• Entretien avec Alain Wagneur

    Alain Wagneur a publié six romans pour la jeunesse (La classe connaît la musique, Embrouilles à ma façon, Gallimard, « Folio junior », 2000 et 2005…), ce qui peut sembler cohérent avec son activité de directeur d’école à Paris. Il est aussi l’auteur de six romans policiers assez noirs (Hécatombe-les-Bains, Djoliba, fleuve de sang, Actes Sud 2008 et 2010…), ce qui, à première vue, est plus contradictoire. Cette « contradiction » même, le contraste apparent entre deux inspirations aussi différentes, m’a donné envie de lui poser quelques questions, auxquelles il a bien voulu répondre.

     

    Ajoutons à cela que je ne suis pas un grand lecteur de « polars », les habitués de ce blog l’auront remarqué. Outre l’efficacité redoutable que j’ai trouvée à ceux d’Alain Wagneur, j’ai été curieux d’écouter et de faire entendre la voix d’un auteur pratiquant un genre aussi prisé de bien des lecteurs, et travaillant non sans succès à faire oublier que ledit genre échappe quelquefois à la littérature.

     

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    Comment en êtes-vous venu à écrire ?

    … On peut y revenir ?

    C’est une question si complexe,  embrouillée ! Se la poser revient à s’interroger sur son passé, sa formation, sa façon d’être dans le monde et se demander : « Qu’est-ce que je fais de tout ça ? »…

     

    Comment écrivez-vous ?

    De préférence, sur des temps très limités, parce que j’ai besoin d’une contrainte. Une heure avant d’aller travailler c’est parfait : on a le dos au mur, la paresse n’a pas le loisir de s’exprimer. La BNF c’est très bien aussi, car on ne peut rien faire d’autre.

     

    Par ailleurs, j’écris en lisant. Un projet de roman c’est un prétexte à lectures. Et, en même temps, lire présente alors un intérêt supplémentaire à cause de l’écriture qui va suivre.

     

    Quand quelqu’un, en général c’est un homme, vient à moi dans un Salon du livre et me dit : « Moi aussi je voudrais écrire un polar, pouvez-vous me donner des conseils ? », je lui demande toujours : « Que lisez-vous ? ». La plupart du temps il me répond : « Rien », ce qui laisse mal augurer de ses velléités d’écriture. Écrire, pour moi, c’est avoir l’humble prétention de dire aux plus grands parmi les écrivains : je vous rejoins un peu.

     

    Est-ce pour vous un travail ?

    Oui. Un travail pas très drôle. En fait je dirais plutôt une pratique. Quelque chose de l’ordre du sport ou de la religion. C’est-à-dire, encore une fois, rien de très drôle en soi, mais on se sent plutôt mieux quand on l’a fait que quand on ne l’a pas fait et de temps en temps on éprouve une certaine exaltation. Décidément il y a là quelque chose de religieux, au sens aussi où l’entend Pascal, qui dit qu’il n’y a pas besoin de croire pour prier, qu’il faut commencer par prier et que la foi vient ensuite.

     

    Y a-t-il des auteurs dont vous vous sentiez proche ?

    Plutôt des livres que des auteurs. Je ne suis pas un consommateur d’œuvres complètes. C’est pareil au cinéma ou pour la musique.

     

    Le récit de Modiano Dora Bruder me parle beaucoup. De même que certains livres de Nerval. Je crois que l’écriture est une expérience spectrale. Je suis très sensible aussi au thème de la déambulation, à l’importance des lieux. Dans mes romans, situer l’intrigue à Blainville (ville portuaire où se déroulent plusieurs des romans d’Alain Wagneur, dont Hécatombe-les-bains et Terminus Plage, Actes Sud 2005, ndlr), c’est-à-dire à Royan, c’est avoir une occasion de parler des lieux et de faire remonter les souvenirs.

     

    J’ai aussi eu envie de parler de l’Afrique (dans Djoliba, fleuve de sang, ndlr), peut-être à cause d’une photo. Mon grand-père maternel, qui travaillait aux halles de Paris, a dû se rendre à Konakri en 1946 ou 1947, pour y acheter des bananes. J’ai une petite photo de lui habillé en Tartarin, short, casque colonial, fusil, en compagnie d’un boy, devant un Juva 4… Cette photo m’a donné envie d’interroger ce qu’était l’Afrique dans mon imaginaire, dans notre imaginaire collectif, le colonialisme, mais aussi, pour les gens de ma génération, la coopération, l’aide au développement, les actions humanitaires…

     

    Pour en revenir aux livres et aux auteurs, il y a quand même tout Jean-Patrick Manchette. Et Hugues Pagan, qui publie chez Rivages : un des rares ex-flics qui soit devenu un très bon auteur de polars.

     

    Les Américains ? James Lee Burke, Ellroy… Mais à la longue on se fatigue un peu de la perfection américaine, du savoir-faire extraordinaire des écrivains américains.

     

    Tout oppose apparemment les deux versants de votre travail : les policiers et les romans pour la jeunesse. S’agit-il de deux inspirations complètement différentes ou y a-t-il malgré tout un rapport entre les deux ?

    Raconter des histoires. Voilà ce qui est commun.

     

    Qu’est-ce qui se passe quand un adulte feint d’être un enfant pour raconter à un enfant des histoires que ce dernier ne pourrait pas écrire ? Qu’est-ce que je dis quand je fais semblant d’être un flic ou un voyou, que je ne suis pas et que je n’ai jamais été ? À la question « pourquoi écrivez-vous ? », je crois que je répondrais : pour retrouver quelque chose de cette époque où on jouait aux cow-boys. Ces dimanches des années soixante,  une seule chaîne de télé, elle donne par exemple Rio Bravo… et le lendemain à l’école avec les copains on rejoue ce qu’on a vu la veille à la télé.

     

    Le « polar » exige un grand réalisme des détails : il faut connaître ceux de la routine policière et judiciaire, mais aussi pouvoir décrire les usages de tel ou tel métier, les lieux où ces métiers s’exercent… Cela vous demande-t-il un gros travail de recherche ?

    L’idée selon laquelle le polar est réaliste est erronée. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle les vrais flics sont rarement de bons auteurs. Dans une véritable enquête policière il n’y a la plupart du temps rien de romanesque : on connaît presque toujours le coupable et il s’agit simplement de monter la procédure. L’impression de réalité dans les romans policiers est donc un artifice, un effet de l’art, un mentir-vrai. L’auteur a plutôt intérêt à ignorer les détails réels pour donner la priorité au style. La littérature est un jeu de bonneteau : quand on se pose la question de la vraisemblance, quand on se dit : « Là, l’auteur exagère », c’est le signe que c’est mal fait.

     

    Le héros de votre roman Comment L. A. ? (La Branche, « Suite noire », 2010), ancien cinéaste tombé dans le porno, puis détective privé spécialisé dans les photos à la sauvette de couples adultères, se projette en permanence un film mental dans lequel il vit à Los Angeles. Faut-il voir en lui une métaphore de l’écrivain auteur de romans policiers ?

    Non. Plutôt de l’écrivain français jaloux de l’écrivain américain ! Dans la culture américaine il y a cette tradition de la mise en scène de gens ordinaires, dans des lieux ordinaires, tout cela restant pourtant fascinant. Le livre dont vous parlez est à la limite du pastiche. C’est un clin d’œil à Brautigan et à son Privé à Babylone.

     

    Je pensais aussi au thème du voyeurisme…

    Avec la référence au porno on est plutôt dans le domaine de la sous-culture. Notre génération a eu accès à deux cultures, mais de façon très différenciée, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui. Au lycée on nous parlait de Flaubert mais il y avait toujours un jeune prof pour nous dire : allez aussi voir du côté de San-Antonio. La série B, le cinéma érotique… tout cela fait partie de nos références.

     

    Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?

    Il s’agit encore d’enquêter, pourtant ce ne sera pas un polar. Je cherche à retrouver dans les documents administratifs des traces de la vie quotidienne des écoles sous l’Occupation. Je me demande en particulier comment les directeurs d’école, notamment dans le vingtième arrondissement de Paris, où j’habite comme vous, ont réagi à la disparition de parfois plusieurs dizaines de leurs élèves juifs qui avaient été raflés.

     

    C’est l’occasion d’explorer le monde des archives, mais le roman n’est jamais loin. Par exemple, à quoi ressemble une sortie d’école sous l’Occupation, en hiver, avec le black-out ? Des images me reviennent, vues au cinéma : pèlerines, bérets, temps nécessairement gris… Écrire, c’est aussi retrouver ainsi certaines images mentales. Cela devrait déboucher sur un récit dans lequel je raconterais mes recherches elles-mêmes et ce qu’elle m’évoquent.

     

    Vous avez donné, chemin faisant, certains éléments de réponse à la première question que je vous avais posée…

    Oui, en répondant directement à cette question, j’aurais peur de tomber dans la prétention ou la grandiloquence. Autant s’en tenir là.

     

     


  • Commentaires

    2
    Dimanche 11 Novembre 2012 à 09:02

    Oui, un artiste-artisan. Travailler sur des genres fortement codés doit aussi incliner à une saine modestie.

    1
    Samedi 10 Novembre 2012 à 16:34
    Drôlement intéressant et modeste, ce monsieur! J'aime beaucoup l'idée selon laquelle l'écriture serait plutôt une pratique, comme le sport ou la religion...
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