• Entretien avec Xavier Bazot

    Après avoir été responsable d’un centre d’hébergement Emmaüs puis avoir partagé un temps la vie des gens de cirque, Xavier Bazot a décidé de se consacrer uniquement à l’écriture. Il vit à Paris mais des bourses de résidence l’amènent quelquefois à séjourner sous des cieux proches ou lointains.

     

    Qu’il explore le thème du couple (Tableau de la Passion, P.O.L. 1990), raconte son enfance dans la pâtisserie familiale (Un fraisier pour dimanche, Le Serpent à plumes 1996) ou évoque le monde des exclus (Camps volants, Champ Vallon 2008), Xavier Bazot use d’une syntaxe singulière, où la phrase se diffracte autour de certains mots clés. Son œuvre discrète et exigeante allie le réalisme à la fantaisie poétique.

     

    BazotXavier

     

    Comment en êtes-vous venu à écrire ?

    Le don artistique est une manifestation hystérique, comme le don des langues, qui a visité les apôtres lors de la Pentecôte. Comme je suis né au XIXe siècle dans une famille de petite bourgeoisie catholique de province (le XIXe s’y est arrêté en 1967, quand les femmes ont pu maîtriser leur procréation) cette hystérie a cristallisé sur le métier le mieux idéalisé à cette époque : écrivain.

     

    Comment écrivez-vous ?

    À la main, au stylo à encre, sur des feuilles de papier pelure 32 grammes, de marque Éléphant, introuvable aujourd’hui, empilées pour obtenir une surface moelleuse. Je garde ainsi tous mes brouillons. Chaque feuille du travail d’un texte est datée, numérotée dans l’ordre de l’écriture (de 1 à 1275 pour mon dernier roman publié, Camps volants, lequel compte au final 150 pages imprimées), annotée de lettres (de aa à az, puis de ba à bz, etc.), qui suivent le développement du texte définitif. Nous pouvons avoir ainsi en moyenne une dizaine de feuilles qui portent les mêmes lettres.

    Je suis incapable d’écrire sur un bout de table, entre cinq et sept. Il me faut la journée, que dis-je, des semaines libres de tout engagement, pour que naissent dix pages.

     

    Écrire, est-ce pour vous un travail ?

    Souffrance et jouissance, apanages du travail, sont bien présentes dans l’écriture. Mais est-ce un métier ? Beaucoup le nient, puisque notre activité ne génère aucun revenu. L’exercer nous coûte du temps, donc de l’argent. Nous payons pour écrire. Pour moi, écrire est mon seul métier.

     

    Y a-t-il des auteurs dont vous vous sentez proche ?

    Carlo Emilio Gadda, Arno Schmidt, Thomas Bernhard, Juan Benet, Cesare Pavese, ont ébloui ma jeunesse. Les influences n’existent pas, j’ai rencontré ces auteurs parce que leur quête est la mienne.

    De grands romans, tels Cités à la dérive, de Stratis Tsirkas, Le Jour du jugement, de Salvatore Satta, Conversation en Sicile, de Elio Vittorini, habitent le fond de mon cœur.

     

    Ce qui frappe d’abord à la lecture de vos romans, c’est l’écart entre une syntaxe recherchée, voire déconcertante, et des thèmes qu’on a l’habitude de voir traiter sur un mode plus familier. Est-ce là un effet voulu, et, si oui, dans quel but ?

    Je ne poursuis aucun effet : c’est ainsi que j’écris ; je ne peux pas dire ces thèmes autrement que je ne les dis.

    Inversions et déplacements, à l’intérieur de ma phrase, créent un rythme poétique, des rimes intérieures, une musique. Tant que cette musique n’est pas née, je travaille. Ce que je veux rapporter m’apparaît comme une succession de tableaux ou de photos, de moments suspendus. À un tableau une phrase, comme nous pouvons embrasser un vrai tableau d’un seul regard. Je vois un événement comme un rhizome. Je voudrais en saisir l’ensemble dans une seule phrase, jusqu’à ses ramifications, tenantes et aboutissantes, les plus lointaines. Pound donne pour mission au poète de « rassembler les membres d’Osiris ».

     

    Un des personnages de Camps volants opère une distinction entre « roman vertical », bâti sur une intrigue, et « roman horizontal », qui s’attache à restituer des atmosphères et des lieux. Vos propres livres s’inscrivent en général dans la seconde catégorie, mais peut-on alors parler de « romans » ?

    Tableau de la Passion est un roman vertical, construit sur une intrigue, où un événement qui tient lieu de « point focal » vient modifier a posteriori la perspective.

    Je découvre la structure horizontale (et le temps du présent) avec Un fraisier pour dimanche. Alors que le roman de formation est de structure verticale, puisque le nerf de l’action est tendu vers un point focal : faire l’amour, dans le fraisier nul dénouement. Seule issue, le départ, car, là où vit mon héros, en province, au sein de sa famille, rien ne peut advenir. D’où l’achronie du présent.

    J’ai de grands prédécesseurs dans le domaine du roman de structure horizontale : Arno Schmidt, Gadda, Pavese… Le film d’Antonioni, Femmes entre elles, adaptation d’une nouvelle de Pavese, offre un exemple de structure horizontale au cinéma, et certains films de Cassavettes.

    Depuis la mort de Dieu, énoncée par Jean-Paul puis Hegel dès avant le roman balzacien, qui ne l’a pas entendue, comment le roman de structure verticale pourrait-il se perpétuer ? Nous n’avons plus de destin, nos vies ne s’acheminent plus vers un point focal. Le marxisme a joué les prolongations mais il a fait long feu : Vaillant, après le XXe Congrès, renonce au communisme et se tourne vers le libertinage, adoptant ainsi une position… horizontale !

     

    Gens de cirque, forains, clochards… Vos personnages sont souvent des errants vivant dans les marges de la société. Y a-t-il pour vous une parenté entre ces marginaux et les artistes ?

    Je ne sais. Les artistes sont des gens comme vous et moi, nous y trouvons des nomades, des sédentaires, des personnalités très structurées, des âmes en mille morceaux. Le cirque, évoqué dans Chronique du cirque dans le désert ou dans Camps volants, est un parangon de sédentarité : il reconstitue partout son village, dont les personnes ne sortent guère. Chez les Tsiganes la stucture familiale est très forte. Nous sommes là dans une verticalité. Tandis que les personnes que j’ai pu côtoyer à Emmaüs n’ont plus de récit structurant qui donne sens à leur vie.

    Adolescent j’éprouvais une attirance sexuelle pour les jeunes filles tsiganes, qui se mariaient à quatorze ans. À l’époque les roulottes venaient au cœur des villes,  sur le chemin du lycée je longeais des campements, je regardais, fasciné par ce monde. Mon intérêt pour les errants peut s’ancrer dans ce fantasme. Je suis très structuré (je rassemble les membres d’Osiris) et plutôt sédentaire. Je viens de la névrose, j’ai une vision globale de mes choix, j’en cherche les causes, j’en imagine les conséquences avant de passer à l’acte. Loin de la perversion moderne, qui décrète : « j’ai envie, je fais », et se prive ainsi de la voluptueuse chaîne de l’interdit, la transgression, le remords. La confession nous ramenant à la case vierge, comme l’a vu Huysmans. Source inépuisable de littérature !

     

     

    Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?

    Je suis parfois en résidence d’auteur. Comme je refuse d’y pratiquer des ateliers d’écriture et que j’évite les textes de commande, je propose de réaliser des documentaires audio, sur une carrière abandonnée, une verrerie en activité… Ces jours passés à écouter et monter les voix des personnes enrichissent mon travail, qui s’attache au style, à la structure de la phrase.

    J’écris des récits à partir du matériau collecté lors de missions Stendhal, en Iran ou en Indonésie. L’absence d’intrigue y est d’un puissant attrait et d’une gageure difficile. Je me méfie des classifications de genres : le principe de la littérature est d’arriver à dire autre chose à travers ce qui est apparemment exprimé. Le style est le vecteur de cette opération alchimique.

     

    Xavier Bazot a répondu par écrit aux questions de Pierre Ahnne

     


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