• Deux comédiens, Don Carpenter, traduit de l'anglais par Céline Leroy (Éditions Cambourakis)

    Deux comédiens, Don Carpenter, traduit de l'anglais par Céline Leroy (Éditions Cambourakis) Certains éditeurs ont de bonnes idées. Ainsi la maison Cambourakis a visiblement décidé d'inscrire à son beau catalogue de littérature étrangère toute l'œuvre de Don Carpenter. Après le troublant Sale temps pour les braves et la superbe Promo 49 (tous deux repris en 10-18), voici donc Deux comédiens, roman dans lequel l'écrivain américain mort en 1995 aurait mis toute son expérience de scénariste à Hollywood.

    David, le narrateur, quitte comme tous les ans sa vieille maison dans les collines afin de rejoindre, à Los Angeles, Jim, qu'il connaît depuis le lycée et avec qui il doit jouer dans leur film à succès annuel puis dans le numéro comique qui les réunit tout aussi régulièrement sur les planches d'un cabaret de Las Vegas. Cette année-là son grand-père adoré vient de mourir en soignant le verger, et on croit d'abord que le roman va nous raconter son trajet alcoolisé et endeuillé, entre la fruste authenticité du cadre naturel et la sophistication absurde du show-biz. Puis on se dit que le récit pourrait bien se prolonger sur les quelques jours qui vont suivre son arrivée à Babylone. Puis on perd pied, emporté par ce qui, à force d'incessantes virevoltes temporelles, de ralentissements disproportionnés et d'accélérations brutales, ne ressemble plus du tout à une intrigue romanesque mais plutôt à l'évocation d'une expérience chaotique placée sous le signe de l'alcool fort et des drogues variées absorbés en permanence par les personnages. Ce qui constituerait ailleurs les événements essentiels se glisse ici au détour d'une phrase, tandis que prolifèrent les longues scènes de fêtes et de banquets, étranges morceaux de bravoure peuplés de personnages monstrueux que le pouvoir de l'argent rend redoutables. Don Carpenter ne s'égare cependant pas du tout, quant à lui, dans les méandres et les fausses perspectives de son histoire, si bien que la première étrangeté pour le lecteur vient de son impression d'être à la fois perdu et pris en charge, comme les héros eux-mêmes le sont par une puissance qui les dépasse — fortune, succès, cocaïne, excès ou absence de talent.

    À cette première ambiguïté s'en ajoute une autre qui tient au ton du livre et, au-delà, aux vraies intentions de l'auteur. « Histoire d'une amitié », dit le prière d'insérer, qui évoque aussi « l'atmosphère 60s/70s ». C'est un peu court, et même la peinture de Hollywood comme « une civilisation (…) aussi complexe, fascinante et mystérieuse que l'ancienne Égypte » ne suffirait pas à expliquer la force étrange du roman. Celle-ci tient avant tout à l'impossibilité complète où on serait de dire si Deux comédiens est une satire jubilatoire ou une lamentation aux marges du désespoir et de la folie. Certes, il y a les scènes de sexe au cours desquelles on se cogne le genou et les figures grotesques comme Galba, « un grand homme aux yeux noirs et au visage fripé, avec une moumoute rougeâtre qui rebiqu[e] sans cesse à l'arrière de son crâne comme le cul d'un colvert » ; David, image probable de l'écrivain, conserve par rapport à un monde dont il fait pourtant partie la distance qui en révèle l'absurdité souvent désopilante. Mais sur les situations les plus joyeusement folles une menace indéfinie semble toujours planer, à l'image de ces vautours qui ouvrent presque le livre : « D'abord il y a eu un gros oiseau, puis deux, puis trois, tous tournoyant, leurs ailes comme des doigts noirs écartés… » Les grands-pères ou les pères meurent sans crier gare, laissant leurs descendants seuls dans un monde où « tout s'effondr[e], un tour noir s'ouvr[e] dans l'espace ». Entre deux soirées mouvementées ceux-ci remarquent : « Je me sentais assez mal, je crois », ou, plus net : « Je suis devenu tout froid à l'intérieur », quand ce n'est pas, carrément : « Je ne voudrais pas mourir comme ça, en travers des chiottes, porte ouverte, à poil par terre, une aiguille plantée dans le bras ».

    On hésite donc à dire ce qui l'emporte, de l'humour ravageur ou du tragique brutal. Cependant on a malgré tout sa petite idée quand on connaît, si peu que ce soit, Don Carpenter et son penchant pour le pessimisme métaphysique. Le happy end à la limite de l'ironie ne trompe pas, qu'on dirait fait pour les dénouements probables des films par lesquels les deux complices ravissent et distraient l'Amérique moyenne. Les disparitions cycliques du virevoltant Jim, qui ne cessaient d'inquiéter le plus raisonnable David, annonçaient bien, avec insistance, une disparition sans retour : pris dans un monde d'illusions, tous les personnages, comme lui, semblent en permanence tentés de briser le miroir pour passer de l'autre côté. Car par-delà le tableau d'époque et la peinture d'un milieu, c'est bien à une réflexion sur la vanité des apparences que se livre le romancier américain. Vanité dont la vie dans le monde du spectacle n'est que l'incarnation extrême et frénétique.

     

     P. A.

     

    photo http-_i-cms.linternaute.com

     

    Ce texte est paru une première fois le 29 septembre 2014 sur le site du Salon littéraire

     


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