• Bicyclettres, Jean-Acier Danès (Seuil)

    photo Pierre AhnneAu départ, on est attiré, forcément… Voilà un jeune homme de vingt ans qui publie son premier livre. Et ce livre, qu’est-ce ? Une biographie émue de ses parents ? La vie romancée d’un grand homme ? Un roman réparateur à propos des malheurs du temps ?... Rien de tout cela. Ce n’est même pas un roman du tout : c’est, en onze chapitres, l’évocation de ses voyages à bicyclette, à travers la France, vers des maisons ou des lieux associés de plus ou moins près au souvenir d’écrivains célèbres. D’où le titre, au parfum désuet d’Almanach Vermot.

     

    On se rend ainsi sur la tombe de Valéry à Sète ; au musée Rousseau des Charmilles ; à Brangues (Isère), où planent les ombres de Stendhal et de Claudel ; à Montreuil-sur-Mer, en mémoire des Misérables… Et il y a aussi quelques chapitres sans objectifs mémoriels bien définis car, dans ces promenades qui sont souvent d’assez longs voyages, « la littérature et l’exploration cycliste devien[ent] prétexte l’une à l’autre ». Si bien que le déplacement lui-même, avec ses rencontres, ses incidents, ses paysages, les réminiscences de lectures qu’il convoque et les prétextes qu’il offre à l’écriture, constitue en réalité le vrai sujet.

     

    Pédalage

     

    Alléché par un tel programme, on se lance. Et on est tout de suite tenté de mettre pied à terre. « La légèreté de parvenir à la lisière de l’eau salée dégrippait mes rouages » ; « Son visage était contourné d’ennui, de rythmes misérables à reproduire des gestes occupés »… Mon Dieu, mais quelle langue parle-t-il ? Et ces images : « L’homme (…) est dans la nature comme une jambe sur chaque plateau d’une balance Roberval » ; « Des branches verdâtres enjambaient les murets, comme si elles se défiaient au saut en hauteur »…

     

    Passé le premier choc, il faut se rendre à l’évidence : cet assemblage pataud de membres de phrases mal jointoyés, notre ami pense que c’est un style. Et le pire, comme on dit, est que c’en est un, d’une certaine façon. Car la bicyclette de Danès est plus encline à l’effort qu’au vertige dans les descentes. Et à lire sa prose on a bien l’impression, comme lui, de peiner dans les pentes et de patiner dans la boue. Oui, parce que, malgré tout, comme lui, on a continué, vaillamment, et on peine, on patine. Oh, en contournant parfois prudemment certains massifs particulièrement inquiétants. Les morceaux de bravoure, par exemple (éloge des cartes routières, soirs de Paris, nuit dans la forêt…). Ou les cours en bonne et due forme (sur Rousseau, sur Stendhal, sur Proust… — le garçon recycle ses disserts).

     

    On reconnaît aussi le khâgneux à l’abondance de citations et références. Certes, le principe du livre y invite, mais quand même : Ponge, Stevenson, Rimbaud, Verne, Zola, Camus, sans compter ceux dont on va visiter les maisons ou les tombes, ils y passent tous. Le tout ponctué par quelques fortes sentences : « Il y a souvent dans l’écriture une lucidité plus grande que celle qui se dégage d’un quotidien embourbé parfois dans les fluctuations d’une époque ».

     

    Fontaines

     

    Et en même temps, comme dirait un autre (moins) jeune homme… il y a de jolies choses sur le bord du chemin : « Hier soir, sur la tombe de Paul Valéry, à Sète, je me suis souvenu des matins où je quittais la maison à bicyclette pour observer la mer » ; « À l’horizon, le ciel fait et défait les montagnes tandis qu’une branche de soleil pointe entre les ramures des arbres » ; « C’est la nuit brune et blanche, la lune des sapins »… Avec le narrateur pédalant, on partage le pire et le meilleur : les montées et les plaines arides mais aussi les fontaines et les ombrages accueillants.

     

    Et puis il y a quelque chose de si profondément sympathique dans ces voyages vers des lieux de mémoire souvent décevants et qui, du coup, renvoient symétriquement aux livres à lire et aux paysages à déchiffrer. On sent dans l’entreprise un tel amour de la chose littéraire, une telle attention à la nature, un tel manque de souci des impératifs de la mode et un tel plaisir à déjouer la loi des genres, que… allez, oui, c’est dit : on est prêt à remonter en selle pour le prochain livre de Jean-Acier Danès ! Mais, par pitié, qu’il s’entraîne encore un peu d’abord.

     

    P. A.


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