• Entretien avec Eric Faye

    Éric Faye est l’auteur de nombreux livres : recueils de nouvelles (Je suis le gardien du phare, José Corti 1997), romans (Croisière en mer des pluies, Stock 1999), récits de voyage (En descendant les fleuves, avec Christian Garcin, Stock 2011)… Il a aussi publié des essais, notamment sur Ismaïl Kadaré.

     

    Un fantastique retors, insidieux et métaphysique imprègne ses fictions, dans lesquelles des individus solitaires sont confrontés à l’esprit des lieux et à l’absurdité de la condition humaine. La prose précise et raffinée d’Éric Faye explore à merveille leurs vertiges discrètement teintés d’humour.

     

    Son prochain livre, Somnambule dans Istanbul (Stock), sera en librairie début octobre.

     

    Entretien avec Eric Faye

     

     Comment en êtes-vous venu à écrire ?

     

    Ah, si je savais !...

     

    À dix-huit ans, j’avais envie d’être compositeur. J’avais fait du piano ; je me suis mis à la musique électronique. Mais au bout d’un an j’ai eu le sentiment d’une barrière : ça ne venait pas. J’ai donc arrêté et un an ou deux plus tard je me suis mis à écrire. Mon besoin de créer, de composer, s’était déplacé sur la littérature. Pourquoi ? Je n’en sais rien. Pourtant, à l’époque, je ne lisais pas d’œuvres littéraires. J’ai donc écrit un roman historique, qui faisait environ 500 pages dactylographiées (à l’époque, pas d’ordinateur…). Il se déroulait pendant la Guerre civile en Grèce. J’ai toujours le manuscrit mais il n’y a rien à en sauver.

     

    En cherchant mieux, je me rappelle qu’à l’âge de huit ou dix ans j’avais déjà fait une tentative : il s’agissait de continuer une collection de romans d’aventures dont j’avais tout lu. Je m’efforçais de reproduire le style, d’imiter le mieux possible…

     

    Mais tout le monde a plus ou moins envie de se mettre à créer ; la vraie question, c’est plutôt : après avoir commencé à écrire, pourquoi continue-t-on ?

     

     Comment écrivez-vous ? 

     

    À la main, d’abord, sur de vieux cahiers de brouillon, qu’il devient difficile de trouver. Il y a trois ans j’ai dit cela lors d’une émission de télévision, en ajoutant par plaisanterie que je lançais un appel aux téléspectateurs. Eh bien, quelqu’un m’en a bel et bien envoyé environ cinq kilos. Je vis encore sur ce stock à l’heure actuelle.

     

    Après ce premier jet à la main je passe à l’ordinateur, j’imprime, puis je couvre cette version imprimée de corrections jusqu’à la rendre pratiquement illisible. Alors je la remets au propre à la main, puis je repasse à l’ordinateur. À chaque étape, de nouvelles modifications interviennent.

     

    L’avantage de ce mode opératoire un peu lent est qu’il m’évite l’angoisse de la phrase parfaite dès le départ. Je me dis : peu importe, avançons, toute cette matière sera sculptée peu à peu.

     

    Par ailleurs, j’écris surtout le matin.

     

     Écrire, est-ce pour vous un travail ? 

     

    Non, pas du tout. Cela fait partie d’une passion qui inclut aussi le goût des mots (j’adore chercher dans les dictionnaires) et de la lecture (je lis toujours deux ou trois livres à la fois). Il y a une discipline, bien sûr, mais qui, au contraire des contraintes qu’impose une profession, va de pair avec le plaisir. En fait, c’est une forme de vie. J’aime beaucoup cette phrase de Pessoa (je la cite de mémoire) : « La littérature, comme toute forme d’art, est l’aveu que la vie ne suffit pas ».

     

     

     Y a-t-il des auteurs dont vous vous sentez proche ? 

     

    Beaucoup… Avant d’être auteur, on est lecteur. Le problème est ensuite de s’éloigner des auteurs qu’on aime. La solution pour moi a été d’écrire des essais qui leur étaient consacrés. J’ai ainsi écrit sur Buzzati, Gracq, Kafka, et bien entendu sur Kadaré, dont le contact a été pour moi très formateur.

     

    Mais il y a aussi d’autres auteurs, plus contemporains, que j’aime énormément. Nicolas Bouvier est pour moi un maître. Parmi les écrivains voyageurs j’aime aussi beaucoup les deux Rolin, Patrick Deville…

     

     Parmi vos livres, on compte des récits teintés de fantastique mais aussi des carnets de voyage. N’y a-t-il pas une contradiction entre ces deux sources d’inspiration, l’une directement issue du réel, l’autre semblant au contraire s’en éloigner ? 

     

    À un certain moment, la fiction me décourageait. J’avais l’impression de ne plus avoir d’idées, de ne plus attirer de nouveaux lecteurs… Je me suis mis alors à écrire à partir des voyages en train que j’avais faits depuis l’enfance (cf. Mes trains de nuit, Stock 2005, ndr). Cela a été une seconde naissance en tant qu’écrivain. J’ai éprouvé une jubilation pareille à celle que l’on ressent pour un premier livre. Je me sentais porté plus loin dans l’écriture.

     

    J’ai donc persévéré, et un équilibre s’est créé, la fiction, que je pratique toujours, alternant avec les textes qui s’inspirent de mes voyages.

     

     Même dans ces récits de voyage, vous semblez à première vue vous situer aux antipodes de l’autofiction et de tout ce qu’on pourrait appeler « écriture de soi ». Vous arrive-t-il malgré tout d’utiliser des matériaux autobiographiques ? 

     

    Dans les récits de voyage mon ambition est de n’être qu’un regard, un filtre, qui propose au lecteur une vision personnelle du monde. J’ai eu au début du mal à dire « je » : mon éducation ne me prédisposait pas à parler de moi. Le problème s’est résolu quand j’ai compris que ce « je » était une caméra. Cela étant, les souvenirs des lieux que j’évoque sont, comme tous les souvenirs, reconstitués ; ils comportent donc déjà une part de fiction ; et cette incertitude, cette imprécision du souvenir me plaisent beaucoup.

     

    J’écris en ce moment un roman autour d’un personnage que j’ai bien connu, une femme qui, contrairement à moi, a eu une vie très aventureuse et d’une certaine manière « romanesque ». Il y a douze ans j’avais fait une première version de ce roman, dans laquelle cette femme était elle-même la narratrice. Je n’en étais pas très content. Et récemment j’ai repris le texte avec un narrateur qui est moi. Mais ce moi n’est qu’un outil, un regard critique. De même, l’an dernier, en résidence à Kyoto, j’ai tenu un journal mais ce journal est pour moi une pure matière littéraire. Je n’ai pas besoin d’épanchement, de soulagement par l’écriture. Il me semble que l’important est d’avoir une voix et un regard particuliers, de telle sorte qu’à la lecture on reconnaisse une vision du monde et pour ainsi dire une couleur. Qu’il s’agisse de récits de voyage ou de fiction.

     

     Les lieux jouent un rôle essentiel dans votre œuvre. L’individu seul dans un lieu, livré aux « spectres qui vont et viennent dans un espace qu’on présume désert » (Nagasaki), telle semble être la situation fondamentale de vos fictions. Faut-il y voir une métaphore de l’expérience de l’écrivain ? 

     

    Ce n’est pas à moi de répondre, c’est aux critiques. Quant à moi, je n’ai pas quand j’écris d’intentions précises dans ce domaine.

     

    L’écriture démarre si je suis porté par une atmosphère particulière, qui peut être créée par une situation absurde, par la mélancolie des lieux… Enfant, avant de vouloir être musicien, j’ai voulu être archéologue. J’ai toujours d’ailleurs le regret de cette profession qui, pour moi, a quelque chose à voir avec l’écriture, sans que je puisse expliquer quoi. L’an dernier, à Rome, j’étais émerveillé de me trouver sur le forum, là où Jules César avait posé ses pas… Ce genre de choses qui laissent beaucoup de gens indifférents me bouleversent et me font rêver.

     

     Sur quoi travaillez-vous en ce moment ? 

     

    Sur plusieurs choses, fictions et non fictions.

     

    Il y a ce journal japonais, qui va paraître chez Corti l’an prochain et dont je corrige les épreuves. Je travaille aussi au roman commencé il y a douze ans dont je parlais tout à l’heure. J’ai beaucoup de plaisir à reprendre cette matière qu’il s’agit maintenant simplement de mettre en mots et d’installer dans un climat qu’il faut créer. Ce sera une fiction, mais qui s’appuiera sur des faits réels. La femme dont je raconte l’histoire était vraiment un personnage très romanesque ou cinématographique. D’ailleurs, un jour, elle a été abordée dans un magasin de vêtements par un monsieur qu’elle a aussitôt éconduit en le prenant pour un vieillard libidineux. Il lui a quand même donné sa carte, qu’elle a montrée le soir à une amie. Celle-ci a dû alors lui apprendre qui était Éric Rohmer…

     

    J’écris aussi des nouvelles, quand il me vient des idées. Le plaisir avec cette forme courte est de pouvoir voir quelque chose d’abouti au bout de quelques jours.

     

    Enfin, je travaille à des conférences que je suis invité à faire au Japon en octobre.

     


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