• Chien blanc et balançoire, Mo Yan, traduit du chinois par Chantal Chen-Andro (Seuil)

    www.chineescapade.comTous les livres de Mo Yan pourraient à la limite s’intituler comme le récit paru en 2013 et qui a pour titre Le Grand Chambard (Seuil, également traduit par Chantal Chen-Andro, voir ici). Le chambard du prix Nobel de littérature 2012, c’est bien sûr l’histoire de la Chine populaire, telle qu’il l’a vécue, de la Révolution culturelle aux nouveaux riches. Mais c’est aussi l’existence chaotique du petit peuple des campagnes, narrée sur le mode truculent ­— et, enfin, cette narration elle-même, tout en mélange de tons et en ruptures.

     

    Couvercle de théière et testicule unique

     

    On retrouve tout cela dans le recueil de sept nouvelles, parues dans des revues chinoises entre 1995 et 2000, que le Seuil publie aujourd’hui. Elles mettent en scène des communautés villageoises pleines de figures pittoresques, et ce, à tous les sens du mot : parmi ces « paysans pauvres et moyens pauvres » on compte une borgne, un muet, un aveugle, un enfant à (très) grande bouche, un homme à testicule unique (l’autre a été mangé par les chiens), et beaucoup de gens à tête carrée (l’oreiller en bois de jujubier en est la cause) ; la tête d’un autre personnage « est une lanterne en papier rouge » ; Gracieuse, une des héroïnes, est surnommée « Couvercle de théière », ce qui constitue « un grand éloge de la beauté »…

     

    Le pittoresque, c’est aussi la vie des villages ou des petits bourgs, la nourriture, les fêtes, les commérages, la famille omniprésente et la sagesse populaire — « En l’absence de souci, point de témérité, dans un moment critique, pas de lâcheté » ; « Une femme mariée est comme un cheval en rut, une tape sur la croupe et le voilà qui fait l’important » ; « Seule la merde fraîche peut coller à la peau ».

     

    Voyous héroïques

     

    Parfois, dans ce déluge d’adages, se glissent malignement quelques fragments mal digérés des pensées du président Mao (« Si la chaleur ne peut transformer la pierre en oiseau, elle peut transformer un œuf en oisillon »). Car la politique et l’Histoire ne sont jamais loin — comment pourrait-il en être autrement ? Le conflit entre l’ancien et le nouveau joue un rôle essentiel, « les seize points de la grande Révolution culturelle » se mêlant aux considérations sur le fauchage des blés. Mais si les cadres et les officiels sont souvent ridiculisés, l’image du régime ou de ses mutations est d’une complexité et d’une absence de manichéisme qui sont peut-être pleines de prudence. Ainsi le dernier récit, sans doute le plus beau, constitue-t-il un petit chef-d’œuvre d’ambiguïté idéologique. Au début de cette nouvelle, intitulée Graine de brigand, You Douguan manque d’être fusillé pour désertion ; puis, ayant usurpé par ruse le pouvoir du commandant de sa brigade de « civils mobilisés », il l’exerce si efficacement qu’il mène à bien la mission assignée, conquérant au passage l’estime de l’instructeur politique. Mais le « voyou » se prend lui-même d’admiration pour « ce communiste squelettique » qu’habite une foi « inébranlable ». Et cette conversion annonce la métamorphose du quasi-déserteur en héros de la guerre contre les nationalistes. Tout cela enveloppé dans un récit virtuose où se mêlent épopée, grotesque, tragique et un brin de fantastique, le tout ponctué d’échappées lyriques éblouissantes.

     

    Car le troisième grand personnage, après le peuple et l’Histoire, c’est l’écriture. Les narrateurs de Mo Yan adoptent souvent le ton faussement naïf du conteur populaire : « Vous pouvez vous faire une idée de mon humeur du moment ? Non, impossible. Car vous ne l’avez pas vue quand elle lui parlait »… Cependant, sous cette apparente bonhomie, c’est une sophistication extrême que révèlent ces histoires dont les dénouements souvent se dérobent : le héros de la nouvelle-titre, devenu homme des villes et retournant pour une visite nostalgique dans le village de sa jeunesse, y répondra-t-il au désir de son amie d’enfance retrouvée ? Celui de Trois chevaux, qui semblait préférer à sa femme ses bêtes, les a-t-il fait mourir d’épuisement sous nos yeux uniquement pour qu’elle lui revienne ? Gracieuse, alias « Couvercle de théière », a-t-elle pour finir été tuée, et par qui ?...

     

    « Soie rouge », « arbre mort », « sons de cloches épars »…

     

    Ce caractère énigmatique et comme inachevé n’est qu’une des formes que prend le (faux) désordre généralisé qui est le principe de récits troués d’ellipses et en proie au mélange constant des tonalités. Au milieu de scènes d’action frénétiques, ce sont parfois de brefs coups d’œil au cadre naturel, splendide en son indifférence. Car les sensations, olfactives ou, plus souvent, visuelles, jouent un rôle central : « Le ciel pâlit, (…) tout l’univers, des arbres aux herbes fanées, est teint en rouge » ; « La lumière hivernale est comme une douce soie rouge circulant entre ciel et terre » ; « Le crépuscule s’effaçait sans bruit, le ciel devenait d’un bleu pâle laiteux, (…) de la rivière Balong s’élevaient les souffles d’une brume légère »…

     

    Au hasard de ces paysages d’estampes, admirablement restitués dans la traduction de Chantal Chen-Andro, on aperçoit « un arbre mort et des choucas, un temple antique et des sons de cloches épars, une grève et des oies sauvages, une lune tronquée en forme d’arc »… Mais non : cette énumération décrit les images nées d’un air joué au violon par « le petit aveugle » de la nouvelle intitulée Musique du peuple. Et c’est aussi, bien sûr, dans cette belle mise en abyme, du violon de Mo Yan qu’il s’agit.

     

    P. A.


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