• Ce genre de choses n'arrive jamais, Mika Waltari, traduit du finnois par Anne Colin du Terrail (Actes Sud)

    https-_upload.wikimedia.orgOn le connaît surtout pour ses romans historiques. Au point que le nom de Mika Waltari (1908-1979) a été un peu éclipsé par celui de son personnage le plus célèbre, Sinoué l’Égyptien (1945, Jeheber 1947 pour la traduction française). La « pépite inédite » qu'Actes Sud publie en ce mois de juin 2015 (sans nous dire si c'est l'œuvre originale qui est inédite ou seulement son excellente traduction) n'est pas sans rapport avec l'Histoire. Mais tout son intérêt réside dans la manière dont elle lui tourne en même temps le dos.

     

    Car ce livre au titre discrètement insolent s'écrit tout entier contre le genre qui a rendu l'écrivain finlandais célèbre : tout proche du roman historique, il le refuse en chacun de ses choix. Celui de la brièveté, d'abord (à peine plus de cent pages, c'est si rafraîchissant en nos jours de pavés). Et puis les personnages historiques brillent par leur absence. D'ailleurs les personnages tout court n'ont même pas de nom et ne sont désignés que par leur statut dans le roman (« l'homme », « la femme »), leur fonction (« l'officier », « le patron »…), leurs particularités physiques (« le tatoué »…). L'absence d'ancrage géographique s'affiche tout aussi ostensiblement : on voit bien qu'on est dans le Nord, puis dans un pays proche des « Balkans » ou de « l'Orient », mais on n'en saura jamais plus.

     

    Où est l'Histoire, alors, dans tout cela ? me direz-vous. Elle surgit dès le début du livre en une phrase, et ne cessera dès lors de se dresser à l'arrière-plan d'un récit qui, à l'image de ses héros, la frôlera sans s'y plonger : « On était en mars 1939 ». Et le narrateur d'ajouter, à propos de « l'homme », son personnage principal : « Mais sa lassitude, son désir d'évasion étaient tels qu'il était certain que la guerre n'éclaterait pas cette fois non plus ». Aussi, et malgré les bruits alarmants qui circulent, ne renoncera-t-il pas à prendre l'avion pour d'autres cieux — un peu comme Mika Waltari lui-même rédigeant, en 1939 aussi, ce récit faussement exotique et vraiment prophétique.

     

    L'intrigue tient en peu de mots : « l'homme » prend donc l'avion mais après la première escale il sera le seul passager avec « la femme », dans un appareil qui survole des pays d'où on lui tire dessus, par temps perturbé de surcroît au sens météorologique aussi. Crash, mort du pilote et de son second, survie miraculeuse des deux héros, lesquels, dépouillés de tous leurs biens, vont s'enfoncer, à pied, dans un lieu inconnu et dans un univers violent mais puissamment attractif.

     

    Au revers de l'Histoire, Waltari brode une fable, dont on ne sait pas exactement ce qu'elle veut dire, comme c'est le cas des fables les plus belles. Mais qui a sa morale, en forme d'énigme : « Tu ne vois pas ? dit l'homme. De beaux dieux sans pitié sont assis au sommet de la montagne et jouent aux dés le destin des hommes. Jette ta bague dans l'eau, essaie de les acheter, peut-être feront-ils preuve de clémence ».

     

    Les dés sont-ils déjà jetés, et l'accident d'avion auquel les deux héros semblent avoir échappé leur a-t-il été fatal ? On peut le croire. Le même personnage ne déclare-t-il pas quelques pages plus haut : « Je ne suis pas triste. Pourquoi le serais-je ? Je suis mort hier soir presque exactement à cette heure ». À quoi son interlocuteur, « la mine sombre », répond : « Je suis mort il y a déjà plusieurs années ».

     

    Mais « la femme » dit plus simplement : « Peut-être allons-nous (…) nous réveiller ». Et, de fait, le livre est construit à la manière des rêves, où l'atmosphère et la texture des choses changent insensiblement et sans cesse du tout au tout. Il n'est que de comparer la première page, scène d'intérieur où « la lampe de chevet à abat-jour métallique » jette « une lumière crue » tandis qu' au dehors règne un début d'hiver scandinave, au fleuve de la page ultime, « noir et brillant », dont les étoiles « strient la surface » et qui sent « l'humus ». On est passé de l'intérieur à l'extérieur, du froid au chaud, de la rigidité à la nonchalance, selon un glissement progressif subtilement accompagné par des changements dans les sons, les couleurs, les ambiances, et que le crash précipite sans y introduire de véritable solution de continuité. On bascule ainsi, lentement mais sûrement, dans un autre univers, brutal et sensuel, où, dans des villes poussiéreuses, erre une troupe de cirque avec son directeur, sa Bohémienne, son nain, son singe, son caniche ne se déplaçant que sur les pattes arrière. Les deux bourgeois du Nord seront adoptés par eux sans discussion et s'embarqueront en leur compagnie sur le fleuve final.

     

    Quel est cet envers de la réalité habituelle auquel ils accèdent ? Ces personnages issus d'une toile de Picasso ou d'un poème d'Apollinaire incarnent-ils les illusions de l'art ou la vraie vie ? Nous qui savons ce qui se passera entre Europe centrale et Balkans après l'an 1939 pour les Bohémiens, les nains et autres saltimbanques, les voyons en tout cas comme les figures en sursis d'un monde voué à l'anéantissement. Et notre savoir rétrospectif ajoute à cet étrange et beau récit une profondeur supplémentaire.

     

    P. A.

     

    Ce texte est paru une première fois le 1er juin 2015 sur le site du Salon littéraire

     


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