• ME0000093258_3.jpgÀ première vue ça semble un peu ringard de tenir à la correction de la langue. Une langue vit. Elle évolue. C’est un creuset. Elle se métisse. Et le métissage, c’est beau.

     

    Pourtant, en dépit de ces assertions bien-pensantes, quand on y réfléchit on ne peut pas s’empêcher de penser que ce qui est ringard c’est plutôt de dire : Suite aux opportunités que j’ai su saisir dû à mon Q.I., j’ai pu initier un projet dont je me rappelle. Pourquoi.

     

    D’abord par élitisme. Confessons-le sans hésiter, il est plus satisfaisant de faire partie du petit nombre de gens qui savent que par contre « est une façon de parler de boutiquier » que de la masse de ceux qui disent il faut mieux « parce que c’est plus logique ».

     

    Mais il ne s’agit pas seulement d’élitisme. Il y a aussi la répulsion que suscitent les assertions bien-pensantes. On en est si constamment baigné. On nous répète si souvent que c’est vilain d’être élitiste. L’inévitable et même désirable évolution de la langue, le ringardisme du purisme font partie eux aussi de la vulgate en vogue, comme la condamnation résolue du politiquement correct dont ils sont une illustration. L’expression politiquement correct elle-même on en a la nausée. Les clichés et les fautes de français provoquent au fond le même dégoût, entre ces clichés et ces fautes il y a quelque chose de commun qui tient sans doute à leur consistance minérale et à leur sempiternel ressassement.

     

    Car le problème ce n’est pas la faute en tant que telle, c’est que tous la répètent en croyant qu’elle est juste. La faute, en soi, aucun problème. Le problème c’est l’oubli de la norme. On voit du coup que dans cette histoire de justesse il n’est pas question seulement d’élitisme ou d’accablement devant la vulgarité des vulgates. Il y va du sentiment de la perte, rien de moins (et non pas Il y va de rien moins que du sentiment de la perte, comme diraient les ignorants). La satisfaction élitiste a vite fait de s’inverser en angoisse de submersion quand on a l’impression d’être un des derniers humains à savoir que c’est de cette histoire dont je vous parle est une faute. Je sais ce que vous pensez, tout cela a à voir avec le vieillissement et la perspective de la mort. J’y avais songé moi aussi.

     

    Seulement au niveau de profondeur où nous voilà rendus il faut reconnaître que c’est compliqué. Car je sais bien qu’on ne devrait pas dire « où nous voilà rendus » comme je l’ai écrit à l’instant. Dans ce que j’écris, sans parler de mes virgules, on trouve des tas d’incorrections, et j’adore aussi l’usage des expressions toutes faites, les en rester comme deux ronds de flan ou n’y aller que d’une seule fesse. Le beau style, quoi de plus vulgaire. La pureté, la correction, depuis le XIXe siècle au moins ça ne fait pas de la littérature.

     

    En même temps évidemment je n’irais jamais écrire après qu’il soit parti ou nous nous sommes rencontrés via une amie commune. J’aurais bien trop peur qu’on croie que je ne sais pas, parce que si on le croyait on croirait aussi que c’est le cas quand je sais. Bref, la littérature est affaire d’effets et si le lecteur ne perçoit pas la transgression elle devient un cuir.

     

    Hors du champ littéraire bien sûr ce serait un peu étrange de faire des fautes en signalant, par exemple par un petit ricanement nasal, qu’on n’est pas dupe. Ça finirait par agacer ces ricanements, et puis on ne voit pas tellement l’intérêt. Le plus simple est encore de s’en tenir à une position stricte, réactionnaire, accablée, ringarde. Elle sera toujours moins ringarde que l’autre. Et elle aura en tout cas le mérite de l’élégance.

     

    P. A.

                       


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  • Il faut aimer Simenon. Avant il fallait ne pas l’aimer mais maintenant il faut l’aimer. Ne pas aimer Simenon c’est ringard, èsebinne. Et pas question d’amour furtif, honteux, de lecture entre les draps un jour de rhume, de plage, de sieste, de lecture dans le train après achat dans un kiosque à la gare. Il ferait beau voir acheter Simenon en kiosque. C’était bon avant, quand on n’aurait pas eu l’idée de l’acheter ailleurs, quand on considérait que les talents littéraires de Simenon lui assignaient le kiosque et la gare pour seuls lieux d’achat. Mais maintenant c’est fini, Simenon s’achète dans les meilleures librairies ou pas du tout, il se réclame d’une voix forte, les yeux dans les yeux, à un libraire qui éprouve du respect, bien conscient d’avoir en face de lui quelqu’un qui pense que si Simenon ne s’était pas fait du tort en écrivant tous ces polars il aurait eu le Goncourt et même le Nobel. Voilà le genre d’amour qu’il convient de porter à Simenon à présent.

     

    Au fond, pourquoi. Ça n’est pas Simenon qui est en cause. Pas besoin de le lire, il suffit d’avoir lu deux ou trois de ses livres, juste assez pour voir qu’il y a lieu de se poser la question. En ce qui concerne les réponses c’est plutôt dans les choses qu’on sait de Simenon sans l’avoir lu qu’on a des chances de les trouver.

     

    1. C’est du polar. On a beau dire. Il s’est peut-être fait du tort en écrivant ça mais enfin c’est quand même avant tout ça qu’il a écrit. Et là évidemment on tient un argument. La majorité des gens qui se résignent à lire ne vont quand même pas lire de ces bouquins chichiteux qui prétendent être tout simplement de la littérature. C’est trop chiant.
    2. Ça n’est pas seulement du polar. Sinon les personnes les plus autorisées n’iraient pas le comparer à Proust ou à Kafka. (Il y a des gens qui ne reculent devant rien.) Donc aimer Simenon c’est un peu comme d’aimer Kafka et Proust, mais sans avoir besoin de les avoir lus, ouf, c’est si chiant.
    3. Tous ces livres. Simenon n’est pas de ces auteurs maigrelets qui pondent trois ou quatre ouvrages en se tortillant et ne gagnent rien. Il n’est pas de ces auteurs constipés qui sont tellement pénibles malgré tout, avec lui c’est la graphorrhée, la surabondance, la débacle, les tonnes de pages écrites en fumant des tonnes de pipes entouré de régiments de femmes, et aussitôt converties en flopées d’adaptations télévisées, en autos, en bateaux, en maisons multiples. On voit que les livres rapportent à condition de ne pas être feignant, c’est satisfaisant du point de vue moral.
    4. Toutes ces femmes. Plus particulièrement. Tous ces livres, toutes ces pipes, toutes ces adaptations, mais quand même surtout toutes ces femmes. Il est au moins aussi célèbre pour cette surabondance-là que pour l’autre. Respect.
    5. L’instinct. Maigret c’est bien connu n’est pas de ces types qui réfléchissent. Simenon non plus. Ils restent un certain temps au fond du bistrot à fumer leur pipe et à s’imprégner de la fameuse atmosphère, soudain paf, toute l’histoire leur tombe dessus, de a à z. C’est encourageant de se dire qu’on peut ainsi écrire des histoires sans se casser le bonnet. Car il s’agit bien de…
    6. …raconter des histoires. Revenons à ce qui est sain et simple, un roman c’est une histoire à raconter. Proust et Kafka ne faisaient pas autre chose mais ajoutaient beaucoup de chichis. Simenon au moins c’est clair, net et décomplexant.
    7. Les années cinquante. Ah les vieilles autos, les petits bistrots, le pot-au-feu, les ports, les réclames sur les murs des fermes au bord des routes. Ah Paris. Ah la province. Simenon a fait de la bourgeoisie de province un portrait au scalpel, au vitriol, acerbe, cru, culotté, sans complaisance. Il a franchement révélé que sous des dehors respectables cette bourgeoisie ne l’était pas toujours. Quel choc. Heureusement que c’était la bourgeoisie des années cinquante. Et par ailleurs quelle belle époque les années cinquante, les autos, les ports et les pots.
    8. Les accessoires. Simenon c’est un port, une gabardine, un pot, une pipe, un chapeau, des lunettes, des femmes, des petits plats, de l’imprégnation. D’accord Camus aussi c’était la gabardine, et Sartre la pipe, les lunettes, Malraux la mèche Aragon le parti Flaubert le gueuloir Balzac la cafetière. Mais Simenon en fait d’accessoires l’emporte haut la main sur tout le monde. En matière d’accessoires à côté de Simenon les autres écrivains n’ont qu’à aller se rhabiller, Proust et sa madeleine, Kafka, on ne sait même pas. Simenon au moins on sait. Si un écrivain est une somme d’accessoires on comprend qu’il convienne de placer Simenon haut. Et il y a quelque chose de satisfaisant à penser qu’un écrivain est une somme d’accessoires, la somme des choses qu’on sait de lui sans l’avoir lu. C’est quand même moins chiant.

     

    P. A.

     


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  •   sighsD’ailleurs il est trop tard, c’était du 23 au 29 mai. Et je n’étais pas invité de toute façon. Je regrette bien. J’aurais acquis des idées claires à propos de la littérature. Percival Everett, par exemple, aurait mis fin à mes dernières hésitations : « En tant qu’artistes m’aurait-il dit les yeux dans les yeux, nous sommes chargés de représenter le monde, de le révéler, de le montrer ».

     

    Voilà qui est net. Du reste Le Monde (celui des Livres) pose en gras la question « L’écrivain peut-il échapper à l’actualité ? », on comprend tout de suite que cette question veut dire « L’écrivain doit représenter l’actualité », et on est soulagé. Le nombril c’est fini. « Longtemps je me suis couché de bonne heure » ou « Je crois que j’ai une maladie de foie », adieu,. Il faut dire que ça commençait à bien faire. L’écrivain n’a eu que trop longtemps tendance à parler de son nombril, il est temps que ça cesse, halte au nombril, des ponts, comme celui de Maylis de Kerengal, « récit vertigineux de la construction d’un symbole de la mondialisation ».

     

    C’est quand même autre chose que le coucher de Marcel ou le foie de Fédor. Et là au moins on voit l’utilité. Le coucher le foie on hésite mais la mondialisation on comprend tout de suite que c’est quelque chose, le journal nous en parle tous les matins, même la télé et la toile nous en parlent. L’actualité on n’y coupe pas comme dirait Marie Desplechin. Marie est d’accord avec Maylis et Percy, elle pense aussi qu’ « il faudrait être extraordinairement nul pour ne pas être percé par son temps ». Ça doit faire un drôle d’effet, et en même temps il doit être beau d’être ainsi percé, traversé par l’air ambiant, plein de courants d’air, plein de vide. Vous vous penchez vers votre nombril là vous tombez sur une percée qui ouvre directement sur le monde, il y a de quoi avoir le vertige mais ça remet les idées en place.

     

    Le mot « monde » intervient quatre fois dans les deux mots d’introduction que fait celui des Livres à son numéro spécial Assises. On voit dès le début que la cause est entendue. Les auteurs qui siègent à ces Assises nous dit Le Monde ont « la ferme conviction que la littérature n’est pas un monde hors du monde ». Santiago Gamboa par exemple a bien compris ce que les lecteurs attendent. Ce que les lecteurs attendent de la littérature c’est « ce que ne peuvent dire la théologie, la philosophie, la théorie sociale ou la science ».

     

    Dire qu’il y a eu des gens assez niais pour penser qu’ils attendaient ce que pouvait dire la littérature. Des gens à qui tenez-vous bien les accidents du monde apparaissaient « tous transposés comme pour l’emploi d’une illusion à décrire », et qui la décrivaient « seuls, pour eux-mêmes », « dans la solitude, faisant taire ces paroles qui sont aux autres autant qu’à nous ». Heureusement Maylis Santiago et les autres sont arrivés, ils ont bien montré que Gustave et Marcel étaient crétins.

     

    Parce que je vous parle de Gustave de Fédor de Marcel de Frantz, mais il ne faudrait pas croire qu’on en a complètement fini avec ces conceptions surannées. Ça n’est pas pour rien que des Assises du roman sont organisées à la Villa Gillet à Lyon, il faut rester vigilant, attentif, le nombril on n’en est jamais sorti. Le nombril nous guette toujours. Après Marcel, James, ça a continué, Samuel, Thomas, des histoires de clochards qui sucent des cailloux ou de musicologues hystériques s’entendant mal avec leurs sœurs. Pauvreté. Donnez-nous des ponts ! De l’actuel du saignant du brut, le Rwanda les tsunami les migrants, bref, l’Histoire !

     

    Bon, c’est vrai qu’en tout état de cause les auteurs qui essaient de s’affranchir de l’Histoire eh bien c’est l’Histoire qui « s’affranchit d’eux », « Bye bye les gars ! », comme dit élégamment Marie. Bye bye Gustave, Marcel et Sam. Mais c’est quand même un long adieu. Forcément une erreur de cent cinquante ans ne s’efface pas comme ça d’un coup. Il y a des gens qui persistent, qui s’obstinent, qui y croient toujours. Il faudra encore bien des Assises pour les amener à la repentance, à l’actualité, à l’Histoire. De mauvaise foi comme tout ils prétendent même en parler aussi quand ils s’adressent à leur ombilic.

     

    Incroyable le culot de ces gars. Ils croient qu’ils peuvent s’en tirer comme ça, nous raconter leurs petites histoires riquiqui et nous donner la vraie Histoire en sus en passant sans y toucher. Tout le XIXe siècle dans la mésaventure d’une petite dame qui a trop lu, tout l’après-guerre dans un clochard, toute l’Autriche dans la maison d’un névropathe. Et ça continue, Kertez, autre dadais, s’imagine nous parler d’Auschwitz même lorsqu’il n’en dit rien, ce sot de Bergounioux croit nous faire voir les années soixante quand il coupe les cheveux en quatre à propos de ses affaires de famille à Brive-la-Gaillarde. Je dis qu’il est temps d’ouvrir les yeux à ces gens-là.

     

    P. A.

                                                                                                                


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