• www.franceculture.frY : grec

     

    On n’en a jamais fini avec les Grecs, pensais-je à l’époque où j’allais en Grèce, l’été, errer d’île en île et attraper de l’urticaire solaire. Dans ces îles, où la réverbération du soleil impitoyable s’intensifiait encore au blanc des façades, je m’efforçais de me déplacer le plus rapidement possible d’une zone d’ombre à l’autre, c’est-à-dire d’un pan de mur étroit à un tamaris rabougri, coiffé d’un chapeau, et rendu orange par les comprimés à base de carotène censés m’empêcher de me couvrir de plaques rouges. Je glissais ainsi, pareil à une ombre moi-même,...

     

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  • photo Pierre Ahnne« Qui m’aime me suive », dit le bandeau, semblant annoncer, dans un jeu de mots malicieux, une satire plutôt guillerette. Mais la phrase de Madame Bovary placée en exergue : « Elle se réveillait en d’autres rêves », répond mieux à l’ambition et au ton profondément original du premier roman de Nora Sandor.

     

    Certes, aux réseaux sociaux, sur lesquels elle regrette de ne pas être assez suivie, Maëla, vingt ans, demande d’être aimée : « S’il y avait un amour pour elle (…), c’était celui, vaste et anonyme, des réseaux ». Cette petite Bretonne, en licence de lettres à Lorient, partage un appartement avec sa colloc, Marilou. Kilian, qu’elle a connu au lycée, ne l’aime plus. Et, à la fac comme à Carrefour City, où elle travaille à temps partiel, elle s’ennuie. Les chansons du rappeur Mowgli, flanqué, dans tous ses clips, de son ours Baloo, bercent son vague à l’âme : « Mes rêves paient mes factures / J’t’ai baisée jusqu’à la fracture / Flow spleenétique / L’amour mélancolique / J’fais du sale nostalgique », chante-t-il par exemple, et ses vers de mirliton, dans un contrepoint du plus haut comique, scandent le récit.

     

    Soluble

     

    Cependant, comme son illustre modèle, Maëla souffre, plutôt que du manque d’amour, d’un vide intérieur plus vaste et plus général, que rien dans la réalité ne peut combler. À l’université, elle est « tout entière une lacune béante dans laquelle les livres s’engouffr[ent] ». Et ce défaut de savoir ou de simple intérêt est la manifestation d’une inconsistance fondamentale. Si Maëla rêve parfois d’être mangée par Baloo, puis d’être elle-même Baloo, c’est que sa fidélité à Mowgli « donn[e] à sa vie une permanence », laquelle reste, malgré tout, incertaine. Aussi perd-elle parfois la perception de ses propres limites, et, quand, contractant un emprunt, elle apprend qu’elle est solvable, « cette caractérisation (…) ne lui pla[ît] pas tout à fait, car elle [a] la sensation qu’elle [est] peut-être soluble ».

     

    Seul le monde des images paraît susceptible de remplir un vide pareil. Or, aujourd’hui, ce n’est plus dans les keepsakes ou à l’Opéra de Rouen qu’il se déploie : Instagram, YouTube, Facebook, WhatsApp et Snapchat, voilà le monde de Maëla. Et que je te vlogue à tout va, dans l’espoir de devenir influenceuse. Ce qui semble bel et bien finir par arriver : Mowgli, mystérieusement, distingue Maëla parmi ses innombrables fans, et annonce son intention de faire d’elle la vedette de son prochain clip. Puis, BodyMax, roi du fitgame (j’ai acquis du vocabulaire, vous le voyez), la prend, plus ou moins consentante, pour maîtresse. Voilà que ses followers se multiplient.

     

    Fraises Tagada et sables blancs

     

    Mais tout ça retombe comme une crêpe bretonne. Nora Sandor s’amuse à transposer certains épisodes du roman de Flaubert : l’appel de la capitale (« "Paris", se répétait-elle devant son ordinateur, détachant chacune des syllabes pour s'en étourdir »), mais aussi la spirale de l’endettement, qui accule au suicide. Comme l’ermite du Croisset, la jeune écrivaine a également le goût du tiret, des chutes en trois temps — de la phrase, de façon générale, et de l’humour produit par la seule syntaxe et le son des mots (« Elle devait se montrer à la hauteur de ses nouveaux abonnés, se dit-elle en se laissant tomber sur le canapé, envahi de fraises Tagada »).

     

    On est pourtant bien au-delà du simple pastiche. Car, comme Emma, encore, que son créateur appelait tendrement « ma petite bonne femme », Maëla vaut mieux que son entourage et que ce qu’il pourrait croire d’elle. Ce qui la sauve peut-être d’abord de la futilité, c’est son étrange amour pour la Bretagne et pour la mer, lequel lui a fait choisir comme emblème et icône la licorne. En pensée, elle revient souvent à Groix, « où son enfance repos[e], parmi les sables blancs ». Au crépuscule, sur la plage de Larmor, elle va « filmer cette heure où la lumière fin[it] par mourir, avant que le soleil ne se couche, se répandant sur l’eau en traînées fuchsia ». Elle imagine un clip où l’océan serait « rouge comme du sang ». Ce qui la ramène aux souvenirs des bateaux négriers dont on lui a parlé au lycée. Elle finit alors par voir « le soleil tomb[er] dans la mer, comme un cœur obèse et ensanglanté ».

     

    Maëla pense par associations d’idées, sous la forme d’un flux comparable au flow du rappeur (voir plus haut), mais bien plus authentiquement poétique. Et pour narrer ses aventures, plutôt que d’en mettre en évidence les rebondissements, la narratrice les fond dans une continuité musicale et mélancolique. On regrette un peu que l’Épilogue vienne changer en fable un tantinet démonstrative ce récit si moderne qui a la nostalgie des ballades anciennes. Car c’est bien cette écriture plus rhapsodique que romanesque qui donne à l’héroïne une curieuse forme de profondeur métaphysique, et qui fait de Licorne plus qu’une satire grinçante, une poignante déploration.

     

    P. A.


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  • photo Pierre Ahnne

     

    Le roman de Marie Gauthier, Court vêtue, vient de remporter le prix Goncourt du Premier roman 2019.

     

    Ça ne m’étonne pas. Dès sa sortie, en janvier, j’avais été sensible au charme étrange de ce petit livre, plus transgressif qu’il n’en a l’air ou qu’on pourrait le croire à sa thématique, vue de loin — l’éducation sentimentale et sexuelle d’un adolescent par une jeune fille à peine plus âgée. Car, si la jeune auteure semble s’inscrire dans une tradition, c’est pour ne s’y conformer qu’en apparence, et remplacer les péripéties romanesques par une rêverie hypnotique sur les corps en été. Lisez-la.

     

    Pour lire mon article sur Court vêtue, cliquez ici.


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  • www.timesofisrael.comX : ciseaux

     

    Dans le livre intitulé Pierre l’Embroussaillé, il y a une histoire de ciseaux. Il y a aussi d’autres histoires, une histoire de soupière (Gaspard ne veut pas manger sa soupe, il maigrit, il meurt, on met une soupière sur sa tombe), une histoire d’allumettes (Pauline joue avec les allumettes, elle prend feu, brûle, ne restent d’elle qu’un tas de cendre et ses souliers), beaucoup d’autres histoires du même genre...

     

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    Illustration : dessin de Heinrich Hoffmann pour Der Struwwelpeter (1845)


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  • http://whoopsy-daisy.forumactif.orgPour moi, c’était un film de Losey. Que je n’ai pas revu, je l’avoue, depuis l’année de sa sortie (1970), et qui ne m’a laissé, je l’avoue aussi, qu’un souvenir très vague. J’ignorais (que d’aveux !) que c’était aussi un roman admirable, œuvre d’un auteur passablement singulier. Leslie Poles Hartley (1895-1972) était l’ami de Huxley, mais l’ennemi de Virginia Woolf. Il était également hypocondriaque, sans relations féminines connues, sauf amicales, et sans qu’on soit sûr pour autant qu’il ait eu d’autres attirances. Il écrivit bien des articles, des nouvelles et des romans, parmi lesquels The Go-Between fut son plus grand succès. Paru en 1953, traduit aussitôt en maintes langues, dont, en 1955, le français. C’est cette (très belle) traduction que Belfond réédite aujourd’hui.

     

    L’intrigue est connue… On est en 1900. Léon Colston, 13 ans, enfant de la bonne bourgeoisie, est invité par un condisciple plus fortuné à passer l’été au château de Brandham Hall. La fille de la maison, Marian, est promise à lord Trimingham, lequel a été défiguré par une blessure reçue pendant la guerre contre les Boers. Mais elle vit en secret un amour passionné et réciproque pour le fermier Ted Burgess. Léon se voit chargé par eux de porter les messages dans lesquels ils disent leur passion et organisent leurs rendez-vous.

     

    Un bel été

     

    Comment, d’une situation somme toute aussi simple, l’écrivain anglais tire-t-il 400 pages qu’on dévore, dans un perpétuel éblouissement ? Il y va peut-être d’abord de la lumière, justement : lumière d’un été exceptionnel, qui baigne des lieux immédiatement et intensément présents, cadre d’un rituel social si souvent montré mais qui, comme le match de cricket qui le résume et le couronne, prend ici les allures fascinantes d’un « ballet sur un fond d’arbres sombres, où des personnages vêtus de blanc se détachent et se meuvent à un rythme si subtil que les sens ont peine à le saisir ».

     

    Cependant, l’éblouissement est avant tout celui de Léon. À Brandham Hall, le jeune héros-narrateur est en permanence plongé dans « une impression générale de bien-être qui sembl[e] monter en [lui] jusqu’à déborder, comme le vin dans un verre ». Et le roman doit beaucoup au dispositif grâce auquel le narrateur restitue le point de vue de l’enfant sans y adhérer complètement ni le surplomber à proprement parler. Au début, on voit Colston vieilli retrouver son journal de cette année-là, et décider enfin d’affronter les souvenirs qu’il éveille en lui. Et, dès lors, ce qu’on aurait appelé autrefois la focalisation par derrière prédomine. L’auteur en tire des effets qui vont du simple suspense à un jeu subtil avec la mémoire, le secret, l’oubli plus ou moins volontaire : « Les souvenirs ensevelis de Brandham Hall apparaissent comme un clair-obscur, taches d’ombre et de lumière que je dois faire un effort pour colorer ».

     

    Parmi les dieux

     

    L’ambiguïté est permanente, car l’incompréhension de l’enfant d’autrefois n’est jamais totalement dissipée. Pour le Léon d’alors, tout était magique et, pour ainsi dire, mythique : les habitants du manoir étaient des « êtres éblouissants », pratiquement égaux « aux personnages à peine plus augustes, à peine plus irréels, du zodiaque » ; Marian était tantôt le signe de la Vierge, tantôt « la vierge Marian de la forêt de Robin des Bois », tantôt une « fée » ; le beau temps et la chaleur inhabituels tenaient du « miracle » ; Léon lui-même était Mercure, à la fois « la plus petite des planètes » et « le messager des dieux » ; il aurait presque pu devenir aussi Puck et, comme dans Le Songe d’une nuit d’été, tout arranger à la fin par un tour de magie, avant de « disparaître gracieusement de la scène » (ce qui, hélas, ne fut pas le cas). Le texte lui-même s’imprègne de cette atmosphère faussement surnaturelle et devient un jeu mystérieux où thèmes, figures et signes se répondent.

     

    Roman d’éducation, bien sûr. C’est l’année du basculement hors de l’enfance. Le jeune héros, incrédule, déçu, effaré, apprend que Marian et Ted « flirtent », puis découvre ce qu’il faut exactement entendre par là. Manipulé par les uns et les autres, c’est en portant les messages incompréhensibles écrits par eux qu’il apprend ce qu’il en est du monde et de lui-même.

     

    Une lettre en souffrance

     

    Hartley, qui admirait Henry James, croyait faire œuvre de moraliste, et il voulait sans doute donner un Tour d’écrou sans fantastique, voire un anti-Amant de lady Chatterley. Qu’on sympathise avec des personnages dont il réprouvait la conduite l’étonnait. Et cette condamnation implicite, mêlée à la fascination à laquelle son jeune héros est en proie, contribue sans doute au côté magnifiquement trouble de l’œuvre. Mais elle rend aussi encore plus énigmatique le renversement final, qui voit le vieux Léon retrouver l’encore plus âgée Marian, et constater qu’elle vit toujours dans l’émerveillement du fameux été. « Comment (…) pouvait-elle à ce point se leurrer ? », se demande-t-il. Mais c’est pour ajouter aussitôt : « Et pourquoi étais-je cependant ébranlé par ce qu’elle m’avait dit ? ». Hartley laisse le lecteur sur cette hésitation. Et son personnage face au mystère de la lettre dont il aura été, jusqu’au bout de sa vie, le porteur…

     

    P. A.

     

    Illustration : photo du film de Joseph Losey (1970)


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