• Entretien avec Célia Houdart

    Au printemps dernier, Gil (P.O.L, 2015) m’était apparu comme un des plus originaux et des plus beaux parmi les romans que j’avais lus en ce début d’année 2015. Son auteure a aussi écrit plusieurs textes pour le théâtre, pour la danse, pour l’opéra, et un essai sur le compositeur Georges Aperghis (Georges Aperghis. Avis de tempête, Intervalles, 2007). Ce double intérêt pour la musique et pour la langue, pour ce qu’il y a de musique dans la langue, ajoutait à mon envie d’entendre Célia Houdart et de la faire entendre aux lecteurs de ce blog. Elle a bien voulu répondre à quelques questions.

     

     

    photo Maeva Da Cruz

     

     

    Comment en êtes-vous venue à écrire ?

     

    C’était à une époque où je faisais de la mise en scène. Il m’était apparu que coordonner les différentes instances qui concourent à un spectacle : les acteurs, la lumière, l’espace…, était déjà une forme d’écriture. Surtout, je montais, pour les mettre en scène, des textes que j’aimais, comme ceux de Musil ou de Pavese. La forme d’intimité qui se créait ainsi avec certaines écritures était d’un type nouveau, différent de celle que j’avais connue pendant mes études. Je n’arrivais pas à la nommer. Des amis comédiens ou danseurs m’ont fait remarquer que cette opération du montage avait une parenté avec l’écriture et, en effet, c’est quelque chose que je retrouve aujourd’hui quand je compose mes textes. C’était déjà une écriture mais avec les mots des autres, en somme.

     

    C’est donc par le théâtre que je me suis aperçue que j’aimais écrire. Cela a été un long chemin, qui a demandé de la patience : auparavant, j'avais pratiqué la sculpture du marbre. La taille directe. Je reviens dans Carrare (P.O.L, 2011, ndlr) sur cette étape de ma vie.

     

    En fait, mes premiers textes ont été des commandes. Un ami comédien m’avait demandé d’écrire quelque chose pour accompagner un personnage muet qu’il avait créé. Puis un autre comédien, des danseurs, m’ont à leur tour passé commande de textes. J’ai été également très attirée par l’écriture radiophonique. J’admirais beaucoup Beckett, Sarraute, Pinget, Tardieu, qui ont écrit pour la radio. Ces auteurs de la parole et de la voix. C’était en somme une étape intermédiaire entre la scène et le livre.

     

    Le passage au roman s’est fait dans des circonstances un peu particulières. C’était après une mise en scène qui m’avait laissée dans l’insatisfaction et au fond dans le doute : était-ce bien cela que je voulais faire de ma vie ?... J’étais allée passer une partie de l’été dans un appartement qu’on m’avait prêté, à Vevey. Un soir, il y a eu un orage très violent, un mini cataclysme, qui a fait éclater les vitres. Ce petit événement m’a mise dans un état de sensibilité extrême. J’éprouvais le besoin de faire quelque chose mais je n’avais rien de particulier à faire. J’ai alors écrit. En partant de cette situation et de ce trouble. J'ai écrit une fiction (Les Merveilles du monde, P.O.L, 2007, ndlr), qui était aussi un hommage à des photographes, en particulier à Edward Weston. Le fait que tout cela soit arrivé en Suisse n’est sans doute pas un hasard : il a fallu que je m’éloigne de la France, mais pas de ma langue. Séjourner en Suisse francophone, comme cela aurait peut-être été le cas dans d’autres pays comme la Belgique ou le Canada, a constitué pour moi un vrai voyage acoustique. L'écoute des petits écarts ou idiotismes, cette autre mélodie qu'offre le français tel qu'on le parle en Suisse romande, tout cela a agi. Je me suis mise là-bas à écouter ma langue maternelle, bien plus qu'en France.

     

    J’avais envie d’un éditeur réellement contemporain, et j’ai tout de suite pensé à P.O.L. C'est une maison qui me faisait rêver. Je dois dire que ça a été très rapide. Le manuscrit a été accepté tout de suite.

     

    Cependant, pour gagner ma vie j’ai continué à travailler dans le domaine du spectacle. J’ai été dramaturge, c’est ainsi que j’ai rencontré des gens de la musique baroque, un univers qui m’a passionnée.

     

     

     Comment écrivez-vous ?

     

    Par reprise de motifs préexistants. Mes textes s’appellent les uns les autres. Souvent, un élément dans un texte annonce un autre texte à venir. On trouve comme des signes avant-coureurs. Par exemple, il y a dans Gil un paravent d’Eileen Gray, qui sera sans doute présent d'une manière ou d'une autre dans mon prochain roman.

     

    De façon générale, je laisse beaucoup venir. J’ai tendance à ralentir le moment de la survenue des idées. Il faut que je travaille sur des choses qui restent mystérieuses à moi-même et puissent occuper mon imaginaire pendant un an ou deux. Je me méfie de ce qui serait trop évident : les choses doivent rester en partie des énigmes pour moi si je veux maintenir une certaine tension, qui est nécessaire et féconde, avec elles, avec ce que j'écris.

     

    Par ailleurs, j’essaie d’être régulière, d’écrire tous les jours un peu, même si ce ne sont que quelques lignes.

     

     

    Écrire, est-ce pour vous un travail ?

     

    Non, mais c’est une pratique quotidienne, qui consiste à laisser monter en soi un monde qu’on se met ainsi à fréquenter, ce qu’on n’aurait pas forcément fait sans cela. Un peu comme s’approprier des rêves … On se met au service de choses qui ne sont pas finies et qui vous emmènent quelque part, sans qu’on sache vraiment encore où. Je me laisse faire par ces choses, je les observe, je les écoute.

     

     

    Y a-t-il des auteurs dont vous vous sentez proche ?

     

    Je pratique beaucoup l’œuvre de Claude Simon, par fragments. Elle a sur moi un effet étrange, qu’on pourrait dire synesthésique : elle me met dans un état de sensibilité qui me dispose à écrire ce que je dois écrire. J’en relis des bouts et ça m’électrise. Alors que Proust, par exemple, que j'aime pourtant énormément, je ne peux « que » le lire. C'est une aventure en soi.

     

    J’ai aussi beaucoup lu Michaux, Baudelaire, Rimbaud, Hölderlin, Yeats, Montale, la poésie en général. J’y pense quand je veux éviter de m’empêtrer dans le fait de dérouler une histoire. Tardieu, Ponge, Perec aussi, je pense à eux, sans forcément les relire. Il y a également des auteurs comme Mario Rigoni Stern, Giono, Pavese, des auteurs qui ont peut-être en commun de ne pas instrumentaliser leurs personnages, de leur laisser une sorte autonomie. Ce ne sont pas des démiurges. Mais de grands observateurs du monde qu'ils ont créé et qui leur échappe presque.

     

     

    Quelle différence faites-vous entre l’écriture romanesque et les textes que vous destinez à la radio, au théâtre ou à l’opéra ?

     

    Les textes qui ne sont pas destinés au livre sont des textes qui ne tiennent pas tout seuls. Comme des corps incomplets. Ils ne sont pleinement eux-mêmes que par leur contact avec une altérité. D’ailleurs, ce sont aussi des textes qui sont en général le fruit d’une collaboration. Mais les deux types d’écritures peuvent se nourrir l'un l'autre. Gil, par exemple, est très inspiré de mes expériences dans le monde de la musique. Le roman est un lieu où se recueillent ainsi des expériences. Dans le roman, je consigne des choses qui m’importent et qui se déposent là, avant de se redéployer, du moins je l’espère, chez le lecteur.

     

     

    En lisant, par exemple, Gil ou Carrare, on est frappé par la manière dont vous vous attardez sur des lieux, des objets, des détails qui dans d’autres fictions resteraient sans doute secondaires. Quelle fonction leur attribuez-vous ?

     

    C’est vrai qu’il y a là presque une inversion de l’usage courant : pour moi, le décor est un personnage. Je pense qu’on est pris dans des jeux de forces physiques (météorologiques, par exemple, comme chez Musil). C’est quelque chose que j’éprouve très fortement. J’ai besoin de parler du monde réel. J’ai l’impression d’avoir des dettes envers certains lieux, certaines lumières, et je veux leur redonner la place qui est la leur. Mon expérience des autres arts m’a appris que par exemple certains gestes qui accompagnent la parole la déterminent ou la modifient, et que le sens est souvent révélé par le rapport qu'un corps entretient avec un objet. La seule présence n’est jamais seule, nue, sans la façon dont le monde l’accueille.

     

    De plus, je ne crois pas à la linéarité. Les histoires que je raconte restent toujours prises dans un champ plus large, et je m’efforce d’embrasser cette simultanéité.

     

    Mon étonnement reste grand devant les choses du monde, pas seulement humaines. Les déplier me fascine assez, même s’il faut en même temps trouver un équilibre avec la nécessité de raconter quelque chose. Mais j'aime que le fait de nommer une chose reste non évident, fort et grave à la fois. Avec en même temps un désir de donner une impression de facilité. De non travail. Pour moi, la banalité du quotidien doit rester une aventure. C’est la leçon des poètes dont je parlais tout à l’heure.

     

     

    En cette époque souvent tentée par le pavé, vous écrivez des romans courts. Pensez-vous entreprendre un jour quelque chose de plus long ?

     

    Le format de mes livres n’est pas prémédité. Peut-être qu’un jour un récit exigera plus de longueur. Mais la question est surtout celle de l’équilibre intérieur au livre et des effets de vitesse, ou de ralenti. Le rythme, c'est essentiel. Je me méfie aussi des attentes en termes de format. Il y a aujourd’hui une omniprésence, une vraie terreur du roman. Même s'il me convient pour tout ce qu'il permet, je trouve qu'il occupe presque trop de place. Phénomène qu'amplifient les prix littéraires.

     

     

    Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?

     

    J’ai de la peine à en parler mais je peux quand même essayer de dire deux ou trois choses… Ce sera un roman qui accueillera des personnages appartenant à des générations très différentes, et qui s'aiment. Il abordera donc les questions de l’âge, du temps, de l'amour. Et aussi celle de l’utopie. Il y aura une petite communauté qui ne sera ni celle du couple (à deux) ni celle de la famille : deux très jeunes gens et une femme âgée. Et ces présences seront exposées à la lumière de la Côte d’Azur. Dans une nature luxuriante.

     

    Pour l'instant, il s'agit d'un texte un peu hanté par le souvenir d'Harold et Maude, le texte de Colin Higgins et le film de Hal Ashby, croisé avec celui de Paul et Virginie, de Bernardin de Saint-Pierre, que j'ai redécouvert avec émotion. Ce sera une forme d’idylle donc, dans un lieu un peu à part, préservé, presque une île. On y retrouvera Eileen Gray, la femme designer que j'évoquais tout à l’heure. Du moins son souvenir. Car beaucoup de scènes se passeront dans et autour de sa maison, la Villa E 1027 qui, avant d’être restaurée, a été squattée. On sera donc dans une ruine moderniste. La question du devenir d'une certaine modernité, des modernités, sera présente aussi, je pense.

     


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