• Barracuda, Christos Tsiolkas, traduit de l’anglais par Jean-Luc Piningre (Belfond)

    http://orleans-natation.asptt.comUn gros roman australien dont le personnage principal est nageur de compétition… À première vue, ça ne faisait pas très envie. Mais on me l’a aimablement envoyé et, toujours prêt aux expériences extrêmes, je me suis dit : au fond, pourquoi pas. L’auteur était présenté comme « le mauvais garçon des lettres australiennes (…), volontiers provocateur à coups de drogue, d’alcool et de sexe », ça promettait au moins de l’action, surtout avec un titre pareil.

     

    Comment peut-on être australien ? Ce n’est pas moi qui pose la question mais, à en croire Christos Tsiolkas, les intéressés eux-mêmes qui vivent en permanence avec elle en tête, ne cessant de s’interroger sur leur singularité, pris entre complexe d’infériorité et orgueil national, fascinés par l’Asie voisine sans pouvoir se défaire d’un sentiment d’appartenance au monde britannique. Cette impression d’être à part et de peiner à trouver sa place est au cœur d’un roman construit tout entier sur contrastes et clivages. Danny (qui est aussi « Kelly le Dingue, Danny le Grec, Dino, Dan, Barracuda ») a un père d’origine écossaise et une mère grecque. De milieu populaire, il doit subir toutes les humiliations dans le lycée d’élite par lequel il faut cependant passer pour devenir, comme il le projette, champion olympique. Car « il ne retrouv[era] la paix qu’en se hissant au sommet ». Ce livre où, tradition anglo-saxonne oblige, les différences sociales sont un thème essentiel, se donne aussi d’abord comme un hymne au désir de réussite. Seulement ce désir se révélera trompeur, et c’est d’une success story à l’envers qu’il s’agit, où tout pourtant se termine bien mais, c’est déjà beaucoup, pas vraiment comme on l’attendait.

     

    Le grand intérêt du roman de Christos Tsiolkas réside d’ailleurs avant tout dans sa construction. « Danny fréquentait deux univers qui étaient chacun un puzzle », dit le narrateur. « Il avait au départ tenté de réunir les pièces, mais c’était impossible. » La métaphore pourrait valoir pour le roman lui-même, qui fait alterner les chapitres dans lesquels ledit Danny parle au présent et à la première personne et ceux qui le mettent en scène à la troisième et au passé. Mais l’image du puzzle ne rend pas compte du caractère dynamique de l’ensemble, des lignes temporelles issues de différents moments de la vie du héros cheminant l’une vers l’autre, se croisant, s’inversant, pour dessiner une architecture extrêmement complexe. Elles contournent d’abord les deux scènes clés qui donnent les réponses aux deux questions centrales : pourquoi le personnage a-t-il, encore très jeune, cessé de nager ? qu’a-t-il fait pour mériter ce séjour en prison après lequel on le retrouve, à trente-cinq ans, essayant de se refaire une vie avec son amant, Clyde ? Mais on n’attendra pas la fin pour nous donner ces scènes et ces réponses, si bien que toute une part du livre installe le lecteur dans le plaisir ambigu d’assister rétrospectivement à des événements dont il connaît déjà l’issue — comme le romancier lui-même.

     

    Ce refus du classique suspense et ce souci de mettre en scène sa propre fabrication constituent peut-être le second mérite d’un livre dont le vrai sujet fuit et se dérobe comme le sens de la vie pour le personnage principal ou le corps du nageur dans l’eau de la piscine. Car, évidemment, l’eau est ici une héroïne à part entière, qui « soutient » celui qui s’y plonge, le « guide », « creuse pour [lui] un tunnel d’un bleu éclatant, plein de lumière blanche ». Le nageur s’y élance « comme un rêve dans le ciel », rien d’étonnant, eau et air étant ici les éléments jumeaux placés tous deux sous le signe de la continuité. Aussi Danny s’y meut-il sans efforts, loin des mots et de « leurs traîtrises ».

     

    Continuité / discontinuité, dedans / dehors, ces dichotomies sont le vrai cœur du roman, qui accorde du coup une place centrale au corps. Corps essentiellement masculin, qu’on scrute dans le miroir ou dont on note au passage les carnations, les pilosités, et, omniprésentes, les odeurs. Le sexe est là, bien sûr, et dans toute sa crudité. Ne le cherchons pas dans les vestiaires ou les piscines : ces jeunes gens avec qui Danny s’est longtemps entraîné et mesuré « n’étaient pas des visages, des peaux, des cheveux, des bras, des mains, des torses, des seins, des bites et des vagins — mais de simples mécaniques ». C’est la prison qui sera pour notre héros le lieu de découvertes insoupçonnées, et ses étreintes plus tard avec Clyde nous sont narrées avec un vrai sens du petit détail. Le plus intéressant n’est pas là, mais dans les moments, plus fréquents, où, face à ce corps « à examiner chaque jour, avec vigilance », on se trouve au-delà du désir et du dégoût, dans une attention fascinée dont l’objet finit là encore par se dérober, à force de s’offrir comme une pure et irréductible présence.

     

    Tout cela est ambitieux et riche de perspectives. Un peu trop, bien sûr. Tsiolkas, c’est sans doute dans sa nature, en fait beaucoup. Beaucoup de thèmes : à ceux que j’ai mentionnés s’en ajoutent en effet bien d’autres, la trop fameuse « reconstruction de soi », l’homoparentalité qui vient faire son petit tour, la famille, avec d’innombrables scènes d’affrontement ou d’embrassades, à connotation autobiographique probable… Beaucoup de pages, tout simplement : on pourrait dire de ce livre ce qu’on peut dire de la majorité des ouvrages qui paraissent — trop long. Mais celui-ci pouvait-il vraiment ne pas être trop, et l’excès n’était-il pas au principe même de la chose ? On vous l’avait dit : un gros roman, l’Australie, un enfant terrible… Au total, plutôt un beau voyage.

     

    P. A.


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