaisissable qui est visé, mais déjà un lieu commun, mille fois arpenté en tous sens. Et, au lieu de retravailler ce qui se donne d’emblée comme un cliché, Angot nous le livre tout brut, elle est comme ça.

     

    Et ça donne : « Voilà, c’est reparti. L’amour… le cœur qui bat,… la nuit sans fermer l’œil, le téléphone au pied de mon lit… l’impression de vivre, le sexe qui mouille ». Ça donne des dialogues incessants et interminables, s’attachant maniaquement à reproduire les façons de parler les plus quotidiennes (« Allô ? Allô ? — Oui. — Allô ? Allô, allô… — Vincent ? — C’est qui ? — C’est moi. — C’est toi ? — Oui, c’est moi. C’est toi, Vincent ? — Oui, c’est moi »). Ça donne une accumulation décourageante de détails insignifiants (« On était à quelques jours de Noël. On ne pourrait pas se garer dans le quartier. De chez nous c’était direct en métro… »)

     

    Avec elle, c’est difficile de faire la part du second degré. On est malgré tout tenté de croire en son humour, quand elle fait dire par exemple à son héroïne : « J’ai raté ma vie amoureuse par manque de courage », ou : « Heureusement que tu écris ma pauvre fille. Y aurait vraiment rien sinon ». Mais Christine Angot est quelqu’un de sérieux. On la voit s’acharner opiniâtrement, avec ses moyens habituels, contre le stéréotype, dans l’espoir de le faire éclater mais se cognant à ses parois (« Tu es mon amour Alex (…). Mon amour, tu es mon amour »). D’ailleurs, elle décrit elle-même, au détour d’une page, cet acharnement et son échec : « J’y arrive pas. J’ai rien à en dire. Je peux rien en faire. J’ai essayé. Ça glisse. Ça reste pas. C’est rien. Il y a pas de vrai ».

     

    Emma sur la côte normande

     

    Eh oui… Le lecteur balance entre l’ennui et un mélange d’attendrissement et d’embarras, devant les « T’inquiète pas Minou », le ravissement candide à découvrir le luxe d’un hôtel sur la côte normande, un bovarysme qui prend ici des dimensions quasiment littérales. Car, emportée par son élan, Christine ou son personnage déjeune, avec son amant retrouvé, « dans des cabanes de pêcheur », tout comme Emma s’imaginait se réfugiant avec Rodolphe « dans un village de pêcheurs, où des filets bruns séchaient au vent, le long de la falaise et des cabanes ». Mais Flaubert, encore lui, était ironique.

     

    Tandis qu’Angot… « Moi je suis pas sincère !? Moi je suis fausse ? Ah ben ça c’est pas mal alors !! Moi !? » s’exclame, accusée de duplicité par un de ses deux hommes, sa narratrice, avec une indignation qu’on sent, en effet, authentique. Cette indignation pourrait à bon droit être celle de l’auteure, s’il venait à l’idée de quelqu’un de mettre sa propre sincérité en doute. Car la sincérité, c’est la croix de Christine. Qu’elle continue à la porter, si cela lui permet de nous offrir, en alternance avec des livres comme celui-ci, ses grands livres.

     

    P. A.

     

    Illustration : Madame Bovary, gravure de Gianni Dagli Orti pour l’édition de 1857


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