• Il ne faut pas se laisser abattre : ni par la pluie, ni par les réformes et ce qu’elles entraînent, ni par les fêtes.

    Pour aider mes lecteurs à surmonter ces obstacles ou à aider leurs proches à le faire, voici, comme chaque année à pareille époque, quelques idées de livres, parmi ceux qui ont paru depuis la rentrée et dont j’ai parlé.

    Avec tous mes vœux pour une bonne fin d’année.

    Dans les premières semaines de celle qui approche, je vous entretiendrai de l’impressionnant roman de Chris Kraus, La Fabrique des salauds (Belfond), et du brillant roman de Jérémie Lefebvre, L’Italienne qui ne voulait pas fêter Noël (Buchet-Chastel), publiés encore en 2019.

    Et aussi du nouveau recueil de nouvelles de Marie Sizun (Ne quittez pas !, Arléa) ; du troisième volume ajouté par Gilles Sebhan à son Royaume des insensés (Feu le royaume, Rouergue noir) ; du « roman » que Régis Jauffret consacre à son père (Papa, Seuil) ; de Harpo Marx (Harpo, Fabio Viscogliosi, Actes Sud) ; de Bela Lugosi (Bela lugosi, biographie d’une métamorphose, Edgardo Franzosini, La Baconnière) ; de bien d’autres merveilles encore…

     

    photo Pierre Ahnne

     

     

    Étranges dames

     

    La Télégraphiste de Chopin, Éric Faye (Seuil)

    Vera Foltynova reçoit les visites de Chopin, qui lui dicte des œuvres posthumes… Dans une Prague en proie au soupçon, les fantômes du régime défunt se mêlent aux espions venus de l’au-delà.

     

    Mon année de repos et de détente, Ottessa Moshfegh (Fayard)

    Dormir, sauf de brefs épisodes de veille, pendant un an. Tel est le projet d’une jeune New-Yorkaise. L’écrivaine américaine en fait un long lamento hypnotique et drôle sur une société absente à elle-même.

     

    Ici, tout est encore possible, Gianna Molinari (Delcourt)

    Cette jeune auteure suisse de langue allemande raconte une drôle d’histoire, où il est question d’une veilleuse de nuit, d’un loup, de migrants tombés des avions et d’une usine qui va fermer… Ponctuée de dessins et de photos, l’image étrangement inquiétante d’un monde en perte de sens.

     

    Un dimanche à Ville-d'Avray, Dominique Barbéris (Arléa)

    Sur les bords des « étangs de Corot », deux sœurs, et un amour peut-être imaginaire. Poème nostalgique et subtil, en écho à Nerval autant qu’à un film bien connu.

     

    Les Grands Cerfs, Claudie Hunzinger (Grasset)

    En observant un clan de cerfs, Pamina-Claudie Hunzinger se fait cerf elle-même. Et continue d’explorer notre rapport à un monde fragile et menacé. Prix Décembre.

     

    photo Pierre Ahnne

     

     

    Vilains garçons

     

    Les Minets, François Armanet (Stock)

    Armanet ressuscite, une fois de plus, « la bande du Drugstore » (des Champs-Élysées) : entre frime et désespoir, le portrait brillant d’une époque qui avait inventé « l’adolescence éternelle ».

     

    Giono, furioso, Emmanuelle Lambert (Stock)

    « Style, syntaxe, mauvais esprit » : l’auteure d’Apparitions de Jean Genet fait le portrait chatoyant et sans indulgence de l’autre Jean, une des dernières incarnations du grantécrivain. Elle a reçu pour cela le Femina essais.

     

    photo Pierre Ahnne

     

     

    … Et une réédition

     

    Moumou, Ivan Tourgueniev, (Mercure de France)

    Brève et bouleversante histoire du muet Guerasime et de sa chienne Moumou, seuls vrais humains dans un monde de pantins dignes de Gogol.

     

    photo Pierre Ahnne


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  • photo Pierre AhnneL’Arbre vengeur, dynamique petite maison proche de Bordeaux, veut avoir « un œil sur le patrimoine, un autre vers le présent ». Dans le champ de vision du premier de ces deux yeux, on trouve Léon Bloy, Paul-Jean Toulet, Remy de Gourmont, Bernanos, bien d’autres. Dont Bove, avec une réédition de Mes amis, ainsi que sa traduction du Conte de deux villes, de Dickens. Et, en cette rentrée, avec une longue nouvelle, parue en 1931 dans une revue mensuelle éditée alors par Fayard, Les Œuvres libres, puis réunie par Samuel Tastet, en 2018, à deux autres textes, sous le titre général de Une trilogie noire.

     

    On y trouve deux thèmes récurrents chez l’auteur d’Armand : la misère et la culpabilité. C’est le second motif surtout qui pourrait rattacher à Dostoïevski l’écrivain d’origine russe, Bobovnikoff, de son vrai nom. Comme le titre le suggère, c’est presque un pastiche que ce récit où on trouve une enquête de police, un inspecteur retors, le meurtre d’une vieille femme, une jeune femme simple et dévouée…

     

    « La vertu de l’espace »

     

    Mais on pense aussi à l’auteur de Crime et châtiment pour d’autres raisons. Il y a de l’homme du souterrain chez Pierre Changarnier, qui prend un plaisir amer à humilier Violette, sa compagne du moment (« Tu es une pauvre loque (…). Tu n’as même pas le respect de toi-même. N’est-ce pas que c’est vrai ? »). Et le thème du double est aussi au cœur de l’étrange histoire qui nous est contée. Sans le sou, évidemment, Changarnier et Violette errent dans les rues par temps de neige. Une algarade dans un café leur fait rencontrer un « petit homme », lequel leur raconte dans quelles circonstances il a assassiné sa femme et échappé à la justice. Changarnier, aussitôt, veut lui-même se livrer à la police, pour expier un crime qui reste mystérieux : « Ce qui est terrible, c’est de rester seul avec le crime que l’on a commis, c’est de fuir le châtiment, c’est de le craindre », dit-il. Or, voilà que, au détour d’une rue, il est bel et bien arrêté, et conduit au commissariat. Il en ressortira vite, disculpé du meurtre dont on le soupçonnait (une bijoutière) et délivré de l’acte qu’il n’a sans doute jamais commis.

     

    Le texte, qui, comme toujours chez Bove, tire son caractère poignant d’une apparente platitude, oscille entre ironie voisine du second degré et tragique absurde. Tous les personnages sont la proie d’une manie ambulatoire : Violette croit « à la vertu de l’espace. Sortir, pour elle, [a] toujours été l’espoir… » ; Changarnier ne cesse de s’arrêter dans des cafés pour en ressortir presque aussitôt ; nous le quittons marchant (« Plus personne ne nous barrera le passage »).

     

    « Où suis-je ? », se demandait-il dès la première page. Voilà bien la question qui habite les pâles héros de Bove : où être, dans un monde dont ils sont exclus sur un plan non seulement social, mais métaphysique. Si bien que leurs vagabondages sans but ne sont que l’allégorie des nôtres. Derrière le roman russe du XIXe siècle, Beckett et la modernité française sont là.

     

    P. A.


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  • www.vhallereau.netDans sa collection « Le Petit Mercure », le Mercure tout court, je veux dire, de France, fait paraître ses ouvrages intitulés Le Goût de… (en novembre, Le Goût de Dieu), mais aussi, parfois, de courts textes dus à des auteurs du patrimoine littéraire international. Ainsi, à côté d’Oscar Wilde (L’Auberge des songes) et de Pierre Loti (Vie de deux chattes), cette petite merveille, de Tourgueniev, à la fois drôle et déchirante, dans une traduction parue une première fois chez Gallimard en 1941, et déjà republiée par l’éditeur actuel en 1997, avec une préface de Pierre Lartigue, qu’on retrouve ici.

     

    L’œuvre est bien connue en Russie, où les chiens, de Tchekhov (La Dame au petit chien) à Gueorgui Vladimov (Le Fidèle Rouslan, voir ici), sans oublier Boulgakov (Coeur de chien), sont incontestablement des personnages littéraires. Car Moumou est un chien, une chienne, plutôt, baptisée par son maître, le sourd-muet Guerasime, des seules syllabes qu’il parvient à proférer. On a fait venir de la campagne ce paysan d’une force herculéenne sur ordre de sa maîtresse, « une veuve de haut lignage », pour qu’il occupe les fonctions de portier dans la maison qu’elle possède « tout au bout de Moscou ». Guerasime y tombe amoureux de Tatiana. Mais la vieille dame décide de la marier à Capiton, le cordonnier. Le sourd-muet sauve de la noyade et adopte Moumou. Mais la chienne trouble le sommeil de la maîtresse et doit disparaître.

     

    Lecture politique et farce paysanne

     

    La mère de Tourgueniev était, elle aussi, paraît-il, une redoutable personne « de haut lignage ». C’est cependant la lecture politique qui s’impose d’abord, et la seule que retienne Lartigue. Il rappelle, dans sa préface, que le texte fut rédigé par son auteur dans la prison de l’Amirauté, où l’avait envoyé pour quelques semaines un article consacré à Gogol, mort en février 1852. En mars 1854, Moumou paraît dans la revue Le Contemporain, mais, semble-t-il, par inadvertance de la censure. En effet, comme le dit le préfacier, « le cœur du lecteur bat pour le paysan opprimé ». Lequel, en ces années qui finiront par aboutir à l’abolition du servage, n’a le droit d’aimer librement ni une femme ni même une chienne.

     

    On peut aussi faire une lecture politique du Manteau, justement de Gogol, et dont on sait l’importance dans l’histoire de la littérature russe en ses débuts. Et le texte de Tourgueniev a bien les allures d’un hommage au grand écrivain disparu peu avant sa rédaction. C’est aussi une farce, digne des Âmes mortes, peuplée d’animaux de chair ou de pain d’épice (chevaux, bien entendu, mais aussi coq et oies ­— « l’oie est, comme on le sait, un animal sérieux et réfléchi »). Quant aux humains, ce sont d’exubérantes marionnettes, mues par leurs désirs primitifs et, surtout, par ceux de la barynia. Tout cela forme un monde coloré, en proie à une agitation frénétique et vaine. Les dialogues désopilants sont bien dignes du Revizor (« Veux-tu te marier, Tatiana ? Notre dame t’a trouvé un fiancé. — Je ne dis pas non, Gabriel Andréitch. Mais qui cela ? ajouta-t-elle timidement. — Capiton, le cordonnier. —Entendu. — C’est un homme d’une conduite un peu légère, mais notre dame compte sur toi pour lui faire perdre ses mauvaises habitudes. —Entendu »).

     

    Au-delà de l’allégorie

     

    La simple et savante construction en deux temps, faisant passer Guerasime, et le lecteur, de la jeune femme à l’animal, incline le récit dans le sens de cette inquiétante étrangeté qui se mêle toujours, dans la littérature russe, à la fantaisie la plus folle. Mais, dans un monde en proie à la folie, qu’elle soit joyeuse ou grinçante, il y a une exception, et c’est celui qui constitue, plutôt que la pauvre Moumou, le héros de la nouvelle : Guerasime. Lui qui, avec sa carrure de colosse et son handicap, semblait tout désigné pour la caricature, est le seul à y échapper — et à nous faire accéder, par sa pure présence, à un au-delà de l’allégorie. Parmi les animaux et les pantins de son univers, il est l’unique homme, sur qui on peut compter en tant que tel. « Cet homme-là », dit un des personnages, « ça n’a qu’un mot, c’est pas comme nous autres ». Et quand, à la fin, il regagne à pied sa campagne, la nature, superbement évoquée en quelques lignes, paraît l’accueillir : « Guerasime ne pouvait entendre (…) le murmure nocturne des arbres (…) mais il reconnaissait l’arôme familier des blés qui mûrissaient dans les champs remplis d’ombre, il aspirait l’air vivace du sol natal qui, semblant venir à sa rencontre, lui caressait le visage, jouait dans sa barbe et dans ses cheveux ».

     

    Guerasime rejoint ainsi la cohorte des esprits simples qui illuminent tant de grands romans russes. Et qu’il y tienne une place modeste n’enlève rien à l’émerveillement qu’on éprouve à lire ce récit qui compte moins de quatre-vingts pages…

     

    P. A.


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  • photo Jean-Pierre Belissent

     

    Ma pièce, La Cantatrice et le Gangster, a été jouée du 19 au 24 novembre dernier au théâtre de l’Île-Saint-Louis, à Paris. Elle était interprétée par Marion Hérold et Markus Fisher.

     

    photo Jean-Pierre Belissent

     

    Celles et ceux qui n’ont pas pu assister à une représentation pourront se faire une idée du spectacle en regardant le petit montage vidéo ci-dessous, réalisé d’après les captations de Jean-Pierre Belissent. Aux autres, il rappellera quelques souvenirs…

     

     


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  • www.etsy.comVoilà un livre, et, peut-être, de plus d’une manière, d’un autre temps. Et c’est ce qui en fait, pour une part, l’intérêt. En octobre 1917, Charles Plisnier a 23 ans. Son enthousiasme fait de ce jeune juriste belge un avocat dévoué à la cause du communisme, doublé d’un « agitateur » (il le dit lui-même) : militantisme effréné et quelques missions dangereuses, à la grande époque du Komintern. Puis, c’est l’exclusion, pour trotskisme, au congrès d’Anvers, en 1928. Dans une œuvre, semble-t-il, bien de son temps (Mariages, Meurtres, La Beauté des laides…), Faux passeports, prix Goncourt 1937, tranche. Pour étoffer et unifier ce qui ressemblait trop à un recueil de nouvelles, l’auteur, à la demande de son éditeur (Buchet-Chastel-Corréa), y ajoute le chapitre final, Iégor, où il évoque Anvers, le conflit entre staliniens et trotskistes, les procès de Moscou, et cet « héroïsme du déshonneur » qui poussait les accusés à s’inventer des crimes parce que le Parti le voulait.

     

    Tragique élégiaque

     

    Malgré Orwell et Victor Serge, ils n’étaient pas si nombreux, à l’époque, les écrivains aussi lucides. Est-ce là pourtant le seul intérêt du livre de Plisnier ? On y parle « de violence, de miséricorde », « de tempes trouées, de charges de cavalerie, de pendaisons », de supplices encore pires subis dans les caves des préfectures. On y rencontre des « héros durs et faibles, partisans, croyants malgré eux à la poursuite d’une lumière qu’ils mourraient plutôt que de nommer, matérialistes familiers avec le martyre et raillant les saints ». Des hommes pour qui « ce qu’on est, ce sont les actes ». Tout ça, c’est sûr, paraîtra assez peu tendance à bien des gens.

     

    On pense, inévitablement, à Malraux, autre prix Goncourt (en 1933), pour un autre roman (La Condition humaine) évoquant lui aussi les combats de la révolution en marche. Mais, ici, pas de développements philosophiques. Des portraits, d’individus aux prises avec une cause qui les habite et les dévore. Le tragique vient de là, mais un tragique étrange, et le narrateur lui-même, dans l’Adieu à [ses] créatures venant clore ce qui se donne comme un livre de souvenirs, s’en étonne : « D’où vient que, pour les évoquer, j’ai pris le ton de l’élégie ? » Peu de scènes de groupe ; la violence, l’horreur, souvent, surgissent par éclairs brefs et toujours obliques. Ça se passe dans de petites chambres où l’on boit du thé, des couloirs d’hôtel, des cafés de faubourg ; dans des villes de passage, Genève, Anvers, Bruxelles, où l’on se replie pour un temps avant de repartir à la lutte là où elle bat son plein : en Italie fasciste, en Allemagne au bord du nazisme, en Europe centrale. Loin de ces fronts, les héros en sursis goûtent « la désolation des matins vides » et la mélancolie des quartiers perdus. À Salzbourg, ils visitent la maison de Mozart. On est au mois d’août, mais il pleut. Un vieux monsieur joue du clavecin…

     

    Des héros et leurs doubles

     

    La plupart d’entre eux récuseraient une tonalité qu’ils diraient teintée de nostalgie petite-bourgeoise. Mais qu’en penseraient-ils ? Car ces porteurs de « faux passeports » sont tous des êtres partagés. Et pas seulement les lâches, qui fascinent tant le narrateur, ni les moines-soldats que leur fidélité absolue au Parti rend doubles. Le divorce intime qui est le sujet central du livre de Plisnier, c’est celui qui s’installe en tout individu pour peu qu’il s’affronte à l’Histoire. Un thème qu’on aura du mal à juger dépassé, et dont le traitement, en tout cas, mérite qu’on s’y arrête.

     

    Car la contradiction que l’écrivain belge scrute et sonde sans complaisance romantique s’exprime d’abord dans la structure de son livre. Non seulement il est fait de fragments refusant de se fondre dans un flux romanesque traditionnel, mais ceux-ci n’en finissent pas de se morceler pour mieux répercuter une fêlure secrète. Il y a l’histoire de Pilar, qui ne peut se déprendre de sa classe ; l’histoire de Ditka la martyre, et de Multi, le lâche, amoureux d’elle ; celle de Carlotta l’intransigeante, qui aime et fait tuer Alessandro, le traître ; celle de Corvelise, spectateur fasciné, mais toujours empêché, de la lutte des classes, qui finit par se sacrifier pour sauver son double héroïque ; il y a, enfin, l’amitié du narrateur et de son double à lui, Iégor, le stalinien sans illusions, épris de sa compagne folle, Daria.

     

    La vision est toujours indirecte, biaisée, démultipliée, sans fin réajustée, dans un effort fiévreux pour saisir le secret de l’héroïsme absolu ou le point, impossible à trouver, où il se réconcilierait avec la tendresse humaine. Plutôt qu’un hymne à la révolution, c’est son tombeau, chaotique et désespéré, qu’a écrit Plisnier en cette fin des années 1930. Des temps si loin de nous, vraiment ?

     

    P. A.


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