• Entretien avec Christiane Tricoit, revue Passage d'encres

    Depuis 1996, Christiane Tricoit dirige la revue Passage d'encres, qu'elle a fondée.

     

    "Art et Littérature", dit le sous-titre. Et en effet cette belle et copieuse revue de format 24 x 27,5 cm a édité une gravure ou une œuvre originales (Collector) avec chaque numéro  de sa série I (1996-2011). Trois numéros par an, maintenant deux (série II), dont la parution donne toujours lieu à un événement, plus une maison d'édition (voir détails à la fin de l’entretien). L'énergie et l'opiniâtreté qu'une telle entreprise exige en un temps de désaffection pour la lecture et pour la vie intellectuelle en général, voilà qui aurait suffi à justifier que je propose un entretien à Christiane Tricoit. Et le niveau d'exigence tant littéraire qu'artistique de sa revue représente un défi supplémentaire, qui augmentait mon envie de l'entendre.

     

    Avec son compagnon, elle a quitté Romainville (Seine-Saint-Denis) il y a près d’un an, après y avoir longtemps habité et mené des activités culturelles multiples, dont plusieurs « périphéries » du Marché de la poésie (lectures, rencontres). C'est donc par écrit qu'elle a bien voulu répondre à mes questions.

    Entretien avec Christiane Tricoit, revue Passage d'encres

     

    Marché de la poésie (peinture de Gaudaire-Thor, à droite)

     

     

     Comment en êtes-vous venue à diriger une revue littéraire ?

     

    C’est une très vieille idée, qui remonte à l’adolescence. J’aime l’écrit sous toutes ses formes, l’imprimerie et particulièrement l’objet revue, ainsi que la liberté de création qu’il permet. En ces temps d’information permanente et souvent creuse, la revue offre en effet un décalage, un temps, à la pensée et au regard. Un jour j’ai créé l’association loi 1901 « Passage d’encres » (1995), la revue et les éditions homonymes ont suivi. Quelqu’un du journal où je travaillais alors m’a demandé pourquoi je faisais cela. J’ai trouvé cette question absurde et lui ai simplement répondu que j’en avais envie.

     

    Jean-Claude Montel, écrivain, cofondateur du collectif Change, avec qui j’avais travaillé au service correction, et qui vient de disparaître à Nantes dans une très grande solitude semi-volontaire, a collaboré à Passage d’encres jusqu’en 2009. En dehors de ses textes parus dans la revue et que nous rééditerons, il a coordonné trois numéros importants : « L’autre barré » (n° 5, xylographie de Jean-Paul Héraud), « Politiques de l’écriture » (n° 21, eau-forte d’Arne Aullas d’Avignon) et « Nulles parts » (n° 26, avec Yves Boudier, lithographie de Robert Groborne). Il a aussi a animé plusieurs rencontres, dont une pour la BPI (tipi-piazza, Centre Pompidou, 1998), pour laquelle j’ai réalisé une affiche.

     

     

    Les tâches organisationnelles et la recherche de financements représentent sans doute une grande part de votre activité ?...

     

    Ce travail, qui ne se voit pas (administration, recherche ou relance d’abonnés, etc.), en plus du travail sur la revue proprement dit (sélection et lecture des textes, conception artistique, maquette), soit la partie immergée de l’iceberg et sans doute la plus ingrate,  est le propre de nombreux revuistes ou éditeurs indépendants.

     

     

    Pourquoi ce nom : Passage d’encres ?

     

    Il faut l’entendre au sens de passeur, puis dans son acception graphique – en imprimerie, il y a autant de passages que de couleurs. Même en ces temps de dématérialisation extrême, ce nom ne me paraît pas contradictoire. En ce qui concerne le virtuel, j’ai créé deux revues en ligne : King-Gong / Infos, arrêtée, puis inks (prononcé comme lynx sans le l), actuellement en refonte.

     

     

    « Revue d’art et de littérature », dites-vous. Est-ce que cependant la balance penche plus d’un côté ou de l’autre ?

     

    Non. Sauf pour le n° 1, « Seul dedans » (1996), où il n’y avait qu’un dessin, un plan d’appartement et l’estampe en taille-douce de Patrick Jannin-Oms, textes et images ont à peu près la même importance dans la revue – je ne me réfère pas ici à leur nombre mais au sens.

     

    Passage d’encres a repris une tradition des revues de la première moitié du XXe siècle où littérature et art étaient intimement liés. Il y a une quinzaine d’années, les images, dans la majorité les revues qui en comportaient, venaient généralement simplement illustrer le texte. Les Cahiers intempestifs, Calamar, Frank, Fusées, L’Œuf sauvage, Supplément d’âme… ont apporté un souffle nouveau. Passage d’encres a parfois été copiée, mais Ralentir travaux et Fusées aussi. Les Nouvelles de l’estampe (BnF) proposent depuis peu un abonnement de tête avec une estampe...

     

    Mais, en ce qui nous concerne, nous ne publions pas systématiquement des auteurs connus. Il y a eu aussi, par trois fois, une revue dans la revue – OX, de Philippe Clerc (nos 11 et # 02), et la revue berlinoise Herzattacke, de Thomas Günter et Maximilian Barck (n° 27), qui comportait par ailleurs des estampes originales d’artistes contemporains.

     

     

    Chaque numéro s’inscrit dans une thématique. Comment se fait le choix des thèmes ?

     

    Les thèmes retenus constituent des univers particuliers, la ligne éditoriale de la revue et son format assurant la continuité. Ils révèlent rétrospectivement un travail sur la mémoire, ainsi que, pour la plupart, une trajectoire  personnelle, la mienne. Le thème, dans la revue, est librement traité, avec des variations ; il se dédouble en textes et en images qui courent en parallèle ou se croisent ; une image récurrente sert parfois de lien à des textes très différents.

     

    De plus en plus de numéros sont maintenant coordonnés par des auteurs, dernièrement: Jordi Bonells (38-39, « Argentines »), Pascal Vimenet (41, « Cinéma, XXIe s. »), Jean-Pierre Faye (42, « Le grand danger »), Piero Salzarulo (Italie, 43, « Représentations du sommeil »), Piet Lincken (Belgique-Suède, 44, « Transversale scandinave) ; Raharimanana et Johary Ravaloson (Madagascar, n° # 02). Cela permet d’éviter la répétition et une trop grande personnalisation.

     

     

    Et le choix des artistes ?

     

    Ce sont des réactions en chaîne où prévalent les affinités électives. En ce qui concerne Evelyn Ortlieb, par exemple, deux personnes évoluant dans deux sphères différentes m’avaient parlé d’elle, de son travail de sculpteur et de photographe. Je l’ai rencontrée, une amitié s’est créée... Des abonnés de la première heure sont devenus eux-mêmes des passeurs… On publie un auteur ou un artiste qui nous a contactés, qui nous est recommandé ou que l’on  a rencontré, et cela fonctionne, en deçà et au-delà des frontières. Pour la collection Leporello, je travaille avec Claire Nicole, peintre graveur, Sofi Eicher, relieur, et Raymond Meyer, tous trois basés en Suisse.

     

     

    Recevez-vous beaucoup de textes ?

     

    Oui. Cela s’est accentué avec les courriels. J’en refuse beaucoup – pas de style, pas de surprise. Il faut qu’un texte accroche son lecteur. Je n’aime pas les auteurs qui se répandent, la littérature ou l’art qui se revendiquent comme « féminins ». Pour moi, il y a la création, point.

     

    Nous privilégions désormais les textes sollicités ou recommandés par des membres ou des proches de la rédaction. A quelques exceptions près, récemment : Katia Roessel, Philippe Jaffeux…

     

     

    Passage d’encres me semble appartenir à une certaine tradition de la revue littéraire qu’on pourrait dire « de haut niveau théorique ». Comment vous situez-vous dans cette tradition et dans les débats qui animent (ou ont longtemps animé ?) la scène littéraire ?

     

    La revue publie des textes de création courts et longs, peu de critiques, des essais, dont certains seront réédités par la suite : « Du sein de la fiction » (Pierre Drogi), « Ecrire sans sujet » (Mathias Lair, 2012)…, la « Lettre à Benoit Peeters », de Jean-Pierre Faye, parue chez Germina sous le titre Lettre à Derrida. Passage d’encres se situe plutôt à côté de la scène littéraire et où on ne l’attend pas. Ailleurs donc et en décalage volontaire, mais pas moins concernée par ce qui se passe ici et dans le monde, et sans déclarations tonitruantes pour autant. Quant à la critique institutionnelle, y compris télévisée, elle fait peu cas des revues, comme l’a souvent déploré André Chabin, directeur d’Entrevues. Avec Internet, les lignes bougent, et il y a quelques sites de critique littéraire et artistique excellents.

     

     

    Les revues sur papier ont-elles encore un rôle à jouer dans le paysage littéraire et artistique ?

     

    Oui, plus que jamais. D’ailleurs, il en naît tous les jours autant qu’il en meurt. Les mooks (magazineS-books), qui ne datent pas d’aujourd’hui, connaissent un succès grandissant, telle la revue XXI, dont les journaux copient maintenant le style BD reportage, originaire des Etats-Unis (comics/graphic  journalism).

     

    Nous avons été abonnés en son temps à L’Autre Journal. Saluons donc ici Michel Butel et  son Impossible.

     

     

    Comment voyez-vous l’évolution à venir de la revue et des éditions auxquelles elle a donné naissance ?

     

    Une édition papier de qualité est la condition sine qua non pour coexister ou survivre au temps du numérique. Tout le monde n’a pas envie de publier des livres-champignons sur n’importe quoi, et c’est tant mieux.

     

    Pour nous, cependant, le papier va de pair avec Internet (plus de visibilité, coûts moindres), à terme : mise en place d’un site de vente en ligne ; lancement de la collection Numériques ; mise en ligne de plus d’ouvrages sur Gallica 2 (BnF) ; numérisation des séries I et II ; projet de portail (avec le CNL et c/i/r/c/é [Marché de la poésie])…

     

    J’arrêterai la revue quand j’en aurai envie, ou simplement assez. Il y a un an, j’ai réduit sa périodicité à 2 numéros par an pour réduire les coûts et  avoir plus de temps. Le programme des publications est fixé jusqu’à la mi-2014, inks est en refonte, etc. Je ne fais pas de projets à très long terme.

     

     

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    RÉFÉRENCES (mai 2015)

    • Collections : Documents - Leporello (bibliophie) - Numériques - Trait court - Trace(s).

    • Revue Passage d’encres (séries I et II, 1996-2013)

    Yves Boudier - Françoise Lachkareff (livres) - Martine Monteau, Sylvie Reymond-Lépine (art, musique) - Frater Rodriguez - Pascal Vimenet (cinéma).

    Christiane Tricoit, direction et conception artistique

    Marc Orban, infographiste.



    www.inks-passagedencres.fr

    • Catalogue

    • Critique : « Petites chroniques italiennes » (Françoise Lachkareff) - « Lectures de Christophe Stolowicki » - « Vu/entendu » (Sylvie Reymond-Lépine).

    • Passage d’encres III : textes et articles publiés ou inédits dans la revue ou dans l’une des collections.

    • Rubriques : « Vu d’ici »  (éditos) - « Les mots, la langue » : Aude-Lucie Ayo, Jean-Baptiste Mercey (« Ainsi dit »), Christiane Tricoit.

    Christiane Tricoit, direction, contenu et conception artistique.

    Moulin de Quilio - 56310 Guern.

     

     

     

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    Le Bateau ivre, xylographie de Frank Eissner (All.) (PdE n° 36-37, 2009)

     

     


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