• Éclipses japonaises, Éric Faye (Seuil)

    http-_img.over-blog-kiwi.comLe livre d’Éric Faye commence un peu comme une aventure de Tintin. Cet auteur raffiné, discret et plein d’humour ne renierait sûrement pas une telle parenté… Expéditions nocturnes dans de mystérieuses villas, gens kidnappés et jetés dans des sacs en toile de jute, trimballés en cargo vers des destinations inconnues, traversant en train, sous bonne garde, des pays « aux quais de gare déserts » : on se croirait chez les Bordures, ces voisins des Syldaves qui vivent sous la botte du redoutable Plekszy-Gladz.

     

    Sauf que nous n’avons pas affaire ici à une dictature de bande dessinée ni d’opérette. D’une résidence en 2012 à la villa Kujoyama, à Kyôto, Éric Faye a rapporté non seulement un « journal japonais » (Malgré Fukushima, José Corti, 2014) mais aussi la matière du présent roman, consacré aux étrangers, essentiellement japonais, enlevés et retenus pendant les années 1970 et 1980 en Corée du Nord, où ils furent utilisés comme formateurs d’espions, acteurs dans des films d’espionnage ou monnaie d’échange potentielle.

     

    Le choix d’un tel sujet n’étonnera pas, de la part de cet écrivain (aussi) voyageur, dont l’intérêt pour les pays de l’ancien « bloc communiste » est notoire, ainsi qu’en témoigne le beau récit d’un périple dans l’ancienne URSS (Éric Faye et Christian Garcin, En descendant les fleuves, Stock, 2011). Faye est aussi l’auteur de romans empreints d’une forme très particulière et envoûtante de fantastique. Interrogé, sur ce blog, à propos de ces deux sources d’inspiration, il parlait d’alternance. Mais les deux registres fusionnent chez lui bien souvent, et peut-être ici, malgré les apparences, plus que jamais.

     

    « Les histoires comme celle-ci sont pareilles au Nil »

     

    Le drame humain que constitue l’exil de dizaines, voire de centaines de personnes, puis leur retour problématique, des années après, parmi des proches qui les croyaient morts n’est en rien minimisé : l’auteur le restitue avec subtilité et retenue, pastichant quelquefois discrètement au passage les manières de dire d’un Orient qui lui est cher (« Elle sourit et laisse couler quelques larmes en même temps, comme une ondée percée par le soleil engendre un arc-en-ciel »). Mais c’est aussi une formidable histoire que raconte Éric Faye et dont il entrecroise savamment les fils, en un maillage pareil à celui des câbles qui, « dans le paysage urbain japonais des années quatre-vingt-dix (…) tissent une manière de premier ciel au-dessus des rues, avant le vélum uniformément blanc des nuages ». Il l’annonce en effet dès la première page, « les histoires comme celle-ci sont pareilles au Nil, elles n’ont pas un commencement. Elles en ont une myriade ». Aussi entrent-elles inévitablement en résonance avec d’autres histoires: « J’ai enfin trouvé mon Vendredi », constate le caporal américain Selkirk, heureusement marié dans son pays d’emprunt après des années misérables ; et un des derniers chapitres du roman s’intitule Retour à Ithaque. Progressivement, sans fracas, le récit d’Éric Faye rejoint le domaine des mythes, pour revisiter, mine de rien, ce qui constitue peut-être le Mythe par excellence…

     

    Au pays des fantômes

     

    Revoyant, après des années, sur l’écran d’un magnétoscope, son fils en train de jouer les espions américains dans une production nord-coréenne, la mère du caporal a du mal à le reconnaître : « Ce teint cireux, ces mouvements d’automate qui n’évoquaient guère la vie mais, plutôt, son imitation »… Ou la survie dans un singulier au-delà ? La mère d’une autre kidnappée est surnommée au Japon « la pasionaria des fantômes ». Passer le 38e parallèle, c’est bien être conduit « sur l’autre berge du fleuve des morts ».

     

    Ce n’est donc pas pour le seul plaisir du récit ni pour l’intérêt du témoignage, si poignant soit-il, que l’auteur d’Éclipses japonaises a bâti cet étrange roman. Les morts y vont et viennent, ressurgissant d’un envers du monde où on « se vid[e] de sa langue maternelle comme de son enfance », en une « transfusion » qui laisse le sujet « tari ». Ce sont les mythologies d’aujourd’hui qu’Éric Faye nous conte, les extrayant de la géo-politique la plus actuelle. Et il mène ses héros presque anonymes à des expériences que l’élégance lisse de son écriture rend encore plus extrêmes.

     

    P. A.

     

    Illustration : L'Île des morts, par Arnold Böcklin


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  • Commentaires

    2
    Dimanche 16 Octobre 2016 à 19:06

    Merci, Fabienne, pour tes compliments. Tout le mérite revient au roman d'Éric Faye.

    1
    Fabienne
    Dimanche 16 Octobre 2016 à 09:43
    Je lis toujours avec grand intérêt, Pierre, tes formidables critiques et celle-ci est ensorcelante! Et je m'en veux de lire si peu et si lentement... Bravo, en tout cas, et aussi pour l'illustration si belle.
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