• Cher ami, de ma vie je vous écris dans votre vie, Yiyun Li, traduit de l’anglais par Clément Baude (Belfond)

    lepaveblog.coLe modèle, revendiqué, c’est Montaigne. Comme lui, l’auteure d’Un millier d'années de bonnes prières pratique, dans ce qu’elle nomme des « essais », ce qu’il aurait appelé la « farcissure » ; mêlant récit, philosophie, autoanalyse, réflexions littéraires, et se maintenant systématiquement dans la marge de tous ces genres. Comme lui, aussi, elle suit des chemins savamment sinueux : dans chacun des neuf chapitres, on part d’un point précis qu’on perd très vite de vue, pour un enchaînement de digressions apparentes et faussement décousues, lesquelles reviennent au point de départ dans une chute inopinée où se révèle (quelquefois) la cohérence de l’ensemble.

     

    « Ce vide qui dit : tu n’es rien… »

     

    Chacun de ces chapitres a pour centre, si on peut dire, une ou plusieurs figures d’écrivains : Mac Gahern, Zweig, Tourgueniev, Larkin-Bowen-Hardy, Trevor. Mais il y en a bien d’autres en plus, à commencer par Katherine Mansfield, qui, dans une phrase de son journal, a soufflé le titre. Celui-ci dit la difficulté de communiquer ou, ce qui est ici pareil, de se préserver des autres pour être soi. Car tel est bien le motif obsédant de la pensée comme des œuvres de celle qui se félicite d’avoir, pour son « salut personnel », « répudi[é] [sa] langue maternelle ». L’anglais, hors de la sphère d’influence d’une mère redoutée et d’une Chine dévorante, a pu, pour elle, devenir cette « langue intime » qu’elle oppose à la « langue publique » : « Souvent j’oublie », dit-elle, « quand j’écris, que l’anglais est utilisé par d’autres gens ». Et l’acte d’écrire peut dès lors dessiner l’« intervalle » où se tenir, entre aliénation par autrui et risque d’effondrement sur soi.

     

    Tel est le fond, très sombre, sur lequel se détachent des propos secs et discrètement ironiques. L’autre maître de Yiyun Li, c’est un de ceux de son maître Montaigne, et on est surpris de lire son nom sous la plume d’une écrivaine d’un peu plus de 40 ans, née en Chine. Quoique, en réalité, Sénèque, ce ne soit pas si inattendu pour quelqu’un qui proclame paisiblement un « fatalisme » réputé, à tort ou à raison, bien oriental. Et certaines phrases de Cher ami,… sonnent comme les sentences d’un sage de notre Antiquité : « Rien n’a d’importance », « Peu de choses ont un sens », « Toutes les choses du monde ne suffisent pas à étouffer la voix de ce vide qui dit : tu n’es rien ». On ne l’apprend, comme tout le reste, que peu à peu, mais, à l’origine du livre, il y a « une année à sombrer dans le désespoir le plus noir ». Année marquée par deux séjours à l’hôpital, et par la tentation du suicide, dont la possibilité, sans cesse interrogée, revient ici comme un leit-motiv. « La perspective de disparaître du monde est une sortie de secours à laquelle j’ai accepté de renoncer quand j’ai quitté l’hôpital », écrit l’auteure. Et de se demander à elle-même : « Qu’est-ce qui t’a fait penser que le suicide était une option appropriée, voire la seule ? »

     

    « Un lotus en hiver »

     

    Option qui hante les souvenirs d’enfance, d’adolescence, de jeunesse, parsemant le livre de Yiyun Li. Car, Montaigne toujours, elle joue ici avec l’autobiographie et le refus, maintes fois affirmé, d’y tomber. Des fragments de son existence américaine ou, surtout, de sa première vie chinoise, affluent sans cesse, gardant le caractère détaché et apparemment neutre qui les préserve du « mélodrame », dont elle analyse froidement par ailleurs les dangers et les charmes.

     

    Dans cette Chine des années 1970-1980, sur laquelle plane rétrospectivement l’ombre de Tian’anmen, on se tue beaucoup, donc. On avale du désherbant, on se jette par la fenêtre. La narratrice y fréquentait l’école, puis y a fait un passage obligé par l’armée (« Une des activités que je redoutais le plus était la séance de cinéma hebdomadaire »). Certains de ces fragments « narratifs » se réduisent à des images : une rue où attendre le bus ; « un nid d’hirondelle sur un balcon » ; « le fil barbelé sur le toit » ; une fleur de lotus flétrie (« Depuis, j’ai toujours eu l’impression, fausse, que rien ne paraît plus mort qu’un lotus en hiver »)… Les récits de souvenirs plus développés et mis en scène pourraient aussi bien être de brèves nouvelles. Des nouvelles de Yiyun Li, s’entend, lisses, froides, sans commentaires, prêtant elles aussi aux instants comme aux choses l’énigmatique fixité qu’a parfois le poème. C’est peut-être par ces bribes de son passé que la grande écrivaine sino-américaine sait le mieux, « de sa vie », nous atteindre au cœur de la nôtre.

     

    P. A.


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