• Cirque mort, Gilles Sebhan (Rouergue noir)

    https-_wir.skyrock.netOn aurait dû s’y attendre. Depuis maintenant des années, Gilles Sebhan traverse les genres romanesques, comme s’il était dans la nature même du projet qu’il poursuit obstinément, de livre en livre, de s’approfondir en se prêtant à chaque fois à un angle d’approche différent. Qu’il en vienne un jour au polar, c’était fatal. Voilà qu’il y vient. Et on se rend compte que cela faisait un moment qu’il tournait autour : en 2009, déjà, Fête des pères (Denoël) mettait en scène un tueur en série ; il y a trois ans, Salamandre (Le Dilettante) racontait un meurtre ; et les récits que Sebhan a consacrés à Duvert (Tony Duvert, l’enfant silencieux, Denoël, 2010) ou à Genet (Domodossola, Denoël, 2010) ne revêtaient-ils pas la forme de l’enquête, jamais éloignée de la quête tout court ?

     

    Donc, un polar. Mais un polar à la Gilles Sebhan, bien entendu. Qu’on en juge… Le fils de l’officier de police Dapper (oui, comme le musée) a disparu. Depuis un certain temps déjà se passaient dans la petite ville des événements bien étranges : un an plus tôt, vers Noël, n’avait-on pas retrouvé tous les animaux d’un cirque massacrés, « sur le flanc, du rouge barbouillé sur le pelage et se figeant sur la glace » ?... L’enquête conduit Dapper dans un centre de soins pour adolescents (très) perturbés, que dirige l’inquiétant docteur Tristan (oui, comme…), lequel prône l’ « immersion totale du médecin dans la folie de ses patients » et rêve du « grand remplacement » qui verra ces derniers l’emporter enfin sur les gens prétendus normaux. Le jeune Ilyas, qui fait partie de ces « petits insensés », et que d’étranges visions traversent parfois, guidera-t-il le policier jusqu’à son fils ?....

     

    « Des bouches qui s’ouvrent… »

     

    On aura reconnu certains des motifs et des thèmes chers à l’auteur : l’enfance, la violence, les rapports père-fils (l’image de l’homme soulevant un enfant dans ses bras scande le livre), la folie, envisagée comme ouverture sur un monde peut-être plus réel que l’autre, où le corps « [a] des bouches qui s’ouvr[ent] » et où l’on peut « deven[ir] les branches [d’un] lilas, l’air qui bru[it], la lumière sur tout cela ». Tout le roman baigne d’ailleurs dans une atmosphère de conte mi-terrifiant, mi-merveilleux, et le petit Théo semble « s’être perdu comme un petit Poucet maladif » dont « les cailloux en mie de pain [ont] été dévorés par [des] oiseaux maléfiques ».

     

    Mais on ne se plie pas à la discipline du roman noir sans en ressentir les effets. L’univers de Sebhan, nullement assagi, se montre cependant sous des angles inattendus ou à tout le moins inhabituels : le personnage principal est hétérosexuel, rationaliste, il représente la loi et c’est son point de vue, le point de vue d’un père, qui s’impose…

     

    C’est que, de façon générale, l’écrivain joue loyalement le jeu du genre qu’il a choisi d’adopter. Rebondissements, fausses pistes, échanges de coups de feu, tout y est — y compris les ouvertures ménagées çà et là vers des suites possibles. Et la construction du livre doit beaucoup, plutôt qu’à la tradition romanesque, à l’esthétique de la série, qui donne à présent, pour bien des amateurs, sa forme au récit policier : glissements d’un personnage à l’autre, points de vue alternés et entrelacés dessinant une sorte de labyrinthe, semé de chausse-trapes et plein de jeux de miroirs. Car le motif du double hante ce livre où l’enfant insensé rêve de prendre la place du fils disparu, et où le policier raisonnable se confronte au savant fou.

     

    Sous le signe de l’oxymore

     

    Labyrinthe, reflets, illusions, si l’on peut rattacher certains de ces motifs à la tradition du polar, comment ne pas y reconnaître aussi, soudain évidents sous l’éclairage que le roman leur prête, les thèmes caractéristiques du baroque ? Aussi bien tout le roman se place, dès son titre, sous le signe de l’oxymore, figure baroque s’il en est : « cirque mort », boucherie féerique, « âmes (…) perverses et humanistes » des éducateurs à l’ancienne, « erreur de langage » que l’appellation d’Homo sapiens appliquée à l’être humain.

     

    C’est donc une alchimie complexe que semble avoir déclenché cette rencontre entre Gilles Sebhan et le roman noir : si le genre a imposé à l’auteur un cadre et des exigences qui l’ont contraint à discipliner et à organiser autrement les fantasmes constitutifs de son univers, l’auteur semble en retour avoir tiré du genre certaines virtualités que celui-ci recelait et qui étaient demeurées latentes. Alors, Sebhan, explorateur d’un versant baroque du polar ? Ou peut-être la rencontre avec le polar, occasion pour Sebhan de se révéler un authentique écrivain baroque d’aujourd’hui ? Entre l’écrivain et son genre, tout un jeu d’échanges en tout cas s’opère, dont on aurait sans doute du mal à voir la fin. Et s’ils étaient faits l’un pour l’autre ?

     

    P. A.


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