• Cher Monsieur M., Herman Koch, traduit du néerlandais par Isabelle Rosselin (Belfond)

    http-_blog.zodio.fr_wp-contentUn cas d’école. Vous m’avez souvent entendu déplorer la passion funeste de l’époque pour les gros romans. Certains pensent peut-être que c’est là l’obsession particulière de quelqu’un qui, en tant qu’auteur, n’a jamais produit que du court. Eh bien, qu’ils lisent le livre d’Herman Koch. Ils verront, avec une certaine fascination, ce qui pourrait tenir en 200 pages proliférer jusqu’à occuper plus du double. Dommage, pour ce qui aurait pu être un petit récit teigneux et roublard. Mais l’auteur est, dans sa Hollande natale, un « journaliste réputé » et, qui plus est, nous dit-on, un « animateur télé » : il connaît les tendances. Hélas.

     

    Une affaire embrouillée

     

    Il est vrai que l’histoire est un peu compliquée. Le Monsieur M. du titre est un écrivain déjà âgé et dont l’étoile, encore vive, pâlit. Son voisin lui écrit des lettres mystérieusement hargneuses qu’il n’envoie pas. On saura par la suite pourquoi : ledit voisin, qui se prénomme Herman comme l’auteur, a été accusé dans son adolescence d’avoir assassiné son professeur d’histoire, lequel harcelait, après en avoir été l’amant, sa petite amie, la belle Laura. Or, Monsieur M. a fait de ce fait divers un roman, dans lequel il ne laissait aucune place au doute. Alors que, justement… Mais n’en disons pas trop, et laissons le lecteur patient aller jusqu’au bout de cet apparent thriller, qui sait en ses moments de grâce créer un vrai suspense, même si à la fin l’auteur ne sait plus très bien que faire de tous ses personnages et en laisse un ou deux en plan.

     

    Peu importe. L’essentiel est quand même de faire long. Pour y parvenir, Herman Koch complique encore son affaire déjà embrouillée, par les moyens conjugués de la polyphonie et de l’analepse. D’un chapitre à l’autre on change en effet de personnage central et, à cette occasion, de narrateur ou en tout cas de point de vue, ainsi que d’époque. À quoi s’ajoutent quelques effets de mise en abyme. Commentant les œuvres de Monsieur M., le Herman du livre se prend à l’occasion dans ses lettres pour le romancier : « Je me demande tout à coup ce que vous feriez dans mon cas. Je peux passer tout de suite au lendemain… » Au cours d’une interview, M. lui-même se livre à des considérations que son créateur aurait dû mieux écouter : « On lit parfois des livres sans pouvoir se défaire de l’impression que l’auteur a voulu en rajouter. Qu’il a pensé ne pas pouvoir se contenter d’un seul élément crucial ».

     

    Faisons gicler du Dreft…

     

    Tout cela ne va pas sans adresse, mais il y a des effets pervers. Les changements de focale encouragent aux redites. Nous projette-t-on un film d’amateur aux environs de la page 300, on le reverra sans pitié dans tous ses détails quand, 150 pages plus loin (eh oui !) un autre personnage devra le visionner. Vous me direz que ce que j’appelle effet pervers n’a rien de pervers aux yeux de l’auteur : la répétition a une grande vertu, elle génère des pages.

     

    Un autre moyen d’en produire, c’est de faire un sort à tout ce qui passe. Le moindre personnage secondaire a droit à son portrait psychologique en règle ; une comparaison lâchée en passant donne lieu à tout un paragraphe ; les faits et gestes les plus innocents sont grossis à des dimensions qui frôlent l’inquiétante étrangeté : « Stella, qui avait sorti de l’évier l’ensemble des assiettes, fourchettes, cuillères et couteaux pour les poser sur le plan de travail, a fait gicler du Dreft dans la bassine remplie d’eau chaude » (à mon avis, le Dreft est un liquide-vaisselle néerlandais).

     

    Pantalons bataves

     

    C’est intéressant de lire Cher Monsieur M., on développe sa capacité à sauter un paragraphe sur deux, ce qui n’est pas si simple : si on ne veut pas perdre le fil, il faut apprendre à distinguer dès le début le paragraphe qu’on peut passer de celui qu’il convient de lire. Quand on y parvient, on dépouille le roman d’Herman Koch de ses affûtiaux. Que reste-t-il, alors ? La peinture des adolescents et du groupe qui les rassemble. Là, il faut le reconnaître, Herman (Koch) sait y faire. On sent qu’il s’y connaît. Il se met même si facilement à leur place qu’on se demande si le roman écrit par Monsieur M. s’intitule Règlement de comptes par hasard. Koch et ses jeunes héros en ont en effet visiblement gros, passez-moi l’expression, sur la patate. Mettez-vous à leur place… Ils doivent (ou ont dû ?) supporter des parents (« dans l’ensemble, des créatures risibles ») et, pire que tout, des profs, autrement dit « des ratés. Ratatinés et frustrés », à la vie « vide et inutile » et qui, comble de l’horreur, portent « de vilains pantalons gris ou marron clair à plis, taillés dans un tissu synthétique indéfinissable ».

     

    À mes moments perdus il m’arrive de m’adonner moi-même à cette activité honteuse, l’enseignement, mais je tiens à proclamer ici bien haut que je ne porte jamais des pantalons pareils. Je ne peux rien certifier en ce qui concerne mes collègues bataves, évidemment… Mais il n’y a pas que les enseignants qui trinquent dans le livre d’Herman Koch. Celui-ci en veut aux adultes, dont, probablement, il s’exclut, en général, aux vieillards en particulier, plus encore quand ceux-ci sont écrivains. Et voilà d’ailleurs le second point fort de son livre. Les réflexions du vieil auteur, « qui, dans une librairie, vérifie toujours au centimètre près l’espace qu’occupent ses œuvres sur les étagères » sont, il faut l’avouer, fort réjouissantes. Fielleux et misanthrope à souhait, ce Monsieur M. : « S’il écrivait ce qu’il pensait vraiment, sous sa forme la plus crue et la plus fruste, ce serait terminé d’un seul coup. Les lecteurs, emplis de dégoût, se détourneraient de lui ». Cela s’applique-t-il aussi au vrai romancier, et sa fascination pour les gens jeunes provient-elle de ce qu’il se voit déjà en vieille gloire pleine de rancœur ? En tout cas, vieillard méchant, enfants cruels, il tenait là la matière d’un beau face-à-face. Dommage, décidément, qu’il ait fait sien l’adage qu’il prête à un de ses héros : « Tout livre entassé en grandes piles à côté d’une caisse est un chef-d’œuvre ».

     

    P. A.


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  • Commentaires

    4
    Jeudi 9 Juin 2016 à 22:12

    Merci et à bientôt !

     

    3
    carte bleue
    Jeudi 9 Juin 2016 à 18:42

    C'est ce que vous expliquez avec tellement de pertinence dans votre note. Merci encore pour cet éclairage. J'ai hâte de vous lire au sujet de nouvelles parutions. Vivement la rentrée littéraire !

    2
    carte bleue
    Mercredi 8 Juin 2016 à 20:13

    Merci pour votre note pleine d'humour qui traduit exactement mon sentiment.

    Je viens de finir ce roman. C'est vrai que je m'y suis un peu perdue, j'ai du arrêter ma lecture plus d'une fois pour faire le point sur les personnages, l'intrigue, la cohésion, le pourquoi du comment.... mais le suspens allant crescendo, le ciment a commencé à prendre et sans pour autant réussir à établir les liens que je cherchais j'ai commencé à courir sur un chemin que j'avais choisi, quitte à me tromper de direction, pour arriver essoufflée, haletante, à la fin de l'ouvrage. Je n'irai pas plus loin dans mon analyse  au risque de m'y perdre, mais je garde une vraie sensation de plaisir de lecture, quelque peu perturbante mais surtout stimulante. 

      • Jeudi 9 Juin 2016 à 08:23

        Oui, c'est bien le problème de ce livre : un vrai suspense, et quelque chose à l'arrivée qui aurait pu être très réussi, si l'auteur ne s'était pas égaré lui-même dans l'épaisseur, à tous les sens du mot, de son entreprise...

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