• Calet, de La Belle Lurette au Tout sur le toutIl y a une ligne qui va de Vallès à Calet en passant par Charles-Louis Philippe, Dabit, Bove et Guérin, pour continuer ensuite du côté de Luc Dietrich. Tous ces gens ont en commun un intérêt qui confine parfois à la fascination pour le peuple — « les humbles », comme on dit, et leur vie quotidienne. Les rassemblent aussi une hargne variable et un penchant, apparemment paradoxal, pour une certaine visibilité du style, comme si, dans un monde assez systématiquement noir, il était une manière de seul recours.

     

    J’aime ces écrivains, je l’avoue, peut-être pour la seconde raison — à moins que ce ne soit pour la première : leur amour du jour le jour et du tout-venant, leur peu d’inclination pour ce qu’on entend par « sujet de roman » en général. De ce point de vue-là Calet est exemplaire.

     

    Le goût du malheur et de l’écriture est sensible dès La Belle Lurette, son premier livre, paru en 1935. On y constate aussi l’importance du matériau autobiographique, qui sera une constante de son œuvre : « Me suivant à la trace sur le théâtre de mes exploits, je suis à la fois mon héros et mon historien », ironisait-il. Comment se serait-il situé par rapport au courant de l’autofiction ?...

     

     La Belle Lurette raconte la naissance et la vie de l’enfant naturel que fut le jeune Henri, élevé par des parents anarchisants et fabricants de fausse monnaie à leurs heures. Diable par la queue, errances, révoltes, adolescence calamiteuse, entre 1905 et le début des années 20. On nous parle souvent de la tendresse de Calet pour les fameux « humbles » mais l’image donnée ici de la vie populaire est plutôt apocalyptique et pas plus tendre que cela. Le ton, du reste, n’incite guère au larmoiement. La fin de la guerre de 14 à Bruxelles : « En déroute, les armées [allemandes] fuyaient sous les sifflets de ce généreux peuple, petit par le nombre mais grand par le cœur, qui avait assez subitement repris le goût de son indépendance ». À propos des activités clandestines de sa mère, et après description détaillée : « La vie était difficile ; nous ne décrochions un avortement que par-ci, par-là ». Au sortir du cinéma, pendant l’adolescence : « Dans la nuit des rues, j’allais d’un pas rapide, chargé de morceaux de femmes. Les seins durs de l’une ; les jambes longues de l’autre ; les fesses molles d’une troisième héroïne, je les emportais sous mes draps où, patiemment, je me fabriquais un petit cadavre sans tête avec lequel j’avais des élancements chauds… ».

     

    On doit reconnaître qu’il y a chez Calet, spécialement dans ce roman, une inclination décidée pour l’organique et pour tout dire le dégoûtant : odeurs de linge sale, bruits de cabinets, ventres ensanglantés où les faiseuses d’anges mettent « la main à la pâte », prostituées qui sous l’effet de la syphilis deviennent « toute[s] pourrie[s] et mauve[s] ». Quant au style, encore marqué par un certain souci de l’effet, il présente déjà quelques traits qui deviendront récurrents : juxtaposition, ellipse du verbe, usage presque systématique de la phrase courte venant clore le paragraphe comme un point d’orgue… Bien sûr, on remarque aussi la prédilection pour les expressions toutes faites, reprises, triturées et tournant au jeu de mots, toujours prêtes à devenir des titres : « Le type se raccourcit les bras sur l’autre type » ; « J’étais (…) un petit bonhomme engagé sur la bonne voie. Le petit bonhomme de chemin » ; « Nous dûmes écouter leurs récits de pluies de balles, de nappes de gaz, de marmitages et d’heures "H", qu’ils avaient sur le bout de la langue et que nous eûmes bientôt sur le bout des doigts. Et par-dessus la tête ».

     

    Tout cela on le retrouve douze ans plus tard dans Le Tout sur le tout (1948), qui relate exactement la même histoire. Pourtant rien n’est pareil, et la lecture successive des deux ouvrages permet de voir comme en accéléré le jeune auteur brillant et furieux des années 30 devenir le grand écrivain. D’abord, si on reconnaît les procédés, il semble qu’ils aient subi une sorte d’estompage ; tout est non pas adouci mais, dirait-on, subtilement brouillé. Subtilité qui apparaît aussi dans la construction, fondée sur un système apparemment capricieux de reprises, d’échos, et sur un art très maîtrisé du détour, « à la paresseuse ». Ainsi de ce chapitre LII, en principe consacré au changement de nom de la rue Marthe devenant la rue Georges-Pitard, et qui, partant des cérémonies officielles, mène à des souvenirs de bains-douches, à un épicier qui tuait les lapins « sur commande », à un marchand de charbon revu après des années et bien malade, pour déboucher brusquement sur la mort de Reine, une compagne très aimée. D’où cette conclusion : « On change, on grossit, on vieillit, on maigrit. Plus d’anthracite à volonté, plus de douches dans les prix doux… Plus de Reine. Jusqu’aux rues que l’on démarque ».

     

    Tout se passe comme si, d’un livre à l’autre, l’auteur de La Belle Lurette avait renoncé à ce qui dans son écriture pouvait paraître trop net, trop tranché, à tout ce qu’elle présentait d’angles aigus. Évolution sensible dans chaque aspect d’un livre qui, par sa composition même, paraît la mettre en scène. La première partie du Tout sur le tout, intitulée « Les quatre veines », qui reprend de façon encore relativement chronologique le récit de l’enfance et des jeunes années, se termine à peu près sur ces mots : « Je n’ai plus rien à dire ni rien à déclarer ». Après quoi suivent « Les bottes de glace » et « Toute une vie à pied », soit les deux tiers du livre. Les titres à eux seuls sont éloquents : on passe d’un récit relativement « carré » à une suite sinueuse et au premier regard hasardeuse d’anecdotes, d’impressions, de souvenirs. Paris devient le personnage principal, et ce rôle essentiel accordé à l’espace s’accompagne d’une composition par associations et contiguïtés, plus « spatiale » que « temporelle ».

     

    Une certaine tendresse (celle de la légende ?) se fait jour aussi, qui reste malgré tout relative ; l’ironie n’est jamais bien loin : « Nous traversions Paris du sud à l’est, par sections. Paris a le dessin d’un cœur. Je me tenais sur la plate-forme, pressé contre la balustrade qui me comprimait la poitrine, j’avais la respiration courte et je m’imaginais éprouver une légère émotion ». La sexualité reste un thème insistant, et passablement angoissant : « J’ai défloré plus que mon compte de vierges ; je ne distingue plus rien d’elles ; je n’aperçois plus qu’un puits noir où je me suis perdu » ; mais les prostituées « ont un air de famille (…), et une grande douceur partout au monde, elles donnent pour un peu d’argent ce que les autres vous cachent ».

     

    À mesure que les histoires à raconter perdent leur importance le rapport à l’Histoire se fait aussi de plus en plus détaché : « Les grandes batailles se suivent, un combat chasse l’autre, les hommes en meurent, l’Histoire seule s’enrichit et grossit ». Il pourrait y avoir quelque chose d’un peu pénible dans ce scepticisme mollement anarchiste qui, ainsi qu’il arrive, frôle l’indifférence réactionnaire. Mais il va de pair avec ce qui fait peut-être l’originalité la plus profonde de Calet, et qui se traduit par un curieux mélange de narcissisme et de désir d’anonymat. L’enfant avait regardé George V, la reine Mary et le président Poincaré passer en carrosse ; l’adulte se rappelle avoir vu leurs successeurs, George VI et Elisabeth, dans une voiture, en 1938 : « La deuxième guerre mondiale éclatait un an plus tard. À quand la prochaine visite royale ? ». Le peuple est réduit au rôle de spectateur, à une passivité assumée, presque revendiquée, et l’auteur-narrateur avec lui, qui, passant de plus en plus souvent au « nous » dans la seconde moitié de son livre, déclare : « Je n’ai presque plus d’existence personnelle — elle est figée. Je vis comme les autres, avec les autres. Je ne suis plus moi, je suis les autres, dans la double acception d’ "être" et de "suivre" (comme on dit : "je suis le mouvement") ». Les autres, ce sont ceux qu’on appelait jadis « les petites gens » : fatalité de l’origine de classe acceptée avec résignation, mais aussi avec un certain enthousiasme, celui, paradoxal, que l’auteur du Tout sur le tout éprouve pour les « petites choses auxquelles on s’attache », les souvenirs minuscules, les quartiers perdus, les rues vides d’une ville où « le gris est la teinte dominante, mais un gris nuancé, différencié à l’extrême ».

     

    La passion de l’inconsistant, du pas grand-chose, du presque rien, voilà peut-être la singularité et, pourquoi ne pas le dire, la modernité de Calet. Car tout son art, dans sa délicatesse et sa sûreté, réside dans la manière dont, par la grâce de l’écriture, il rend visible cette volonté d’effacement, et unique ce besoin d’être pareil à tous.

     

     P. A.

     

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     La Belle Lurette et Le Tout sur le tout, d’Henri Calet, parus chez Gallimard, sont disponibles dans la collection L’imaginaire-Gallimard.

     


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  • Apprenons à écrirePlusieurs universités françaises lancent des masters de création littéraire, sur le modèle du « creative writing » américain. « Le Monde des livres » s’en félicite. Moi aussi. Il était temps d’en finir avec les « tabous », les « préjugés » et les « blocages » qui sévissaient dans ce domaine. Dans le domaine de la création littéraire il y avait de sacrés blocages. L’exemple américain était pourtant là pour nous démontrer qu’on pouvait enseigner ce type de création sans conduire ainsi « à une normalisation de la littérature ». Prétendre qu’il existe une littérature américaine normalisée ce serait en effet faire preuve de mauvaise foi. Le roman américain est de bien des sortes : il y a le roman de campus, le roman des grands espaces, le roman de la jungle urbaine,… beaucoup d’autres.

     

    L’exemple des écoles d’art aurait dû également ouvrir depuis longtemps les yeux des universitaires. Dans ces écoles, depuis longtemps, on aborde « par la pratique, aussi bien la musique que la vidéo, le design ou les outils numériques ». Et c’est vrai qu’avant, quand il fallait apprendre par exemple le solfège tout seul, on était embêté. Pour les outils numériques ça n’était pas commode non plus. Hélène Merlin-Kajman, à qui « Le Monde des livres » donne aussi, on se demande pourquoi, la parole, prétend à propos du solfège que « nous ne passons pas notre vie à chanter ou à dessiner, alors que nous parlons tout le temps ». Mais elle fait du mauvais esprit. Elle est azebin.

     

    Non, il faut se réjouir qu’en France on adopte enfin « une vision plus professionnelle » de la littérature, et qu’on se soucie d’ « offrir aux étudiants en lettres un autre débouché que l’enseignement ou la recherche ». Grâce à leur master de création littéraire ils pourront animer des ateliers d’écriture, comme la plupart des écrivains qui sont censés vivre de leur plume. Parce qu’il y a beau temps que les ateliers d’écriture ont devancé l’Université. Ces ateliers partout fleurissent. Gallimard en organise même un, pour les « passionnés qui écrivent depuis toujours et veulent un retour autre que celui du mari, de l’épouse ou de la cousine ». Rien que cette façon aimable de parler des clients donne envie de s’inscrire tout de suite (1500 euros les quatre séances).

     

    Pour en revenir aux étudiants et être honnête, il faut dire que leur enseigner la création a aussi un autre objectif : les « impliquer davantage (…) comme lecteurs ». Car, voyez-vous, ils n’aiment pas lire. On les comprend. C’est souvent barbant. Tandis qu’en écrivant on crée, on se réalise, on s’exprime, on construit sa personnalité, on communique. Et par-dessus le marché on peut toujours s’imaginer riche et célèbre quand on sera grand. Ça ne fait de mal à personne, ça motive, et ça incite à se taper les pavés dont la seule épaisseur vous décourageait jusqu’alors, Les Illusions perdues, par exemple. Surtout, il y a quelque chose de vraiment sympa et positif dans cette idée que si on veut on peut. On a beaucoup fait croire qu’être écrivain voulait dire être, pour des raisons qu’on ne comprenait pas très bien et dès le départ, dans un certain rapport à la langue. Conception bien réac et peu démocratique. En fait ce n’était pas du tout une question d’être, mais d’avoir, comme tout le reste, ouf. Tout s’acquiert, quel soulagement.

     

    Au fait qu’acquiert-on. Qu’est-ce qu’on apprendra dans ces facs, qu’on apprend déjà dans ces ateliers. L’article que j’ai lu est plus discret dans ce domaine. Jean-Marie Laclavetine, qui anime l’atelier chez Gallimard, donne quand même des indications : « Comment rendre tel mot, telle tournure de phrase plus justes, plus efficaces ou plus poétiques ? Chaque mot compte dans une phrase, chaque phrase dans un paragraphe, chaque paragraphe dans un récit ». J’avoue que je n’y avais pas pensé. Je vais aller m’inscrire tout de suite, tant pis pour les 1500 euros. Je saurai enfin ce que « poétique » veut dire, ça les vaut bien, moi qui me demande souvent ce qu’il faut entendre par là et qui ne suis même pas sûr qu’une phrase doive être « poétique ». Sur ce point déjà j’ai une réponse claire et sans chichis. À l’atelier de Jean-Marie j’en aurai sûrement beaucoup d’autres, je n’ai plus vraiment l’âge d’aller en fac mais j’ai encore, dans cet atelier ou même dans un autre un peu moins cher, une chance d’apprendre les clichés, pardon, les techniques qui font qu’un paragraphe ressemble à quelque chose. Ça me fait juste un peu de peine quand je pense à tous ces Beckett tous ces Proust ces Genet et ces Thomas Bernhard qui vivaient avant les ateliers et les masters si bien que leurs écrits ne ressemblaient à rien. Enfin, à rien de déjà vu.

     

    P. A.

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  • upload.wikimedia.org.jpg Voici la rentrée littéraire. Elle se fait « sous le sceau du réel », c’est Le Monde des livres qui le dit. On s’y pose la question : « La fiction est-elle morte ? » Car dans le déferlement de cette année il faut paraît-il distinguer deux types de « romans » pour l’essentiel. Ceux qui s’inscrivent dans la « veine autobiographique » (moi, ma famille, ma femme, mon mari, mon enfance…) et les enquêtes ou autres évocations de figures célèbres (du président de la République à celui qui a failli l’être).

     

    On écrit toujours sur soi, même quand on parle d’autre chose. Quand on écrit Le Comte de Monte-Cristo c’est encore de soi qu’on parle, même si ça se voit moins évidemment que quand on écrit À la recherche du temps perdu. Donc rien de neuf en ce qui concerne la première catégorie de romans 2012. Que le narcissisme s’y affiche avec moins de précautions que jamais c’est dans la logique de l’époque.

     

    Et il pourrait y avoir lieu de se réjouir devant cette persistance de, disons, l’auto-écriture. Que celle-ci ait traversé sans encombre toutes les années pendant lesquelles on nous a abreuvé de cette scie, la littérature française est nombriliste, confirme ce qu’on a toujours su : les histoires de nombril c’est très intéressant.

     

    Mais il y a nombril et nombril, et diverses manières d’en écrire. Ces nombrils de l’automne 2012, peut-être la seconde catégorie d’ouvrages les éclaire-t-elle d’un jour révélateur, et peut-être aussi dévoile-t-elle la vraie tendance de cette rentrée.

     

    L’obession de la réalité où on se rue comme dans un mur n’est pas nouvelle, comme Raphaëlle Leyris le rappelle aussi. « Racontez-nous des histoires vraies ! », cette clameur, refluant des caniveaux de la presse du même nom et des écrans de la télé, envahit tout de son éclat, cinéma et littérature. Qu’une histoire inventée puisse être plus vraie que la vraie vie, peu de gens dirait-on s’en souviennent.

     

     Et on pourrait voir des motifs de satisfaction dans ce recul de la fiction, si c’était un recul du romanesque. S’il mettait fin à la tyrannie de l’histoire-à-raconter ce serait un vrai soulagement pour bien des auteurs, et pour bien des lecteurs aussi, libérés de l’histoire-à-lire.

     

    Seulement s’agit-il de cela ? À voir la place qu’occupent dans les librairies les rayons « polars » on peut douter que notre époque de jeux vidéo, de manga et de fantaisie, héroïque on pas, soit sur le point de renoncer vraiment à la fiction. Ce ne serait pas plutôt l’inverse ? Plutôt qu’à un recul de la fiction au profit de la réalité est-ce qu’on n’assiste pas à une absorption intégrale de la seconde par la première ?

     

    « Faites des romans de nos vies ! Elles n’ont pas l’air très romanesques mais elles le sont sûrement un peu puisqu’on pourrait après tout elles aussi les raconter. Pénétrez-nous de cette idée et aidez-nous à tenir par là le réel à distance prudente »…

     

    Car avec le réel il faut toujours se méfier. C’est comme avec les requins de la Réunion. On surfe on surfe on oublie qu’il y a des requins, qui font, mon Dieu, leur métier de requins quand ils voient passer un surfeur. En tire-t-on la conclusion qu’il vaut mieux aller surfer ailleurs ou cesser de surfer, sûrement pas, on s’en prend aux pouvoirs publics qui exagèrent de tolérer ce coup de dent dans des existences qu’ils devraient avoir à cœur de garder lisses, pleines, toutes à l’épanouissement personnel, sans aspérités et sans trous.

     

    Ce pourrait sûrement faire une petite fable à propos de la rentrée littéraire 2012 : « Le surfeur, la mer et le requin ». Qui là-dedans représenterait la littérature ? On ne voit pas trop, et c’est peut-être significatif. Dans l’autre histoire à trois : le lecteur, la fiction et la réalité, on ne sait pas non plus très bien où elle se trouve. La réponse dans les livres de la rentrée, sûrement.

     

    P. A.

     


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  • www.africa-onweb.com.jpg Autrefois existait un temps intermédiaire qu’on appelait l’adolescence. Maintenant c’est terminé, à onze ans, d’un seul coup, les enfants se mettent à se comporter en petits adultes. À moins que ce ne soit le contraire et qu’on reste enfant toute sa vie, ce que tendrait à suggérer le spectacle de ces hommes de plus de trente ans qui font de la trottinette vêtus de pantacourts et passent leurs loisirs à des jeux vidéo.

     

    Peut-être d’ailleurs cette histoire d’adolescence était-elle une invention purement littéraire née avec le sentiment bourgeois de la famille, un thème courant de Beaumarchais à, disons, Salinger, avec un pic entre le début du XXe siècle et la Seconde Guerre mondiale ? Non qu’il n’y ait plus de personnages âgés de quinze ou seize ans en littérature, mais les ouvrages qui les mettent en scène ne contiennent plus pour autant que je sache les célébrations de l’adolescence en tant que telle qui ont longtemps marqué le traitement du motif.

     

    D’où peut venir ce goût de toute une littérature pour l’âge ingrat ? Du fait qu’il est incertain, passager, fuyant, placé dès le départ et par définition sous le signe de la nostalgie, donc du lyrisme ? Si une instabilité essentielle est bien ce qui le définit, Alexandre Vialatte était spécialement appelé à en faire son grand sujet. Il y était destiné par son style, que caractérise avant tout la pratique raisonnée du déséquilibre. Chacune de ses phrases balance entre lyrisme, justement, et trivial, de façon à se résoudre en accord dissonant : « Te souviens-tu des soirs dorés comme des icônes qui figeaient le ciel autour des clochers des églises et faisaient clapoter sur l’eau l’ombre chinoise de toute la ville dans une laque de gelée de coings ? » ; « le rhum et la mélancolie nous berçaient l’âme d’une houle qui allait et venait entre la poésie et l’appréhension stomacale ». L’emploi du zeugma constitue d’ailleurs un symptôme évident de cette prédilection pour l’entre-deux (« Le portrait de Mme Lamourette montrait une dame lymphatique qui avait de l’âme et les cheveux frisés »). Et les vers blancs (« C’est que l’or du mirage a des lueurs tenaces »), qui semblent faire retomber d’aplomb la phrase, sont trop nombreux pour que leur solennité apparente n’introduise pas le décalage d’une ironie supplémentaire. Bref avec Vialatte on ne sait jamais très bien « sur quel pied danser », de sorte qu’il ne faut pas s’étonner si ses deux principaux romans se proposent de saisir l’essence d’un âge indécis, peut-être mythique, et oscillant paraît-il entre gravité et insouciance.

     

    Ces deux romans, ce sont Battling le ténébreux et, bien sûr, Les Fruits du Congo. Après avoir été longtemps l’homme-qui-a-fait-découvrir-Kafka-en-France, Vialatte a connu dans les années quatre-vingt une gloire passagère et relative. Elle reposait surtout sur les chroniques, où les véritables amateurs de textes courts et les paresseux trouvaient leur compte. Mais Les Fruits ont quand même un temps été proclamés « livre culte ». C’est vite retombé. Même si l’ouvrage est reparu dans « L’Imaginaire », peu de gens en fait l’ont lu.

     

    Et c’est vrai qu’il y a un côté daté dans ce gros roman un peu bavard. Il est plein de l’humour, des rêves et du quotidien des collégiens des années vingt ou trente, un temps où le « lorgnon », le « faux col » et la « chaîne de montre » étaient « l’uniforme de tout le monde ». Mais justement. À la nostalgie censément propre à l’âge, à celle du narrateur pour ses années de jeunesse, vient se superposer aujourd’hui dans un effet supplémentaire celle qu’éprouve le lecteur pour une époque qu’il ne connaît qu’à travers des photos jaunies. D’ailleurs le retour au passé est le principe même de l’entreprise, puisqu’il s’agit aussi d’une réécriture du livre réputé le chef-d’œuvre en la matière : lieu féerique entrevu qu’on peine à retrouver, fête étrange, héroïne qui se dérobe et meurt, duo de personnages masculins dont l’un, le narrateur, est le faire-valoir de l’autre, tout y est, c’est bien Le Grand Meaulnes. Mais un Grand Meaulnes réussi, c’est-à-dire peut-être encore plus somptueusement raté. Car si la seconde moitié du roman d’Alain-Fournier paraît ne pas tenir les promesses de la première cette faiblesse n’en est pas une dans un texte dont le vrai sujet est la déception. Et si Vialatte revient parfois jusqu’à l’écœurement sur les mêmes images et les mêmes phrases, c’est que le ressassement incantatoire est sans doute la meilleure méthode pour restituer un peu de l’ivresse que procurent les mirages.

     

    « Ces Îles on les voyait à l’autre bout de la ville, du haut des remparts du collège, et il n’y eut jamais rien de si plat, de si nu, de si désolé (…). Mais la distance et notre bonne volonté se conjuguaient pour en tirer merveille ». Comme les Îles, tout dans ce livre semble vu à distance, dans la nostalgie de l’illusion, du désir, ou peut-être d’une nostalgie originelle. Le narrateur, compagnon du héros, dit déjà de lui : « Sa vie se racontait dans ma tête à l’imparfait, cette vitre de musée des héros littéraires ».

     

    Et il est de fait que ce roman rempli d’événements paraît bizarrement figé dans une interminable pause, pleine de détails grossis jusqu’à l’absurde. « La maison du garde-barrière avait l’air d’un jouet sous la lune, et des pots de géranium qui étaient sur ses fenêtes montait une drôle d’odeur, amère et froide, comme métallique ». L’absurde, un fantastique très rigoureusement construit, encore des moyens (kafkaïens ?) pour restituer la vision propre à la période de la vie où derrière le chatoiement des apparences est censé se profiler le fond tragique des choses. Plus on avance dans le roman plus on s’enfonce dans un univers inquiétant, nocturne, réversible, peuplé de figures alternativement hostiles et bienveillantes, comme « la grande négresse » de l’affiche qui promet les fruits du Congo aux jeunes gens incités par elle à s’engager dans les Marsouins. Au bout du chemin qu’elle leur montre, que trouveront-ils sinon un sort funeste. « Tout ça s’était passé comme dans les refrains de l’aveugle. C’était la loi du deuxième couplet ou du troisième, bref celui de la fatalité ». Quand il écrit, en 1949, Vialatte sait, comme nous, où conduisent les années trente. Son savoir surplombe le livre pour faire de la fin des héros le présage d’autres malheurs. Mais si le tragique imprègne aussi ce texte singulier, c’est un tragique drôle, discordant, toujours en équilibre instable. Tonalité unique qui fait des Fruits du Congo, plutôt qu’un roman culte, un grand roman.

     

    P. A.

     photo http-//www.africa-onweb.com

     


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  • fr.wikipedia.org.png Il était une fois un comptable allemand. Sombre, pointilleux, méthodique. Enfant, son jeu favori était de peindre « des cartes stylisées sur de grandes feuilles de papier d’emballage, avec des îles géométriques, des baies aux découpures compliquées, et des canaux ». Il n’aimait pas la montagne, « cette interminable succession de creux et de bosses, tout ce baroque tellurique », et préférait les paysages plats de la lande de Lunebourg. Misanthrope, grincheux, il portait des lunettes, avait arrêté tôt ses études et s’était forgé une culture d’autodidacte en lisant comme un frénétique. Puis sur le tard il s’était mis à écrire, alors ce personnage du XIXe siècle s’était révélé un des écrivains les plus violemment modernes du XXe.

     

    La vie « n’est pas un continuum », mais « une succession d’instantanés scintillants, en vrac ». On peut donc la dire en paragraphes saccadés, troués d’ellipses et de sous-entendus, mis sens dessus dessous par une ponctuation proprement délirante, chapelets de parenthèses, de points d’exclamation, de tirets et de chevrons. Le tout sous le signe du monologue intérieur charriant facéties de collégien, érudition maniaque, lyrisme halluciné, mythologie. Schmidt, qui avait envisagé de traduire Finnegan’s Wake, y mêle quelquefois les mots et les « étyms ». Ceux-ci sont « plus multiformes, plus en veine de witz & de copulations ». La langue des étyms parle « au-dessous du seuil de la censure ». De l’aveu de ses traducteurs, Jean-Claude Hémery, Claude Riehl, elle est « intraduisible ».

     

    Pour ce qui est des « intrigues » : deux hommes empruntent une tronçonneuse ; un maître-nageur raconte comment il a jeté à l’eau de petits moulins à vent décoratifs, puis les en a sortis ; un auteur de chansons populaires, nouvelle incarnation d’Orphée, retrouve son amour de jeunesse dans une auberge de village mais l’y laisse (Vaches en demi-deuil, Tristram, 2000) ; un employé de sous-préfecture est chargé de trier les archives paroissiales (Scènes de la vie d’un faune, Bourgois, 1991, Tristram, 2011)…

     

    Nous sommes entre nous et pouvons bien l’avouer : chacun est en train de penser que tout ça semble fort intéressant mais risque d’être aussi un tout petit peu ennuyeux. Comment se fait-il, second paradoxe d’Arno Schmidt, que non seulement il n’en soit rien mais que sa lecture soit à ce point jubilatoire ?

     

    Cela tient peut-être d’abord à l’usage systématique du décousu. Si, on l’a vu, il est posé en principe d’écriture, c’est qu’il constitue une vision du monde, et à lire les évocations d’Arno Schmidt on éprouve un plaisir voisin de celui qu’on ressentait, enfant, à mettre les choses en morceaux. Leur fausse homogénéité éclate, réduite en fragments habités chacun d’une vie dangereuse et saturés de couleurs discordantes, comme dans ces tableaux expresssionnistes qu’admire le Faune : « les têtes de poupées studieuses des lampes penchées sur leur travail, les formulaires aux angles verts prenaient une teinte vert forêt, insupportable et torturante. Aux murs pendaient des panneaux de lumière vides et biscornus » ; « le ciel, plein à craquer de feuillages, de nuages, de rayures et de couleurs. Il y en avait trop, du haut en bas. Jusqu’à la faucille de la lune qui venait déjà de se ficher sur une branche » ; ou, plus corsé :« : Halte !; là, encore noter les horaires./ Sous la lune ocre de l’arrêt (vert pâle son visage « H » d’aise) ; incommode l’écriteau au niveau du cou écritalamachine, bravement ferblancadré, une gueurle de cellophane : ».

     

    À ce plaisir du saccage, inférieur au « seuil de censure », s’en ajoute, dans les passages censément narratifs, un autre, plus intellectuel mais tout aussi angoissant. Car qu’il s’agisse de raconter une promenade à vélo, un bombardement ou, comme ci-dessus, une descente à l’arrêt d’un bus, Schmidt est toujours totalement déconcertant et parfaitement clair. Si bien que la question qu’on se pose en permanence n’est pas : « de quoi diable parle-t-il ? », mais : « comment serait-on censé dire ça ? ». Le lire, c’est éprouver à chaque instant l’écart entre son texte et ce que serait un récit « normal », pour réaliser aussitôt qu’il n’est pas de récit normal et voir surgir, par-delà tout récit possible, le fantôme insaisissable du réel.

     

    Malgré sa radicale originalité Schmidt reste, surtout en France, relativement peu connu, mais est-ce vraiment là un troisième paradoxe ?… D’ailleurs lui-même a mis en scène sa méconnaissance, disant par exemple à propos d’un de ses romans : « [ sa] non-réception (…) dépassa tous nos espoirs ». D’où la mythologie qui s’est développée autour d’un personnage resté en même temps semi-confidentiel : l’ermite de la lande, l’ennemi des critiques, etc.

     

    Et il est vrai qu’il n’est pas tout à fait fréquentable. Les éloges de la RDA que lui dicte sa détestation pour l’Allemagne d’Adenauer passent mal, de nos jours vertueux. Et à propos du nazisme : « que ta main droite ignore. Aussi, je l’élève dans une ébauche de salut hitlérien, mais, en même temps, je serre le poing gauche, le libre. C’est ainsi que je fais deux parts de ma vie : la droite qui sert l’État, et la gauche qui serre le poing ». On ferait mieux comme héroïsme, aux yeux de tous les héros en chambre. Au moment de la mort de son fils engagé dans la SS et tombé sur le front russe, le narrateur du Faune dit ce qui doit sans doute être considéré comme une métaphore du rapport de Schmidt à la vie sociale et familiale : « Ma femme a envoyé sa casserole de pommes de terre dans le portrait du Führer et elle s’est payé une crise de nerfs. (Moi : je ne ressentais rien. Absolument rien. C’est une chose qu’on ne devrait avouer à personne, mais Paul m’était plus étranger que le dernier des inconnus croisés dans la rue. Aujourd’hui encore, je suis capable de pleurer sur la mort de [Fenimore] Cooper. Mais < mon garçon > ? Je reconnaissais en lui le vide et la consternante médiocrité de sa mère !…) »

     

    Décidément cet homme ne respecte rien : il faut le lire.

     

    P. A.

     photo http-//fr.wikipedia.org

     


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