• Bleus horizons, Jérôme Garcin (Gallimard)

     

    http-_i.ebayimg.com.jpg Depuis que l’activité de romancier consiste essentiellement à raconter les vies authentiques de vraies personnes, une saine émulation conduit les auteurs à des choix quelquefois inattendus. Ainsi, aller prendre pour sujet, comme l’a fait Jérôme Garcin, Jean de La Ville de Mirmont, voilà qui peut paraître d’une originale modestie.

     

    Car qu’y a-t-il de romanesque, à part sa mort, dans la vie du jeune employé de bureau bordelais tué au Chemin des Dames en 1914 ? Ses rêves ? Oui et non. S’il a eu le temps d’écrire les poèmes de L’Horizon chimérique (dont quatre furent superbement mis en musique par Fauré), il est aussi l’auteur, en plus de quelques « contes », d’un court roman, Les Dimanches de Jean Dézert. Le contraste entre les deux titres dit assez qu’il a là deux inspirations bien différentes. Et en y regardant de plus près cette dualité est présente dans chacune des œuvres. Car si on trouve parmi les beaux vers post-baudelairiens du recueil des choses comme : « Car j’ai de grands départs inassouvis en moi », le dernier poème se termine sur une discordance plutôt digne de Laforgue :

    « Voilà ! Je suis parti plus loin que les Antilles,

       Vers des pays nouveaux, lumineux et subtils.

       Je n’emporte avec moi, pour toute pacotille,

       Que mon cœur… Mais les sauvages, en voudront-ils ? »

     

    Quant à Jean Dézert… La redondance qui, dans le titre encore, associe son nom aux dimanches, annonce évidemment tout un programme. Et pour les lecteurs distraits la présentation du héros au début du premier chapitre achève de mettre les choses au point : « Les jambes de ses pantalons, ainsi que les manches de ses vestons, se plient d’eux-mêmes aux genoux et aux coudes. (…) Que dire de plus pour le dépeindre ? » Certains sont allés jusqu’à dire que Jean de La Ville de Mirmont avait peut-être été à Beckett ce que Dujardin fut à Joyce, c’est un petit peu exagéré, et, à mon sens, pas tout à fait exact. Jean Dézert me semble plutôt s’inscrire dans une tradition très française de l’employé de bureau, tradition qui irait de Maupassant à Guérin ou Calet, en passant bien sûr par Huysmans. Plus près de nous, Houellebecq, pour le meilleur et le pire, s’en souvient un peu quelquefois.

     

    « Je vais faire des vers, cela m’occupera », dit le héros de Jean de La Ville de Mirmont un jour qu’il a « terminé de bonne heure la tâche imposée à son zèle quotidien ». Sa poésie finit ainsi : « Conscient de mon rôle obscur, jusqu’à la mort, / J’écrirai des projets, des notes, des rapports… » Le rédacteur entré à la Préfecture en 1911 savait de quoi il parlait. Il a trouvé le ton pour se peindre lui-même sous les traits d’un de ces personnages qui se regardent, avec une désolation résignée, vivre de façon profondément non littéraire : détachement, ironie, absence radicale d’événements. Cependant on est dans un roman et il faut bien qu’il se passe quelque chose. Jean Dézert va par conséquent faire une rencontre : « Quel guide devant mon ennui que le balancement de ces hanches de femme ! Tout cela élargit ma manière de voir et détourne mes idées de leur cours habituel, en leur ouvrant des aperçus nouveaux ». Seulement les « peines de cœur » ne tardent bien sûr pas à survenir (« Il importe d’agir en conséquence et de jouer mon rôle selon les règles admises »). Le héros envisage donc de se suicider, et, pour ce faire, « choisit un dimanche afin de ne pas manquer son bureau ». Cependant il renonce vite, « se sachant de nature interchangeable dans la foule et vraiment incapable de mourir tout à fait ».

     

    À lire ces phrases, pas de doute : ce petit livre publié à compte d’auteur faisait bien, du manque de littérature, une œuvre littéraire, assez subtile, drôle et triste pour faire regretter que son auteur ait tant insisté pour partir au front que sa myopie aurait pourtant pu lui épargner. Et La Table ronde a bien fait de rééditer en 1998 Les Dimanches de Jean Dézert (« La Petite Vermillon »), repris par Grasset avec L’Horizon chimérique, sous ce titre, en 2008 (« Les Cahiers rouges »).

     

    Tout cela pour vous parler… de quoi, déjà ?... Ah oui : du roman de Jérôme Garcin. Eh bien il est parfait ce roman, rien à redire. Garcin a lu attentivement les introductions des ouvrages que je viens de citer, dont la belle préface de Mauriac. Il a fait de tout ça une très bonne compilation. Beaucoup de citations de Jean de La Ville de Mirmont émaillent aussi le livre, où elles deviennent toutes de « terrible[s] et prémonitoire[s] aveu[x] ». On voit la guerre, « où il n’y a jamais d’entractes et où le rouge des rideaux est celui du sang ». On rencontre aussi un personnage qui a combattu auprès de Jean de La Ville de Mirmont et est complètement obsédé par son souvenir, on ne sait pas très bien pourquoi. Il va se consacrer tout entier à son œuvre, du coup il rend visite à des tas de gens célèbres, à cette occasion nous les rencontrons aussi, ça fait plaisir. Évidemment l’auteur oublie un peu en cours de route qu’il est censé raconter également l’histoire de ce brave homme. Mais il s’en souvient juste à temps et concentre à la fin dans un gros chapitre tout ce qu’il avait oublié de nous en dire. On est donc pleinement satisfait. Et puis Bleus horizons (vous avez vu l’astuce ?) a le grand mérite de donner à ceux qui ne le connaîtraient pas l’envie de lire Jean de La Ville de Mirmont. Lisons donc Jean de La Ville de Mirmont.

     

    P. A.

     


  • Commentaires

    6
    Mercredi 10 Avril 2013 à 11:56

    N'oublions pas que le livre de Jérôme Garcin est un "roman"... C'est d'ailleurs bien ça le probl!ème.

    5
    Mercredi 10 Avril 2013 à 11:50
    Mais ces aristocrates avaient pour le moins subi des revers, n'étaient-ils pas des "déclassés", ce qui n'est pas rien dans une vie ou dans celles de ceux qui vous ont précédés... Le nom, surtout si éclatant, ne compte pas rien dans le regard que les autres portent sur vous, c'est cela qui m'intrigue, mais ce n'est sans doute pas le sujet. Ce serait étonnant, quand même, dans une biographie, qu'il ne soit pas fait mention de l'histoire de la famille.
    4
    Mercredi 10 Avril 2013 à 11:30

    Jean de etc était issu d'une famille d'aristocrates bordelais. Aussi invraisemblable que ça puisse paraître, c'était bien son nom.

    3
    Mercredi 10 Avril 2013 à 11:20
    Mais quand même, ce nom incroyable, on ne nous en dit rien? Il ne vient tout de même pas de n'importe quelle famille de ronds-de-cuir, ce pauvre jeune homme?
    Très intéressante chronique, en tout cas, comme toujours...
    2
    Samedi 30 Mars 2013 à 11:28

    Les vies minuscules, pourquoi pas, quand elle sont bien racontées...

    1
    Samedi 30 Mars 2013 à 10:07
    Ah mais oui, on m'avait offert une édition dans la typo intéressante des éditions Cent Pages de ce Jean Dézert. Il attend dans ma bibliothèque que j'en fasse la lecture et ce fort intéressant article m'y pousse.
    Quant à l'effet de mode des vies minuscules ou pas, il faudra s'y résoudre: c'est une lame de fond, quelque chose comme un genre, ce qui peut-être ressemble le plus à un mouvement d'ensemble aujourd'hui.
    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :