• Salah Stétié est une figure importante de la poésie francophone contemporaine. Né en 1929 à Beyrouth, longtemps diplomate, il a publié de nombreux recueils de poèmes, de L'Eau froide gardée (Gallimard, 1973) à L'Être (Fata Morgana, 2014). Il est aussi l'auteur de multiples essais, traductions, livres d'artistes, et de Mémoires, parus chez Laffont en 2014 sous le titre L'Extravagance.

    Sa poésie est exigeante, parfois hermétique. Mais une sensualité solaire l'irrigue et la magie du rythme lui prête un caractère incantatoire.

    Que Salah Stétié ait bien voulu répondre à quelques questions sur ce blog me ravit et m'honore.

     

    photo Stéphane Barbery

     

    Comment en êtes-vous venu à écrire ?

    Comme tout écrivain qui, un jour, se découvre avec émerveillement capable de mettre en mots ce qu'il ressent. Par hasard et par nécessité. Mon père était poète, il écrivait en arabe de longs poèmes rimés (monorimes) et rythmés : des qacida(s). Il lisait ses poèmes une fois achevés à ma mère qui était une femme sensible à la beauté des choses prises au piège des mots. Le petit bonhomme, moi en l'occurrence, écoutait, n'y comprenant rien. Intrigué, il imita son père. Il prit son porte-plume et le trempa, à sept-huit ans, dans l'encre violette. Ce fut là le début d'une longue, très longue aventure, d'une longue, très longue histoire d'amour.

     

     Comment écrivez-vous ? 

    Sur la table basse, dans une grange aménagée en bibliothèque et propice au rêve et à la réflexion. Mais je suis capable d'écrire n'importe où, parfois sur mes genoux.

     

     Écrire, est-ce pour vous un travail ?

    D'abord un plaisir quand le feu de l'inspiration est là. En poésie, il est toujours là quand j'écris. Ensuite un travail : corriger, revoir, cerner au plus près, prose ou poème, ce qu'on veut vraiment exprimer. Puis de nouveau les choses s'éclaircissent, et le plaisir – comprimé, jugulé – revient. Il y a du sexuel dans le plaisir d'écrire.

     

    Y a-t-il des auteurs dont vous vous sentez proche ?

     Inévitablement. Je passe sur les plus grands : Shakespeare, Cervantès, Al-Mutannabbi, Djelâl-Eddine Roûmi, Ibn Arabi, dont, à la lecture, je cueille toujours quelque chose. Mais il y a aussi Maurice Scève, il y a Racine, il y a Nerval (ah, Nerval !), il y a Baudelaire, il y a Mallarmé, il y a Rimbaud, il y a Claudel, il y a André Breton, il y a Pierre Jean Jouve, il y a (parfois) René Char. Il y a Novalis, il y a Hopkins. Ils sont, tout compte fait, aussi grands que les plus grands. C'est là pour moi ma famille d'esprits. Il y a (ne pas l'oublier) Bâsho, la plus fine lame de la poésie japonaise.

     

    photo Stéphane Barbery

     

     En tant que poète, comment vivez-vous votre double appartenance culturelle, entre Orient et Occident ? Est-ce sur le mode de la contradiction ou au contraire sur celui de la complémentarité ?

     Je la vis sans difficulté aucune. Je suis un esprit complexe mais uni. Je circule dans mes cultures comme un homme va, dans son jardin, d'un massif de fleurs à un autre, différents mais mystérieusement convergents.

     

     Vous venez de publier un volume de mémoires dans lequel vous évoquez votre carrière politique et diplomatique. Diriez-vous que vos activités dans ce domaine ont contribué à nourrir votre poésie ?

    Vous parlez de mon livre « L'Extravagance” récemment paru chez Robert Laffont, l'un de mes éditeurs. Un livre de mémoires puise dans tous les domaines, rêveurs ou concrets, où l'activité d'un homme s'est exercée. J'ai assumé ma part du diplomatique et du politique dans des conditions parfois très difficiles : la terrible guerre civile libanaise a laissé en moi et dans ma mémoire de vives et profondes séquelles. Mais j'ai aussi aimé, j'ai voyagé, j'ai rencontré et fréquenté des hommes remarquables, des écrivains de très haut vol qui furent mes amis (Cioran, par exemple), des poètes admirablement aigus (Schehadé, mais aussi Pablo Néruda qui fut mon collègue à l'Unesco), des dramaturges (Ionesco), des poètes-romanciers (Jouve). Tout cela m'a impressionné, m'a imbibé, m'a traversé pour se retrouver naturellement dans mes mémoires.

     

     « Il n’est d’apparition que dans la disparition », écrivez-vous dans les “Carnets du méditant” (Albin Michel, 2003) : la poésie est-elle, pour vous, la manière de faire exister ce qui, par essence, se dérobe ?

     Oui, les objets de la poésie sont fulgurants. Ils apparaissent dans un éclair et sitôt vus, transformés par l'éclair d'une façon quasi métaphysique, ils replongent dans le plus noir de la nuit. René Char : « Si nous habitons un éclair, il est le cœur de l'éternel. » Éternité soudaine, éternité perdue.

     

     À lire vos poèmes, on est frappé par l’importance du rythme mais aussi par la place qu’y occupent les images. Lequel de ces deux éléments est-il pour vous le plus important ?

    Les deux jouent de leur efficacité dans le duo mental et sensible, derrière lequel se profile l'orchestre obscur et ensoleillé du monde.

     

     Dans un monde pour le moins tourmenté, où la littérature semble l’objet d’un désintérêt croissant, quel peut être le rôle du poète ?

    Le poète est, dans un monde où rien ne compte plus que l'économique, le mainteneur de l'essentiel : l'âme, l'esprit.

     

     Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?

    Sur deux projets de livres, demandés respectivement par deux de mes éditeurs, et qui font – au bout de ma longue vie – le point.


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  • C'est l'année des nouveautés : ce blog, les habitués le savent, se consacre surtout au roman, à la nouvelle et aux textes qui s'en emparent pour mieux leur échapper. Mais pour le premier entretien destiné uniquement à sa nouvelle formule, il accueille quelqu'un qu'on pourrait semble-t-il considérer à bon droit comme poète.

    Cependant, à y regarder de plus près… Jean-Claude Walter, né en 1940, a bien publié de nombreux ouvrages se réclamant explicitement de la « poésie », du Sismographe appliqué (Flammarion, 1966) à Dialogues d'ombre (Rougerie, 1996). Toutefois il est aussi l'auteur d'un « roman » (L’Évêque musclé, Flammarion, 1968), d’un beau récit d’enfance (Les Étincelles noires. Une enfance alsacienne, Gérard Louis, 2002) et de divers essais, dont Léon-Paul Fargue ou l’homme en proie à la ville (Gallimard, 1973) et Le Rhin, un voyage littéraire (éditions Place Stanislas, 2011), dont j’ai déjà parlé (voir ici ). Surtout, les livres qu’il publie depuis quelque temps (Chemins de ronde, Arfuyen, 2004, Carnets du jour et de la nuit, Arfuyen, 2011…), sous-titrés « prose », échappent aux catégories et paraissent se jouer des genres.

    Raison suffisante, outre l’humour, l’attention exacerbée aux mots, le goût d’un quotidien traversé par le rêve, pour que j’aie souhaité poser à cet homme les premières questions de l’année 2015.

     

    Entretien avec Jean-Claude Walter

     

    Comment en êtes-vous venu à écrire ?

     Tout gamin, je lisais avec passion les volumes de la Bibliothèque verte, puis de la Petite Collection Nelson. Pendant la semaine, mon père, qui était représentant de commerce, était absent, et, pour pallier cette absence, je lisais. Ce qui m’intéressait, c’était l’aventure, m’évader par l’aventure, et je me racontais des histoires pareilles à celles de mes lectures : je voulais faire comme Jack London.

    Puis, à l’école primaire, j’ai eu un instituteur, monsieur Schaetzel, qui a beaucoup compté. Cela se passait à la campagne : ma famille avait quitté Strasbourg parce qu’on craignait, en 1943, que la ville soit bombardée. Un voisin cherchait quelqu’un de confiance pour garder la maison qu’il avait à Thannenkirch, dans le Haut-Rhin. Mes parents, ma sœur et moi sommes donc allés nous y installer. Là, je fréquentais l’école primaire avec les enfants du village, et l’instituteur dont je vous parle nous emmenait sur le terrain assister au travail des bûcherons ou à celui des paysans. Ensuite il fallait faire une rédaction. J’ai ainsi écrit «Vie et mort du sapin », « Libre cueillette des myrtilles », « La Mort du cochon », et autres récits du même genre. Ces rédactions étaient toujours lues en classe et citées en exemple.

    Plus tard nous avons regagné Strasbourg, mais nous revenions régulièrement en vacances à Thannenkirch. Et un jour ce même instituteur, me voyant toujours en train de lire, m’a dit : « Tu devrais écrire ». Mais écrire quoi ? Il m’a conseillé de m’inspirer de mes souvenirs de la vie au village. Je m’y suis mis. Toutes les semaines, je rendais mes textes à monsieur Schaetzel. Comme il était en contact avec la rédaction du Nouveau Rhin français, à Colmar, il les a fait paraître en feuilleton dans « Rythmes », le supplément hebdomadaire de ce journal, sous le titre de Bois de sapin. J’avais alors 13 ans. Ç’a été cela, le vrai départ : j’avais découvert qu’on pouvait écrire en partant du réel, de ce qu’on vivait.

    Ensuite, à 17 ans, j’ai publié des poèmes dans la revue des Cahiers des Saisons, que Jacques Brenner faisait paraître chez Julliard. Vers la même époque, nous avions décidé avec des camarades de lycée de créer un magazine littéraire. L’un de ces camarades était le fils de Maxime Alexandre, que j’ai rencontré à cette occasion (Maxime Alexandre est un poète surréaliste alsacien, ami d’Aragon et de Breton, ndlr). C’est lui qui m’a fait découvrir la poésie moderne. C’est lui aussi qui a trouvé le titre de notre revue littéraire, Le Crénom de pipe : ce sont, paraît-il, les seuls mots que Baudelaire articulait après son attaque.

    La dernière étape, c’était toujours au lycée, à Strasbourg. J’avais comme professeur Guy Demerson, le spécialiste de Rabelais, l’éditeur des Œuvres complètes au Seuil. Je lui ai apporté un jour une liasse de poèmes. Après les avoir lus, il m’a dit : « À vous d’en faire un livre ». Ce fut Le Sismographe appliqué (premier recueil de poèmes publiés par J.-C. Walter, chez Flammarion, en 1966, ndlr).

     

     Comment écrivez-vous ?

     De gauche à droite. Et à la main. Sur des feuilles volantes que j’essaie d’oublier. Quand elles ont bien refroidi, je les tape sur ordinateur et je retravaille à partir de là. Je relis et corrige. Tape et retranche. Ajuste et polis. Enregistre... Tant il est vrai que pour moi tout passe par le mot écrit. Le mot est le sismographe.

     

     Écrire, est-ce pour vous un travail ?

     Oui, un travail qui n’en finit jamais. Un labeur, avec sa dimension physique, surtout quand on écrit à la main. Puis il faut se relire. Autrefois, je faisais beaucoup confiance au premier jet, mais par la suite j’ai appris à me corriger. Après quoi il arrive que j’en revienne au premier jet, dont je me rends compte qu’il est meilleur.

    Donc oui, c’est un gros travail. Mais on ne peut pas s’en empêcher parce qu’en même temps c’est un grand plaisir. Il y a la sensualité des mots. Et puis il faut essayer de « trouver le dernier mot de nous-même », comme dit Léon-Paul Fargue, même si en réalité on ne le trouve jamais : le dernier mot de soi-même figurera sur une croix ou une stèle dans une parcelle ensoleillée d'un bon cimetière alsacien.

     

      Y a-t-il des auteurs dont vous vous sentez proche ?

     Je me sens surtout proche des écrivains d’instinct. Mais tous les écrivains que j’ai lus ont joué leur rôle, depuis Hector Malot ou, encore une fois, Jack London, jusqu’à Simenon, que je relis encore régulièrement aujourd’hui. À 16 ans, la découverte de Baudelaire a été un grand choc. Ensuite j’ai lu les grands textes allemands : Heine, Kafka, Rilke, surtout celui des Cahiers de Malte Laurids Brigge. Et puis il y a eu les romanciers américains. Quand j’étais lycéen, il existait à Strasbourg un Centre culturel américain qui était un lieu d’autant plus agréable que les réceptionnistes qui nous y accueillaient étaient fort séduisantes. Grâce à ce centre, mes camarades et moi avons découvert le jazz, Steinbeck, Hemingway, Fitzgerald, et surtout le grand, le seul, l’unique Faulkner, que je n’en finis pas de relire.

    Plus tard, il y a eu d’autres découvertes : les poètes surréalistes, Bonnefoy, Musil, et bien sûr Fargue. Ou, plus récemment, Franck Venaille. Mais je ne puis les citer tous…

     

     Vous avez toujours vécu en Alsace et avez été très actif sur la « scène culturelle » de cette région. Vous considérez-vous comme un poète ou un écrivain « alsacien » ?

     Je ne me considère ni comme un romancier ni comme un poète, mais comme un écrivain. Comme tel, oui, j’ai été actif, notamment à l’Académie des marches de l’Est (aujourd’hui Académie rhénane, ndlr) en particulier. J’ai aussi fondé avec Gérard Pfister, le créateur des éditions Arfuyen, l’Association Capitale européenne des Littératures, qui décerne différents prix, dont un Prix européen et un Prix du patrimoine alsacien. J’ai également été longtemps chroniqueur littéraire au Nouvel Alsacien, dans Saisons d’Alsace et Les Dernières Nouvelles d’Alsace, et animateur, pendant trois ans, d’une émission sur FR3, La Boîte à ouvrages.

    Mais, tout en me consacrant sérieusement à toutes ces activités, je ne m’y suis jamais pris au sérieux. Je revendique bien sûr mon identité alsacienne. Quand il s’agissait de décerner un prix, j’ai parfois privilégié les écrivains d’Alsace – poètes, romanciers, nouvellistes, lorsque leurs ouvrages étaient de qualité. Simplement, j’ai toujours vécu ici, et la beauté de cette région, la forêt, le Rhin m’inspirent en effet. La nature, l’amour, la liberté, la littérature, voilà mes fascinations et mes mots-clés (belle expression, soit dit en passant).

     

     Vous êtes l’auteur d’un seul texte sous-titré « roman » (L’Évêque musclé, Flammarion, 1968), et il remonte à quelques années… N’avez-vous jamais eu envie de revenir à ce genre littéraire ?

     Si. Mais ayant sous les yeux l’exemple de mes « grands » amis Proust, Conrad ou Faulkner, je suis devenu modeste…

     

     Depuis quelque temps, vos livres se rangent dans une catégorie que vous appelez « prose ». Que faut-il entendre par là ?

     Il s’agit de proses au sens des Petits Poèmes en prose de Baudelaire : on ne s’occupe plus du genre, on peut tout fourrer là-dedans, souvenirs, portraits, fantasmes… Par exemple la tendresse et l’allant de ma sœur, la découverte d’un nouveau livre, ou les caprices de notre chien. Certains ressemblent même à de (très) courts romans…

     

     « Je ne parle qu’à celui qu’en moi j’écoute », écrivez-vous dans L’Amour parole (Rougerie, 1986) : l’écriture, par-delà les genres, est-elle pour vous un acheminement vers soi-même ?

     Un cheminement, c’est sûr, toute l’entreprise de l’écrivain s’y rapporte et s’y attache. Mais « Soi-même » est d’abord un point de départ… Il y a une voix en nous qui se manifeste plus ou moins régulièrement. Écrire, c’est répondre à cette voix avec nos mots à nous. Écrire, c’est conjuguer les mots à tous les temps de la vie : je n’ai jamais dissocié écriture et parole. Il s’agit de dire quelque chose à quelqu’un. Léautaud note, je le cite de mémoire : « On devrait écrire des livres comme on écrit une lettre ».

     

     Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?

     Sur de petits poèmes en prose, bien sûr… Mais je ne veux pas trop en dire car, pour citer le poète Maxime Alexandre : « La vie n’a pas d’intérêt si on n’est pas superstitieux ». Je ne veux donc pas trop parler de ce que je suis en train de faire. Disons quand même que je travaille avec des plasticiens. D’abord, le graveur Erwin Heyn a confié à trois auteurs, dont moi, vingt-cinq collages qu’il a réalisés, avec mission d’écrire chacun vingt-cinq textes, un par collage. Ensuite, je travaille à une monographie illustrée consacrée au sculpteur Jean Claus. Elle est même pratiquement terminée, il ne reste plus qu’à choisir les illustrations. L’ouvrage devrait paraître chez François-Marie Deyrolle. Et puis il y aura, aux éditions Arfuyen, un nouveau livre de proses : Dans l’œil du dragon, dont le titre m’a été suggéré par les gargouilles de la cathédrale de Strasbourg…

     

    Entretien avec Jean-Claude Walter


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  • Emmanuelle Richard est jeune. Elle a publié aux Éditions de l’Olivier en février 2014 un premier roman intitulé La Légèreté. J’ai dit ici même à quel point j’avais été séduit par l’écriture nerveuse et précise de cette auteure débutante, par son absence de concession au tout-venant du romanesque, par l’originalité avec laquelle elle aborde le thème pourtant maintes fois traité de l’adolescence.

     

     Cela fait un moment que je voulais m’entretenir sur ce blog avec un écrivain qui soit au seuil d’une probable « carrière ». Autant s’adresser pour cela à quelqu’un dont l’entrée en littérature révèle un vrai talent et promet de belles suites…

     

     

     

    Entretien avec Emmanuelle Richard

     

     

     

      Comment en êtes-vous venue à écrire ?

     

     C’est quelque chose que j’ai longtemps fui… À l’école, j’étais bonne en français et tout le monde avait l’air de penser que si je voulais devenir écrivain je pourrais l’être, ça paraissait de l’ordre de l’évidence. Mais moi je trouvais ça solitaire, triste, ça ne me faisait pas envie du tout. Jusqu’au jour où une professeure de français nous a donné en dictée le début de Moderato cantabile [de Marguerite Duras]. Ça a été un événement déclencheur. Je me suis précipitée à la bibliothèque. Là, je suis tombée sur Passion simple, d’Annie Ernaux, et j’ai lu tout ce que j’ai pu trouver d’elle. Nouvelle révélation. En fait, c’est elle le premier auteur qui m’a donné envie d’écrire.

     

    J’ai commencé à le faire vers l’âge de seize ans. J’étais poussée par le besoin de sauver des choses que je ne voulais pas voir disparaître. À dix-huit ans, j’ai démarché les éditeurs, à pied, avec un premier manuscrit sous le bras. Il a été refusé partout. À vingt ans, pareil. Pendant tout ce temps je n’ai jamais douté d’être un écrivain, mais parfois je doutais de cette certitude.

     

    Puis un jour j’ai pensé à me trouver un parrain. Je suis allée voir Olivier Adam. Il est le premier à m’avoir dit que la question de savoir s’il fallait continuer ne se posait même pas.

     

     

     Comment écrivez-vous ? 

     

     Il y a de grandes périodes pendant lesquelles je n’écris pas. Je n’écris que pour faire un livre. Je m’y suis remise depuis quelques mois alors que j’avais passé presque un an sans écrire.

     

    Je crois qu’on écrit parce qu’il y a des images qu’on veut sauver de l’oubli. Alors on essaie de trouver un moyen de les relier entre elles. Mais au départ il y a ces choses qu’on ne veut pas perdre, et la construction, le livre proprement dit, viennent après.

     

    Je crois aussi qu’on écrit toujours la même chose.

     

     

     Écrire, est-ce pour vous un travail ?

     

     Ce n’est pas un travail compte tenu de l’épanouissement personnel que ça apporte. Il n’en reste pas moins que c’est beaucoup de travail. J’attache énormément d’importance au rythme, aux sonorités, et il peut m’arriver de rester une semaine sur une page…

     

     

     Y a-t-il des auteurs dont vous vous sentez proche ?

     

     Annie Ernaux, bien sûr, j’en ai déjà parlé. C’est de l’ordre d’une filiation. J’aime aussi beaucoup ce que font Emmanuelle Pagano ou Véronique Ovaldé. Je trouve chez celle-ci le questionnement sur la violence des rapports sociaux, la famille, qui m’importe à moi aussi. L’attention aux petites choses chez quelqu’un comme Susan Minot m’intéresse également. De manière générale, j’aime les auteurs qui ont une sensibilité au social. Et aussi Éric Reinhardt, avec sa violence sans concession, cette énergie de la colère, qu'on peut aussi trouver dans le rap, par exemple.

     

    Je pourrais encore vous parler de Joy Sorman, que j'admire pour sa façon d'avoir un territoire bien à elle et une écriture très physique. Ou de Nathalie Léger, de sa finesse, de sa précision, de tout son propos sur le féminin, la question du genre. Elle écrit très peu mais je la trouve d'une importance capitale. Tout comme Emmanuelle Bernheim, Jean Rhys, Didier Eribon et tant d'autres…

     

     

     La Légèreté n’est pas tout à fait votre premier livre : en 2010, vous avez publié, à L’École des loisirs, Selon Faustin. Comptez-vous continuer à écrire aussi « pour la jeunesse », et y a-t-il pour vous une différence entre cette écriture-là et celle qui s’adresse aux adultes ?

     

     C’est une question de hauteur de regard. On écrit ce qu’on a à écrire. Avec la hauteur de regard qui est la plus juste, celle qui convient le mieux aux personnages. Après, le résultat, le choix d’une collection, c’est une affaire de marketing. Il n’y a pas de sujet plus spécialement « pour la jeunesse ». Donc je pense que oui, certainement, il m’arrivera encore d’écrire des livres qui seront publiés dans des collections destinées aux adolescents.

     

     

     Quand on est l’auteure d’un premier roman (« pour adultes », donc), qui a remporté un certain succès, comment envisage-t-on la suite ?

     

     Il paraîtrait que le deuxième livre est le plus périlleux, le plus difficile à écrire. Mais je ne ressens pas cette difficulté. Je n’ai pas d’angoisse à ce propos.

     

    D’un point de vue économique, je ne peux pas vivre de l’écriture pour le moment mais je pense que dans un certain temps je pourrai le faire, en gardant un travail à temps partiel. J’aimerais bien avoir la liberté de ne plus travailler trente-huit heures par semaine comme je le fais à l’heure actuelle.

     

     

     Dans La Légèreté, vous faites le portrait d’une adolescente dont vous dites vous-même qu’elle est un peu celle que vous avez été. Continuerez-vous à écrire en utilisant comme matériau votre propre expérience ?

     

     Oui, bien sûr. Je pense qu’on n’invente rien, qu’on ne fait que travestir ou corrompre ou déguiser. Je crois aussi que plus on parle de soi, plus on parle du monde. Plus on descend profondément dans l’intime, plus on s’approche de l’universel. Autofiction ?... Je ne crois pas à ces catégories. Dès qu’on écrit on fictionnalise, et en même temps on parle de soi.

     

     

     Le corps et le désir, d’une part, le conditionnement social et les barrières de classe, de l’autre, sont au centre de votre roman. Peut-on considérer que ce sont là les deux grands thèmes de votre travail d’écrivain ?

     

     Je pense. La question du social, oui, j’y suis très sensible, en raison de mes origines et de mon expérience professionnelle, qui m’a amenée à faire beaucoup de « petits boulots ». Celle du désir aussi, plutôt que du corps, et celles de la peur de ne pas être aimé, de l’image de soi qu’on veut renvoyer, qu’on renvoie effectivement… Oui, ces deux axes-là : le social, et le désir ou peut-être l’amour.

     

     

     Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?

     

     C’est trop tôt. J’ai recommencé à écrire en juin. Ce sera un roman, tellement différent du précédent que la fameuse question du « deuxième livre » ne se posera même pas, ce livre à venir n’aura rien à voir avec le premier.

     


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  • Jean-Marie Argelès a traduit de nombreux ouvrages de l’allemand, dont le magnifique roman La Découverte de la lenteur, de Sten Nadolny (Les Cahiers rouges, Grasset, 1985). Certains de ces livres, comme Une enfance africaine et Une jeunesse allemande, de Stefanie Zweig (Éditions du Rocher 2002 et 2003) ont été de véritables best-sellers sans attirer pour autant l’attention de la presse. D’autres, comme La Corde, de Stefan aus dem Siepen (Écritures, 2014), dont j’ai moi-même dit ici tout le bien que j’en pensais, ont été encensés par la critique sans susciter pour autant l’engouement d’un vaste public. Ainsi vont les choses dans le monde littéraire…

     

    Quoi qu’il en soit, après m’être entretenu dans le cadre de ce blog avec un certain nombre d’auteurs mais aussi avec un libraire, un agent, une directrice de revue…, il m’a semblé qu’il était temps, en cette période d’intérêt pour l’Europe, de rencontrer un traducteur. Que celui-ci travaille sur l’allemand, cette langue qui a produit certains des plus grands textes de la littérature européenne, était un argument de plus.

     

    Entretien avec Jean-Marie Argelès, traducteur de l'allemand

     

     Comment êtes-vous devenu traducteur de l’allemand ?

     

     D’abord, l’allemand… Je suis devenu germaniste par défaut. J’étais attiré par l’Histoire, alors que je n’ai jamais été un bon linguiste même si, au lycée, j’aimais les versions. Mais je faisais du sport de haut niveau, et comme je me disais que j’aurais de la peine à mener de front sport et études, j’ai choisi d’étudier l’allemand, en me disant que de vivre quelques années en Allemagne et en Autriche me permettrait de perfectionner mon allemand tout en me livrant à mon activité sportive très prenante.

     

    J’ai fini par avoir le Capes, ce qui m’a permis d’entrer comme traducteur à l’Institut national des sports, où j’ai traduit beaucoup d’articles et d’ouvrages, comme ce livre sur L’Éducation de la pensée tactique chez les enfants, par un maître de conférences à l’Université Humboldt de Berlin-Est, Friedrich Mahlo, qui est devenu une référence.

     

    Tout cela me laissait beaucoup de temps pour la politique… Si bien qu’ensuite, pendant six ans, j’ai été permanent du Parti communiste. Quand je l’ai quitté j’ai demandé un poste d’enseignant et j’ai par la suite enseigné dans divers établissements scolaires jusqu’à ma retraite. Mais à l’époque je ne me sentais pas assez sûr de moi. J’ai donc repris des cours en fac, à Vincennes, où on m’a conseillé, pour me remettre dans le bain, de m’exercer en traduisant Franz Fuhmann, encore un auteur d’Allemagne de l’Est. J’ai traduit quelques nouvelles de lui, et elles ont été publiées par les éditions Alinéa. Entre-temps j’avais entendu dire que chez Belfond on cherchait un traducteur pour Albert Speer ou la fin d’un mythe, de Matthias Schmidt. (Dans les années 80, Speer, – l’architecte de Hitler, ndlr – était un personnage très à la mode.) Je me suis proposé, j’ai fait vingt pages d’essai et j’ai été refusé. Mais ils n’avaient personne d’autre sous la main si bien que l’éditrice qui m’avait accueilli est revenue à la charge auprès de Pierre Belfond. Il a fini par accepter que, profitant de ses corrections manuscrites, je fasse la traduction du livre.

     

    Voilà comment, petit à petit et à force de hasards, je suis devenu traducteur…

     

     Peut-on vivre de traductions ?

     

     Moi, en tout cas, je n’en vis pas. J’ai des amis, comme Bernard Kreiss (traducteur, notamment, de Thomas Bernhard, ndlr), qui arrivent à en vivre. Pour les traducteurs techniques, c’est plus facile. Mais la traduction littéraire rapporte peu. On est payé 18 euros par page de 1500 signes. Du temps des machines à écrire on pouvait gagner un peu sur les fins de phrases, de paragraphes, de chapitres… Mais l’ordinateur compte les signes, et ce n’est plus possible. Sur ces 18 euros on paye encore 10 % de droits. Vu le temps nécessaire pour traduire, tout cela revient à peu près au salaire d’une femme de ménage. On touche un à-valoir correspondant en gros à 30 000 exemplaires et si les ventes dépassent ce chiffre, on gagne un peu plus. Mais ce n’est que très exceptionnellement le cas…

     

     Quelles sont vos relations avec les éditeurs ? Vous contactent-ils ? Est-ce vous au contraire qui leur proposez de traduire tel ou tel texte ?

     

     Maintenant, je ne demande plus rien à personne. Avant… C’était souvent, là encore, une question de hasard. À une certaine époque j’ai fait beaucoup de lecture pour les éditeurs en quête de textes allemands à publier. Cela m’a permis des rencontres qui ont ensuite débouché parfois sur des offres de traduction. Mais j’ai rarement démarché, parce que ce n’était pas mon métier et que je n’en avais pas besoin pour vivre.

     

    Un exemple de ces hasards dont je vous parlais… Antonin Liehm cherchait des traducteurs pour sa revue, La Lettre internationale. J’ai traduit pour lui plusieurs articles. Un jour, il me donne une pièce de théâtre consacrée à la vie de Georg Lukács. Mais je n’avais pas l’habitude du théâtre… André Markowicz (traducteur, notamment, de Dostoïevski, ndlr), a repris le texte avec moi, et cela a d’ailleurs été une magnifique leçon de traduction. Par la suite le directeur de L’Arche a lu le résultat, qui lui a plu. Il m’a alors proposé de traduire un livre de Lukács, Pensées vécues, mémoires parlés (L’Arche, 1986, ndlr).

     

     Quelles sont vos relations avec les auteurs ? Les rencontrez-vous ? Interviennent-ils dans le processus de traduction ?

     

     Ils n’interviennent que rarement. Ç’a été le cas pour La Corde, dont l’auteur, Stefan aus dem Siepen, parle français. Il a demandé à lire le manuscrit et a apporté des corrections. Dans le cas du livre d’Ernst Nolte, qui a fait polémique, j’ai voulu moi-même soumettre la traduction à l’auteur (il s’agit de : La Guerre civile européenne (1917-1945) : national-socialisme et bolchevisme, Paris, Édition des Syrtes, 2000, et Librairie académique Perrin, collection « Tempus », 2011, ndlr).

     

    Il arrive aussi que je cherche à rencontrer certains auteurs en particulier. J’ai ainsi noué des relations avec Nadolny, l’auteur de La Découverte de la lenteur, avec Stefanie Zweig ou avec Klaus Schlesinger, un écrivain originaire de RDA, qui avait écrit un petit livre sur le squat où il habitait à Berlin-Ouest (Matulla et Busch, La Nuée bleue, Jean-Claude Lattès, 1990, ndlr). J’avais trouvé le livre très beau, je l’avais traduit, et, étant à Berlin, j’ai contacté l’auteur. Il vivait effectivement dans le fameux squat, où j’ai été hébergé après vote en assemblée générale. Schlesinger, sur qui mon fils travaille à présent, est devenu un ami. Comme Mahlo. J’ai fait la rencontre très agréable de aus dem Siepen à l’occasion de la sortie de son roman.

     

    Les auteurs à succès sont évidemment moins désireux de nouer de telles relations…

     

     Avez-vous des rapports avec d’autres traducteurs ?

     

     Très peu. Ce n’est pas mon métier, et pour ce qui est des congrès et des réunions, j’en ai eu une overdose du temps où je faisais de la politique. Mais je crois qu’il y a beaucoup de jalousies dans ce milieu, de rivalités…

     

     Vous avez surtout traduit des romans. Seriez-vous tenté de vous attaquer à d’autres genres, comme la poésie, par exemple ?

     

     Non. Ni la poésie ni la philosophie. Pour cela il faut à mon avis être poète ou philosophe. J’ai traduit une étude lexicographique sur le terme « extrêmes » (Uwe Backes, Les Extrêmes politiques. Un historique du terme et du concept de l’Antiquité à nos jours, Les éditions du Cerf, 2011, ndlr) : c’est la seule de mes traductions qui s’apparente à ce qu’on pourrait appeler de la « théorie ». Mais j’ai aussi traduit beaucoup d’ouvrages historiques. Cela représente à peu près un tiers de mes traductions.

     

     Est-ce une œuvre littéraire en soi que de traduire ?

     

     Je ne sais pas… Je ne crois pas, dans la mesure où ce n’est pas nous qui inventons : nous sommes seulement porteurs d’une interprétation. Il s’agit d’un travail d’écriture, bien sûr, mais sur un canevas fourni. Écrire m’est beaucoup plus difficile que de traduire car c’est un travail sans filet. Le traducteur a toujours un filet.

     

    Cela dit, il y a des traducteurs de génie, et, dans leur cas, on peut sans doute bien parler d’œuvre. Je pense à Jaccottet, à Markowicz… Mais je ne me range pas dans cette catégorie.

     

     Que traduisez-vous en ce moment ?

     

     Un énorme roman qui se passe en Nouvelle-Zélande, et beaucoup de policiers. Depuis La Corde (paru début 2014, ndlr), j’en ai traduit deux, des psycho-thrillers. Plus des articles, que je reçois au compte-gouttes, pour une encyclopédie de la Seconde Guerre mondiale, chez Laffont.

     

     Que rêveriez-vous de traduire ?

     

     Je ne lis pas assez pour avoir des rêves de traductions. Et j’ai encore moins de désirs de retraductions. Je comprends qu’on en ait, qu’on songe par exemple à reprendre Goethe ou Schiller, mais pour cela il faut avoir une haute idée de soi-même. Encore une fois, il arrive qu’on puisse en avoir une à juste titre. Mais ce n’est pas mon cas. Il y a des génies, il faut aussi des tâcherons. Je me range dans cette dernière catégorie sans dépit : ce que je fais me plaît.

     

    Il y a cependant des textes dont j’aurais aimé qu’on me les confie. Le livre de Maxim Léo, Histoire d’un Allemand de l’Est, par exemple (traduit par Olivier Mannoni, Actes Sud, 2010, ndlr). Il y raconte l’histoire de son grand-père, lui-même fils d’un avocat juif qui avait prouvé que le pied bot de Goebbels, contrairement à ce que celui-ci prétendait, n’était pas la conséquence d’une rixe avec les communistes. Pour cela, il avait produit une photo de Goebbels bébé sur laquelle on voyait clairement qu’il était déjà affligé d’une malformation du pied. Bien entendu le « coupable » a dû quitter l’Allemagne dès 1933. Son fils, résistant, arrêté par la Gestapo, libéré par le Maquis alors qu’on le transférait à Paris, a été agent de la RDA à l’Ouest puis a dû être rapatrié à Berlin-Est quand son réseau a été découvert. Je l’ai connu. J’ai connu beaucoup de gens appartenant à cette époque et à cette mouvance. C’est ma vie. Je songe d’ailleurs à écrire dessus un jour…

     

     


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  • Poète, romancier (L’Homme de marbre, Le Grand Miroir, 2008, Mon corps mis à nu, Les Impressions nouvelles, 2013…), auteur d’essais sur des artistes (L’Adieu au paysage, les Nymphéas de Claude Monet, La Différence, 2008, Mark Rothko, rêver de ne pas être, Les Impressions nouvelles, 2011…) ainsi que d’entretiens avec Claude Régy ou Micheline Presle, l’écrivain belge Stéphane Lambert est, comme il le dit lui-même, « insituable ». À moins de considérer que cette volonté de traverser les genres et de brouiller leurs frontières constitue justement le cœur d’une œuvre qu’habitent aussi le thème du désir et la quête exigeante d’un certain au-delà des mots, toujours repoussé.

     Le prochain roman de Stéphane Lambert, Paris Nécropole, paraîtra en avril 2014 aux éditions L’Âge d’homme.

     

     

    Entretien avec Stéphane Lambert

     

     

     Comment en êtes-vous venu à écrire ? 

     

    Hier, j’ai vu à la télévision un reportage sur les enfants qui, en famille, semblent parfaitement « normaux » mais sont complètement mutiques à l’école. On considère ça comme une phobie sociale. Je me demande si je ne souffre pas d’une telle « phobie »… Pendant des années je n’ai pas eu d’activité professionnelle socialisante, et cela reflète sans doute ma position naturelle par rapport à la société. J’étais déjà dans cette position très jeune, à l’époque où je rêvais d’être comédien. Je prenais des cours de théâtre mais ma gêne vis-à-vis du monde extérieur ne passait pas. J’en suis alors venu progressivement à l’idée d’écrire : on est censé soigner le genre de peur dont je parle mais l’écriture fait exactement l’inverse, elle réalise quelque chose à partir de cette peur.

     

    Bien sûr, encore faut-il qu’existe le besoin d’exprimer quelque chose de cet isolement, qui est aussi une forme de souffrance. Il m’est apparu, en lisant certains livres, que la littérature mettait des mots sur le malaise que j’éprouvais. Maupassant a de ce point de vue-là joué un rôle essentiel : je doutais de plus en plus que le théâtre était ma voie, et j’ai commencé à me dire que je pourrais peut-être essayer moi aussi d’utiliser les mots. Mais d’abord j’ai lu tout Maupassant ! C’est ce qu’on fait quand on est adolescent et qu’on se prend d’admiration pour un auteur… L’autre événement déclencheur a été la lecture de Duras. J’ai éprouvé un tel choc que j’ai décidé d’entreprendre des études de lettres uniquement pour pouvoir écrire un mémoire sur elle.

     

    Pour revenir à votre question, je crois que l’écriture est venue pour moi du désir de trouver une place. J’ai d’ailleurs toujours un peu la sensation que c’est de cela qu’il s’agit.

     

     

     Comment écrivez-vous ?

     

     Je prends beaucoup de notes. Comme je suis monomaniaque, je travaille sur un seul livre à la fois même si j’ai beaucoup de projets. Je fais des recherches, des voyages… Quand je suis habité par l’écriture d’un livre, tout entre en résonance avec ce que j’écris. Mais je n’ai ni méthode, ni horaire préétablis. Le seul impératif est de partir, d’être ailleurs : loin de chez moi, je suis dans mon propre territoire, qui est en fait celui du texte.

     

    Par ailleurs, je ne trouve pas qu’écrire soit une chose agréable en soi. À mon avis la plupart des écrivains aimeraient mieux ne pas avoir à le faire. Être capables de mener une vie normale, en somme…

     

     

     Écrire, est-ce pour vous un travail ?

     

     Non ! Maintenant que je travaille, je peux comparer ! (ndlr : Stéphane Lambert vient d’être nommé responsable de la programmation francophone de Passa Porta, Maison internationale des littératures à Bruxelles).

     

    Il est vrai que la nécessité d’écrire ne suffit pas, qu’il faut « travailler » son texte, mais c’est un travail si particulier qu’il faudrait user d’un autre mot. Ce mot-là me gêne car, en fait, le travail est quelque chose qui me fait naturellement horreur. Je me souviens que, lors de mon premier jour d’école primaire, j’ai refusé d’entrer dans la classe. Il a fallu me traîner dans les couloirs pendant que je hurlais : « Je ne travaillerai jamais ! » Quand, bien plus tard, j’ai publié mon premier roman, c’est la même idée qui, un peu naïvement, m’est venue : « Je n’aurai jamais à travailler ». Je me demande si l’écriture n’est pas cela : une parade face à la nécessité de travailler.

     

     

     Y a-t-il des auteurs dont vous vous sentez proche ?

      

    J’ai déjà cité Duras. Il y a aussi Thomas Bernhardt. Dans un film qui a été réalisé sur lui il parle de la résistance qu’on a à suivre ce que les autres attendent de nous. Une résistance à vivre, en somme. Les écrivains auxquels je suis sensible conçoivent l’écriture comme un moyen de lutter contre cette résistance à vivre et ainsi de rester vivants.

     

    De façon générale, j’aime beaucoup la littérature de langue allemande. Je viens de lire L’Homme sans postérité, de Stifter, et j’ai été saisi par ce calme apparent derrière lequel demeure quelque chose comme une énigme. J’ai le même sentiment en lisant Virginia Woolf, Vers le phare, par exemple. Ce sont des livres qui continuent leur chemin en nous des années après leur lecture, parce qu’ils préservent l’impression d’un mystère, d’un certain flottement derrière les choses les plus simples. C’est aussi ce que j’aime dans le romantisme allemand. Parmi les auteurs plus récents, je retrouve cela chez Sebald. Au contraire, le roman français actuel me paraît souvent trop net, et trop romanesque. J’aime les écrivains qui ne sont pas situables, pas policés, qui n’ont pas de manières. J’aime les gens sans manières.

     

     

     À parcourir votre bibliographie, on est frappé par votre intérêt pour les peintres et pour la peinture. À vos yeux, peinture et littérature poursuivent-elles, avec des moyens différents, le même objet ?

      

    Oui, c’est sûr. Ce que j’écris sur des peintres n’appartient ni au domaine de la biographie ni à celui de l’essai ou de la critique, parce qu’il s’agit pour moi de comprendre pourquoi certaines peintures me font cet effet. Après trois livres sur des peintres (Monet, Rothko et Nicolas de Staël, ndlr), je constate qu’ils ont les mêmes tourments, les mêmes existences tragiques que les écrivains. Dans les deux cas il s’agit d’exprimer une douleur pour en renverser l’aspect destructeur et en faire quelque chose de surmontable ; et aussi de dépasser sa douleur individuelle pour se rattacher à l’espèce, éprouver ce que c’est qu’être en vie. Au fond, ce dont il est question, c’est sans doute de recréer ce lien manquant avec les autres dont je parlais au début de l’entretien. La peinture est peut-être un langage plus universel mais les écrivains comme les peintres recherchent la forme qui correspond le mieux à leur sensation d’habiter ce monde.

     

     

     « On ne comprend que ce que l’on porte », écrivez-vous dans Le Jardin, le séisme (La Lettre volée, 2013) à propos du poète François Muir. Écrire sur les autres, est-ce une manière de revenir à soi ? 

     

     Disons plutôt que j’essaye d’écrire sur la zone d’interférence entre moi (puisque c’est le point de départ) et les autres. Quand j’écris sur Rothko, Monet, Staël, j’écris sur ce qui fait qu’on se rejoint. D’ailleurs, même dans mes livres « autobiographiques », ça ne m’intéresse pas d’écrire sur moi. Je cherche toujours à me mettre en jeu pour atteindre quelque chose comme une humanité commune.

     

    Je ne crois pas aux biographies, qui sont des reconstitutions figées de ce qui, en réalité, est insaisissable, et c’est justement à cause de ma méfiance à l’égard des biographies que j’écris sur d’autres artistes. La photo de Nicolas de Staël prise la veille de son suicide ne dit strictement rien de ce qui va arriver. La vie n’est pas une histoire. L’histoire vient après coup.

     

     

     Dans votre livre sur Rothko, cette fois, vous dites : « L’art ne parle pas d’un autre monde, il parle du creux de celui où l’on vit ». Pouvez-vous éclairer cette formule ?

      

    On détache souvent l’art du quotidien mais la vie c’est la création et la création est la métaphore de la vie. Quant au « creux », j’aime le mot pour son indétermination. J’ai vraiment la sensation d’un tel creux, que la vie sociale essaie de nous faire oublier. Je crois que l’angoisse correspond aux moments où on est relié à une incertitude fondamentale dont on est fait et à une sorte de « trou noir » initial. Face à cela il y a deux solutions : la création et le suicide. Voyez Rothko ou Staël : quand la création est terminée, cette sensation de creux qu’elle tenait à distance reprend le dessus… Et même Monet n’était pas du tout aussi serein qu’on le dit en général.

     

    Je pense que nous sommes tous faits d’une contradiction entre être et non-être, forces de vie et forces de mort. On peut parvenir à des points d’équilibre entre ces forces, plutôt que de chercher à refuser et effacer le conflit qui les oppose.

     

     

      Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?

     

     Je ne « travaille » pas beaucoup, depuis que je travaille… Mais j’ai commencé la fin de mon triptyque romanesque, dont le deuxième volet va bientôt paraître (Paris Nécropole, après Les Couleurs de la nuit, La Différence, 2010, ndlr).

     

    Dans le domaine proche de l’autobiographie aussi je pense à un troisième volume (après Mes morts, Le Grand Miroir, 2007, et Mon corps mis à nu, ndlr). Je voudrais y aborder ce que j’appelle dans mon livre sur Staël « le vertige et la foi », leur coexistence dans la trajectoire d’une vie. L’aspect social de la religion me gêne mais j’aime les écrits des mystiques. Cette « trilogie » autobiographique rappelle aussi les trois termes de la trinité : après le Père et le Fils, ce sera le Saint-Esprit, ce sont des notions qui m’ont toujours intrigué et auxquelles j’ai cherché à donner une réalité, ou plutôt un sens dans le vécu. Dans ce troisième volume, j’explorerais ce qui fait qu’on arrive à rester vivant. Car dans la vie, très vite, on a le sentiment que toutes les promesses se désagrègent, et que faire avec ça ?...

     

    J’aimerais aussi me lancer dans un cycle sur des écrivains, en commençant par Nathaniel Hawthorne. Ici il n’est pas reconnu, on le ramène toujours à son américanité, alors que certaines de ses nouvelles n’ont rien à envier à celles de Kafka.

     

    photo Stéphane Lambert

     

     

     


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