•  Gilles Ortlieb est poète (Petit-Duché de Luxembourg, Meuse métal, etc., Le Temps qu'il fait, 1991 et 2005) et traducteur (Cavafy, Séféris, Solomos…), double activité qui signale une attention particulièrement aiguë portée à l'usage des mots. Appelé à séjourner dans des régions réputées peu riantes, il en a fait aussi le thème de textes en prose qui ne se rattachent à aucun « genre littéraire » bien établi (La Nuit de Moyeuvre, Le Temps qu’il fait, 2000, Tombeau des anges, L’Un et l’Autre/Gallimard, 2011).

     

    Ce goût de l’inclassable, ce souci de la langue suffiraient à rendre recommandable une œuvre marquée de plus par un art très sûr de capter l’essentiel dans ce qu’il y a de plus quotidien.

     

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    Comment en êtes-vous venu à écrire ?

     

    Comme tout le monde ou comme beaucoup, j’imagine. À l’adolescence, dans un internat dans la banlieue parisienne, des poèmes ou des petites proses, avec un souci assez taraudant de l’expression, si je me souviens bien. Comme si ce que je voulais dire finissait par se brouiller, s’effacer ou se perdre dans la façon de le dire. Rien que de très banal, en somme, et très « sous influence ».

     

    Le premier texte publié, dans les années soixante-dix, c’était le récit d’un voyage au mont Athos, en plein hiver. A suivi un petit livre de poèmes, Brouillard journalier, résultat des « macérations » des années parisiennes. Mais il a fallu partir pour que des livres soient vraiment possibles. Un des premiers, Soldats et autres récits (Le Temps qu’il fait, 1991, ndlr), a vu le jour peu après mon installation à Luxembourg pour raisons professionnelles. Comme son titre l’indique en partie, il y avait là-dedans des souvenirs de service militaire, quelques récits de voyages – dont certains immobiles – qui rendaient plutôt compte d’expériences passées. Ensuite, il a fallu m’accommoder, plus ou moins bien, d’une situation d’exilé, tâcher d’apprivoiser ce qui m’entourait, avec des résultats variables : car il arrive, ce faisant, qu’on se sente plus étranger encore. Cela a donné des livres délibérément peu ambitieux, faits de morceaux, de textes ponctuels, d’approches (Petit-Duché de Luxembourg, Gibraltar du Nord, chez le même éditeur, 1991 et 1995). Puis, une fois qu’on a à peu près trouvé ses marques, ou qu’on croit les avoir trouvées, on décide de s’aventurer un peu plus loin, d’élargir le cercle. D’où le livre sur le séjour de Baudelaire à Bruxelles dans la collection « L’Un et l’Autre », chez Gallimard (Au Grand Miroir, 2005, ndlr), qui m’a pas mal occupé, avec des séjours et recherches sur place. Sujet assez noir si on s’appuie sur la correspondance de Baudelaire pendant ces années-là, et qui voulait en somme répondre, en sous-main, à une question alors pour moi très actuelle – sur l’exil et l’impossibilité d’y mettre un terme… Des orphelins (L’Un et l’Autre, 2007), c’était un livre qui allait dans le sens inverse, en se penchant délibérément sur des écrivains peu connus (Joseph Breitbach, un auteur allemand qui a laissé quelques romans étonnants, deux auteurs grecs, un poète français oublié, Albert Glatigny) ou sur des versants méconnus d’écrivains célèbres. Il s’agissait toujours, décidément, de se promener dans des coins négligés, peu fréquentés, qu’il s’agisse de livres ou de lieux, comme les petites villes des anciennes vallées industrielles lorraines dont il est question dans Tombeau des anges.

     

     

    Comment écrivez-vous ?

     

    Le matériau de base, ce sont presque toujours des carnets, des notes prises à mesure. Après quoi vient la question de ce qu’on en fait. Pour schématiser beaucoup, disons qu’il y a deux chemins possibles : soit un travail d’évaporation, d’élagage, et cela ira vers le poème, soit un travail de dilatation, où l’on comble les vides, remplit les creux, et cela conduit à la prose. Mais au départ, condition indispensable, il doit toujours y avoir une situation d’étrangeté. C’est la réactivité vis-à-vis de la situation, ou de cette étrangeté, qui fait le texte.

     

     

    Ecrire, est-ce pour vous un travail ?

     

    Au stade de la finition, oui, puisqu’il s’agit de rendre cette étrangeté familière, pour soi-même d’abord, pour le lecteur ensuite. Si on n’est pas très sûr de son coup (jusqu’où peut-on aller, par quels moyens, quelle est la « vraie » destination ?) cela peut s’apparenter à une corvée dont on ne peut faire l’économie. Quand, en revanche, on s’en acquitte de façon à peu près satisfaisante, on retrouve quelque chose du plaisir initial, de sa gratuité. Le trajet est en quelque sorte circulaire : un point de départ peut-être arbitraire mais tenu pour nécessaire, un cheminement en liberté, puis la contrainte de la mise en forme – qui finit parfois par déboucher sur la liberté première.

     

    Y a-t-il des auteurs dont vous vous sentez proche ?

     

    J’ai longtemps beaucoup aimé Emmanuel Bove et les écrivains de cette « famille », Raymond Guérin, Henri Calet, Jean Forton, Henri Thomas, Georges Hyvernaud, Jacques Chauviré... Au point de leur consacrer un livre d’essais (Sept petites études, Le Temps qu’il fait, 2002), dans l’idée de circonscrire la place à part qu’ils occupent dans notre géographie mentale, littéraire, affective. Il y a eu aussi quelques autres affections définitives, comme August Strindberg – qu’il s’agisse de ses pièces, des écrits autobiographiques ou même de sa peinture. Maintenant, parmi les contemporains, j’ai plutôt l’impression de naviguer à vue, entre Jean-Claude Pirotte, Rolin (Jean), Jacques Réda, entre autres. Et puis il y a certains des auteurs que j’ai traduits du grec, comme Mikhaïl Mitsakis ou Thanassis Valtinos (Accoutumance à la nicotine, Finitude, 2007, ndlr), dont je me sentais évidemment très proche.

     

     

    Vos textes en prose sont ciselés comme des poèmes, tandis que votre poésie, faite de notations très quotidiennes, semble souvent proche de la prose. Quelle différence faites-vous entre les deux modes d’écriture ?

     

    Même si le matériau de départ est le même dans les deux cas – une  tentative d’appréhension du quotidien par la note ou le carnet – il y a une notion de durée, de linéarité dans les textes en prose, à quoi la poésie est plutôt étrangère. Horizontalité contre verticalité, en somme – la dilatation ou l’évaporation dont on parlait plus haut. Les deux genres ont besoin d’une colonne vertébrale, mais l’articulation n’est pas la même : il faut que les vertèbres soient visibles et dénombrables pour parvenir à une « histoire » en prose.  Le poème, lui, se construit différemment, avec des associations autres. Une chose est sûre, la « prose poétique », ou ce qu’on entend par là, serait le pire des genres...

     

     

    Vous êtes aussi traducteur, au sens strict ; la littérature en général est-elle à vos yeux de l’ordre de la traduction ?

     

    Pourquoi pas ? Quoique, en y réfléchissant… Il faut quand même être plus actif, y mettre davantage du sien : une forme de traduction active, si vous voulez.

     

     

    A propos des « petites villes dévastées, piétinées, désertées » que vous évoquez par exemple dans Tombeau des anges, vous dites : « je ne suis pas là chez moi (…) mais je suis chez moi dans cette non-domiciliation ». Le poète ou l’écrivain est-il pour vous par essence un homme de passage ?

     

    Disons plutôt que ce serait, idéalement, celui qui parvient à faire d’un lieu de passage une demeure. Quitte à la déserter ensuite.

     

     

    Un autre de vos thèmes, c’est le monde du travail, et Saxl, dont vous tentez le portrait dans La Nuit de Moyeuvre, n’est pas sans évoquer le Bartleby de Melville. Une certaine manière de ne pas jouer le jeu professionnel ou social est-elle à vos yeux un moyen nécessaire de se préserver ou constitue-t-elle, là encore, la condition nécessaire pour faire du quotidien l’objet d’une œuvre ?

    Si vous voulez, je peux répéter cette question un peu contournée…

     

    Non, je crois que j’ai à peu près compris… On ne passe pas impunément ses journées confiné dans un lieu et un travail. Dans mon cas, c’était la vie de bureau, découverte sur le tard, et dont il a fallu s’accommoder. Il fallait bien faire avec ce que j’avais sous les yeux, avec une sorte d’effet de loupe en plus, et c’était une façon de subvertir ce quotidien avec lequel je devais vivre au jour le jour, de le rendre plus supportable – quitte à ce qu’il apparaisse au bout du compte encore plus insupportable. En bref, il s’agissait d’introduire dans cette réalité-là, imposée, une distorsion qui permettait de s’y glisser, d’y trouver une place, aussi précaire fût-elle.

     

     

    Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?

     

    Sur un petit volume d’adieu à cet exil qui aura quand même duré quelque vingt années. Et qui tâche de rendre compte des ambiguïtés que le temps passé finit inévitablement par glisser dans notre rapport à un lieu, à une ville, à un  pays. En fait je n’y travaille plus car ce livre doit paraître en mai aux éditions Finitude. Il s’intitulera Vraquier, du nom de ces bateaux qui transportent des marchandises en vrac, et se présente comme le journal d’une année, sous forme de notes sans lien apparent.

     

    Et puis il y a un projet beaucoup plus incertain autour d’un écrivain portugais, Ângelo de Lima, auteur de quarante-trois poèmes en tout et pour tout, qui fut publié par Pessoa. Je suis allé à Lisbonne et à Porto faire des recherches, consulter des archives, visiter l’ancien hôpital psychiatrique où il a été interné. Le livre était destiné à la collection « L’Un et l’Autre », mais celle-ci est sans doute amenée à disparaître puisque son fondateur n’est plus là. Du coup je ne sais pas ce qu’il adviendra de ce projet, ni même si je le mènerai à bien.

     


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  • image.jpegJ’ai dit ici tout le bien que je pensais du livre de Claudie Hunzinger, La Survivance . Si l’auteur n’a jamais, à ma connaissance, été libraire comme les personnages de son roman, elle a bien vécu en montagne, « près de tout », c’est-à-dire dans l’inconfort et l’exaltation. En témoignent Bambois, la vie verte (Stock, 1973) ou Les Enfants de Grimm (Bernard Barrault, 1989). Parallèlement à l’écriture, elle mène une œuvre de plasticienne, qu’elle a exposée au Centre Pompidou, à Lausanne, à Londres, à Strasbourg… (voir sur son site : link) .

     

    La radicalité de l’entreprise, la beauté des récits de Claudie Hunzinger me donnaient très envie d’avoir avec elle un entretien. Mais son mode de vie la rend un peu difficile à rencontrer… Elle a bien voulu répondre par écrit aux questions que je lui ai fait parvenir.

     

    Comment en êtes-vous venue à écrire ?

     

     J’ai été « élevé[e] par une bibliothèque »1. Quand j'étais petite, ma mère nous faisait apprendre des poèmes. Tout naturellement, vers six, sept ans, j'ai commencé à en écrire et à les illustrer. Puis c’est en internat, à douze ans, que je me souviens d’avoir découvert une issue de secours à l’abandon dans l’écriture d’une histoire inspirée par Sans famille d’Hector Malot. Ensuite, à treize ans, la poésie est revenue à moi. Elle m’a architecturée à jamais de rythmes, de rimes, de voyelles et concision. Adulte, je n’ai plus écrit de poèmes, mais des récits liés à ma vie « d’exploratrice ». Et c’est l’écriture du roman de la vie de ma mère Emma (Elles vivaient d’espoir, Grassert, 2010, ndlr) qui m’a fait prendre conscience de ce qu’est « la vérité romanesque »2. De son énergie. Et de l’abri qu’elle peut être aujourd’hui pour la poésie, sans abri.

     

    Comment écrivez-vous ?

     

    Quand je me mets à un nouveau livre, je commence un nouveau cahier, un grand cahier A4, un ZAP book de 300 pages, dans lequel je saisis tout ce qui passe : instantanés, scènes, bouts de conversation, idées, concepts, notes de lecture, titres, constructions, synthèses, reprises, modifications. Comme ça vient. Parallèlement, je travaille à l’ordinateur.

     

    Ecrire, est-ce pour vous un travail ?

     

     Non. Je dirais qu’écrire un roman me met dans une sorte d’état amoureux, mines de sel, cristallisations, transports, angoisses et doutes. Et addiction. 

     

    Y a-t-il des auteurs dont vous vous sentez proche ?

     

     En ce moment : Roberto Bolano, un écrivain chilien de langue espagnole, qui a choisi le roman pour y cacher la poésie, sa langue natale. Du Fu, Chinois du VIIIe. Emily Dickinson, Américaine du XIXe

     

    A propos d’un des personnages de votre roman Elles vivaient d’espoir, vous dites : « Emma (…) avait voulu aller dans sa vie comme dans un roman. Elle avait deviné la relation entre l’existence, la narration et le roman ». Reprenez-vous à votre compte cette proximité étroite entre vivre et écrire ?

     

     Et lire. D’abord lire. Je voulais dire que ma mère Emma s’est inventée elle-même, grâce à la littérature. Le rayonnement de la littérature dans sa vie semble assez incroyable aujourd'hui. Elle était complètement "littératurisée", selon l'expression de Vila-Matas. A partir de là, à partir de la lecture comme activité de connaissance, émancipée grâce à la littérature, elle a pu s’affranchir de la société, s’avancer librement dans sa vie qui s’est écrite sous ses yeux comme un roman.

    Pour moi, quand je commence un roman,  j’ai remarqué que je deviens un aimant. Tout de ma vie vient alors se déposer sur la page, attiré là, en une sorte de grande marée. Tout prend sens. Un bout de conversation à la radio. Un souvenir. Un mot. Vos questions.

     

    Vos œuvres en tant que plasticienne, « Pages d’herbe », « Bibliothèques en cendre »… sont-elles un prolongement de votre écriture ? Est-ce l’écriture qui répète autrement le geste de l’artiste ?

     

     Oui, écriture et art sont deux langages qui se complètent en un seul. Les Chinois l’avaient bien compris. (Je vous ai envoyé l’ermitage d’un lettré chinois. On dirait Bambois, là où j’habite.) Pratiquer les deux élargit le champ magnétique. Il se trouve qu’on vient de me demander de participer à une exposition à la galerie des éditions Des femmes3, où je présenterai, en janvier 2013, des pages d’herbe et une bibliothèque en cendre. J'ai adoré me remettre à soupeser directement les sensations, les nuances, les textures, les dimensions, les rythmes, retrouver ce corps-à-corps tangible, concret. L’écriture, elle aussi, est un corps-à-corps sensible, mais on n’y voit rien. On avance à l’oreille seulement. A tâtons. On empoigne du vide. Et puis je ne montre rien à personne avant la fin. C’est secret. Il le faut. On ne sait pas ce qui va sortir et, au final, quelque chose vous aura échappé.

     

    La nature tient une grande place dans vos livres. Qu’est-ce qui se joue pour vous dans cette confrontation entre l’homme et le monde naturel ?

     

     Quelque chose de très particulier et de très ancien se joue entre une femme et la nature. Surtout ne pas se laisser dévorer. J’ai lu Lévi-Strauss et compris pourquoi je faisais « cuire » la nature dans un chaudron - ou dans l’écriture.

     

    Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?

     

     A un roman, encore. Il y a trois ans, quand Martine Boutang m’a ouvert la porte de Grasset pour mon premier roman, Elles vivaient d’espoir, j’ai vu devant moi une nouvelle vie, une vie vraiment neuve, vaste comme un paysage. Et je m’y suis avancée. Depuis, je n’ai plus lâché le roman. Ou plutôt, il ne m’a plus lâchée. Enfin, je pouvais m’y aventurer. C’est une aventure, un roman. L’énergie propre au roman est une question de lucidité face à « la défaite des illusions romantiques »2. 70 ans n’est donc pas trop tard. Plus tôt, je n’étais pas prête.    

     

     

    1Journal, Jules Renard

    2Mensonge romantique, vérité romanesque, René Girard

    3« Elles métamorphosent le livre », Des femmes, 35, rue Jacob, Paris

     

     

     

     

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     Un livre de foin, création de Claudie Hunzinger.
     
     

     

     


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  • Après avoir travaillé dix ans dans le monde de l’art, Pierre Astier a créé en 1988 la revue littéraire Le Serpent à plumes et dirigé à partir de 1993 les éditions Le Serpent à plumes. En 2004, Le Serpent est vendu au groupe du Rocher. Pierre Astier, qui ne se reconnaît pas dans l’esprit de cette dernière maison, fonde alors l’agence littéraire Pierre Astier et associés.

     

    Très implantée dans d’autres pays, la profession d’agent s’installe peu à peu dans le paysage littéraire français. Elle reste cependant encore mal connue. C’est pourquoi il m’a paru intéressant de m’entretenir avec un agent littéraire, qui, de plus, s’efforce d’inscrire à son catalogue non seulement le talent mais aussi la diversité.

     

    Pierre Astier Août 2009

     

    Comment êtes-vous devenu agent littéraire ?

     

    Il y avait trois raisons.

     

    Tout d’abord, en tant qu’éditeur j’ai toujours bien travaillé avec les agents, et je me demandais : pourquoi ce rejet des agents littéraires par beaucoup d’éditeurs français ?

     

    Ensuite, quand Le Serpent à plumes a été racheté, les multiples difficultés qui ont résulté de ce rachat ont mis en évidence le problème des droits des auteurs sur leurs propres textes. Ce qui est apparu, c’est que les auteurs étrangers, qui avaient des agents, étaient mieux protégés, si bien qu’ils ont eu beaucoup plus de facilité à se dégager, alors que pour les auteurs français qui ne voulaient pas travailler avec le Rocher c’était beaucoup plus difficile. Pendant cette période j’ai beaucoup réfléchi, je me suis beaucoup interrogé. J’étais très sensible aux reproches qui m’étaient faits, en tant qu’éditeur moi-même, par certains auteurs qui estimaient que je les avais liés par des contrats dont ils n’arrivaient plus à se « dépêtrer ». Je me suis rendu compte que le statut de l’auteur tel que le stipule le contrat standard est très contraignant. Tout cela m’a donné envie d’agir pour essayer d’améliorer cette situation.

     

    De façon générale, et c’est la troisième raison, quand on est mis à la porte comme je l’ai été, passé le premier choc vient une période de réflexion et l’envie de faire autre chose. D’autant que je ne me sentais pas la force de monter seul une nouvelle maison d’édition, et que j’ai été mené en bateau par des éditeurs qui m’avaient demandé de construire un projet et qui n’y ont jamais donné suite.

     

    Le public français n’est pas encore habitué à ce personnage de l’agent littéraire, qu’il connaît mal. Comment définiriez-vous son rôle en quelques mots ?

     

    Je suis d’abord un conseiller sur le plan de l’écriture. De ce point de vue comme à beaucoup d’égards, il n’y a pas tant de différences que ça entre l’agent et l’éditeur. Ensuite, si j’ai envie de m’occuper davantage d’un auteur, je deviens un accompagnateur de sa carrière. Je cherche alors à trouver des producteurs de livres (je tiens à cette expression, il ne faut pas avoir peur des mots), en France et à l’étranger, et si possible des producteurs d’images (cinéma, télévision). S’engagent alors des négociations financières et juridiques. Enfin, j’assure le suivi du contrat (qui est une feuille de route), je veille, au nom de l’auteur, à ce qu’il soit bel et bien appliqué.

     

    Quels sont vos rapports avec les éditeurs ?

     

    Ils sont excellents, qu’il s’agisse d’éditeurs français ou étrangers. Le marché français ne représente en fait que vingt-cinq pour cent de notre chiffre d’affaires.

     

    Avec les éditeurs étrangers il n’y a jamais eu de difficultés : ils ont tous l’habitude de travailler avec des agents.

     

    Les éditeurs français, il a fallu les apprivoiser. Dans la négociation, ils se placent souvent en position de décider (question d’habitude). Nous avons appris à être patients quand il s’agit d’obtenir des choses qui ne sont pas dans le contrat standard, en termes de durée, de minimum garanti en fait de ventes, de cession des droits à l’étranger... Mais nous finissons par les obtenir. A présent nous avons vendu un ou plusieurs titres à la plupart des grands éditeurs français.

     

    Vous avez été éditeur vous-même. Regrettez-vous cette époque ?

     

    Mais je suis toujours éditeur ! Je dirige chez Magellan & Cie une collection de nouvelles, « Miniatures », qui présente des recueils de textes de plusieurs auteurs appartenant à la même aire géographique ou culturelle. J’ai publié ainsi vingt-trois recueils, dont le dernier est un volume de nouvelles ukrainiennes. J’ai beaucoup de plaisir à publier quatre livres par an sans avoir à m’occuper des questions économiques. Je suis très attaché à l’objet-livre.

     

    N’avez-vous que des romanciers à votre catalogue, ou accueillez-vous d’autres genres littéraires ou d’autres types de livres ?

     

    Le Serpent à plumes avait commencé avec de la fiction, mais j’étais un peu frustré de ne pas publier aussi des ouvrages de réflexion. En 2000, nous avions lancé une collection « Essais/Documents », qui a démarré avec 9/11 de Noam Chomsky dont on a vendu vingt-cinq mille exemplaires. Tout cela s’est interrompu en 2003-2004... Mais quand j’ai créé l’agence, j’ai voulu à nouveau m’occuper de « non-fiction », d’essais/documents. En fait, dans ce domaine, nous représentons surtout des éditeurs. Par exemple un éditeur de Calcutta, Seagull Books,  qui, il y a trois ans, avait commandé à huit auteurs internationaux un texte sur « ce qu’était le communisme ». Parmi ces auteurs il se trouve que figurait Mo Yan, le Prix Nobel de littérature 2012… Nous avons vendu ce récit dans trente-cinq pays en six semaines.

     

    Au Serpent à plumes, vous avez longtemps cherché à promouvoir la richesse et la diversité des littératures francophones. Continuez-vous cet effort en tant qu’agent ?

     

    J’ai deux aires de travail. D’une part, l’espace francophone : je m’efforce de travailler avec des auteurs et des éditeurs de langue française, de toucher le lectorat francophone, dans la continuité du Serpent à plumes. D’autre part, l’Europe, de l’Ukraine et des Balkans à la pointe de la péninsule Ibérique. Il y a de petits pays, de petites langues, qui produisent des œuvres très intéressantes et auxquelles j’essaie de donner leur place. Je pense aux éditeurs et aux auteurs macédoniens, croates, lituaniens… qui sont très dynamiques et souvent trop peu traduits et publiés en France et dans le monde. Tenter de faire coexister des auteurs français, des francophones venus d’ailleurs, et des Européens de toute provenance, cela m’intéresse.

     

    De façon générale, vous sentez-vous plus libre de défendre les livres que vous aimez en tant qu’agent que vous ne l’étiez en tant qu’éditeur, ou est-ce l’inverse ?

     

    Nous ne dépendons pas que d’un seul « marché » : nous travaillons dans le monde entier ; c’est une liberté énorme. Le métier d’agent a plus de souplesse que celui d’éditeur, et il n’y a pas (en tout cas pas encore) la nécessité de coordonner le travail de toute une équipe.

     

     Quand il s’agit d’accepter ou non de vous occuper d’un auteur, quels sont vos critères ?

     

    Il faut que nous sentions un potentiel pour le marché français, pour les marchés étrangers, et éventuellement des possibilités d’adaptation audiovisuelles. Le temps que nous consacrons à un texte doit impérativement déboucher sur des résultats. La commission d’agence est de 15 % à 20 %. Il nous faut donc multiplier les contrats pour un texte. C’est pourquoi il y a des textes dont nous ne pouvons pas nous occuper. La poésie est pour moi l’essence de la littérature, mais nous ne pouvons pas nous en occuper.

     

    Certains de nos lecteurs seraient peut-être désireux de vous contacter : comment doivent-ils s’y prendre ?

     

    Tout est indiqué sur le site de l’agence (link). Nous n’acceptons que des envois numériques en pdf.

     

    Nous recevons actuellement de cinq à dix textes par jours. L’écriture est importante, mais aussi la structure, la forme. Avec Laure Pécher, qui anime par ailleurs des ateliers d’écriture, nous vérifions systématiquement la forme et l’écriture d’un texte que nous allons proposer. Ce travail peut, le cas échéant, être poursuivi par l’éditeur français qui en fera l’acquisition.

     

    Je doute perpétuellement de mes capacités de lecteur. Mais en même temps je me rends compte que dans ma vie d’éditeur puis d’agent, j’ai repéré certains auteurs qui ont fait leur chemin. Le métier d’éditeur est difficile ; celui d’agent est difficile ; mais c’est une grande satisfaction de choisir des textes et d’essayer d’en faire quelque chose pour le plus grand nombre. Je suis content de me dire qu’à peu près tous les dix jours un livre passé par notre agence sort quelque part dans le monde.

     


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  • Alain Wagneur a publié six romans pour la jeunesse (La classe connaît la musique, Embrouilles à ma façon, Gallimard, « Folio junior », 2000 et 2005…), ce qui peut sembler cohérent avec son activité de directeur d’école à Paris. Il est aussi l’auteur de six romans policiers assez noirs (Hécatombe-les-Bains, Djoliba, fleuve de sang, Actes Sud 2008 et 2010…), ce qui, à première vue, est plus contradictoire. Cette « contradiction » même, le contraste apparent entre deux inspirations aussi différentes, m’a donné envie de lui poser quelques questions, auxquelles il a bien voulu répondre.

     

    Ajoutons à cela que je ne suis pas un grand lecteur de « polars », les habitués de ce blog l’auront remarqué. Outre l’efficacité redoutable que j’ai trouvée à ceux d’Alain Wagneur, j’ai été curieux d’écouter et de faire entendre la voix d’un auteur pratiquant un genre aussi prisé de bien des lecteurs, et travaillant non sans succès à faire oublier que ledit genre échappe quelquefois à la littérature.

     

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    Comment en êtes-vous venu à écrire ?

    … On peut y revenir ?

    C’est une question si complexe,  embrouillée ! Se la poser revient à s’interroger sur son passé, sa formation, sa façon d’être dans le monde et se demander : « Qu’est-ce que je fais de tout ça ? »…

     

    Comment écrivez-vous ?

    De préférence, sur des temps très limités, parce que j’ai besoin d’une contrainte. Une heure avant d’aller travailler c’est parfait : on a le dos au mur, la paresse n’a pas le loisir de s’exprimer. La BNF c’est très bien aussi, car on ne peut rien faire d’autre.

     

    Par ailleurs, j’écris en lisant. Un projet de roman c’est un prétexte à lectures. Et, en même temps, lire présente alors un intérêt supplémentaire à cause de l’écriture qui va suivre.

     

    Quand quelqu’un, en général c’est un homme, vient à moi dans un Salon du livre et me dit : « Moi aussi je voudrais écrire un polar, pouvez-vous me donner des conseils ? », je lui demande toujours : « Que lisez-vous ? ». La plupart du temps il me répond : « Rien », ce qui laisse mal augurer de ses velléités d’écriture. Écrire, pour moi, c’est avoir l’humble prétention de dire aux plus grands parmi les écrivains : je vous rejoins un peu.

     

    Est-ce pour vous un travail ?

    Oui. Un travail pas très drôle. En fait je dirais plutôt une pratique. Quelque chose de l’ordre du sport ou de la religion. C’est-à-dire, encore une fois, rien de très drôle en soi, mais on se sent plutôt mieux quand on l’a fait que quand on ne l’a pas fait et de temps en temps on éprouve une certaine exaltation. Décidément il y a là quelque chose de religieux, au sens aussi où l’entend Pascal, qui dit qu’il n’y a pas besoin de croire pour prier, qu’il faut commencer par prier et que la foi vient ensuite.

     

    Y a-t-il des auteurs dont vous vous sentiez proche ?

    Plutôt des livres que des auteurs. Je ne suis pas un consommateur d’œuvres complètes. C’est pareil au cinéma ou pour la musique.

     

    Le récit de Modiano Dora Bruder me parle beaucoup. De même que certains livres de Nerval. Je crois que l’écriture est une expérience spectrale. Je suis très sensible aussi au thème de la déambulation, à l’importance des lieux. Dans mes romans, situer l’intrigue à Blainville (ville portuaire où se déroulent plusieurs des romans d’Alain Wagneur, dont Hécatombe-les-bains et Terminus Plage, Actes Sud 2005, ndlr), c’est-à-dire à Royan, c’est avoir une occasion de parler des lieux et de faire remonter les souvenirs.

     

    J’ai aussi eu envie de parler de l’Afrique (dans Djoliba, fleuve de sang, ndlr), peut-être à cause d’une photo. Mon grand-père maternel, qui travaillait aux halles de Paris, a dû se rendre à Konakri en 1946 ou 1947, pour y acheter des bananes. J’ai une petite photo de lui habillé en Tartarin, short, casque colonial, fusil, en compagnie d’un boy, devant un Juva 4… Cette photo m’a donné envie d’interroger ce qu’était l’Afrique dans mon imaginaire, dans notre imaginaire collectif, le colonialisme, mais aussi, pour les gens de ma génération, la coopération, l’aide au développement, les actions humanitaires…

     

    Pour en revenir aux livres et aux auteurs, il y a quand même tout Jean-Patrick Manchette. Et Hugues Pagan, qui publie chez Rivages : un des rares ex-flics qui soit devenu un très bon auteur de polars.

     

    Les Américains ? James Lee Burke, Ellroy… Mais à la longue on se fatigue un peu de la perfection américaine, du savoir-faire extraordinaire des écrivains américains.

     

    Tout oppose apparemment les deux versants de votre travail : les policiers et les romans pour la jeunesse. S’agit-il de deux inspirations complètement différentes ou y a-t-il malgré tout un rapport entre les deux ?

    Raconter des histoires. Voilà ce qui est commun.

     

    Qu’est-ce qui se passe quand un adulte feint d’être un enfant pour raconter à un enfant des histoires que ce dernier ne pourrait pas écrire ? Qu’est-ce que je dis quand je fais semblant d’être un flic ou un voyou, que je ne suis pas et que je n’ai jamais été ? À la question « pourquoi écrivez-vous ? », je crois que je répondrais : pour retrouver quelque chose de cette époque où on jouait aux cow-boys. Ces dimanches des années soixante,  une seule chaîne de télé, elle donne par exemple Rio Bravo… et le lendemain à l’école avec les copains on rejoue ce qu’on a vu la veille à la télé.

     

    Le « polar » exige un grand réalisme des détails : il faut connaître ceux de la routine policière et judiciaire, mais aussi pouvoir décrire les usages de tel ou tel métier, les lieux où ces métiers s’exercent… Cela vous demande-t-il un gros travail de recherche ?

    L’idée selon laquelle le polar est réaliste est erronée. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle les vrais flics sont rarement de bons auteurs. Dans une véritable enquête policière il n’y a la plupart du temps rien de romanesque : on connaît presque toujours le coupable et il s’agit simplement de monter la procédure. L’impression de réalité dans les romans policiers est donc un artifice, un effet de l’art, un mentir-vrai. L’auteur a plutôt intérêt à ignorer les détails réels pour donner la priorité au style. La littérature est un jeu de bonneteau : quand on se pose la question de la vraisemblance, quand on se dit : « Là, l’auteur exagère », c’est le signe que c’est mal fait.

     

    Le héros de votre roman Comment L. A. ? (La Branche, « Suite noire », 2010), ancien cinéaste tombé dans le porno, puis détective privé spécialisé dans les photos à la sauvette de couples adultères, se projette en permanence un film mental dans lequel il vit à Los Angeles. Faut-il voir en lui une métaphore de l’écrivain auteur de romans policiers ?

    Non. Plutôt de l’écrivain français jaloux de l’écrivain américain ! Dans la culture américaine il y a cette tradition de la mise en scène de gens ordinaires, dans des lieux ordinaires, tout cela restant pourtant fascinant. Le livre dont vous parlez est à la limite du pastiche. C’est un clin d’œil à Brautigan et à son Privé à Babylone.

     

    Je pensais aussi au thème du voyeurisme…

    Avec la référence au porno on est plutôt dans le domaine de la sous-culture. Notre génération a eu accès à deux cultures, mais de façon très différenciée, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui. Au lycée on nous parlait de Flaubert mais il y avait toujours un jeune prof pour nous dire : allez aussi voir du côté de San-Antonio. La série B, le cinéma érotique… tout cela fait partie de nos références.

     

    Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?

    Il s’agit encore d’enquêter, pourtant ce ne sera pas un polar. Je cherche à retrouver dans les documents administratifs des traces de la vie quotidienne des écoles sous l’Occupation. Je me demande en particulier comment les directeurs d’école, notamment dans le vingtième arrondissement de Paris, où j’habite comme vous, ont réagi à la disparition de parfois plusieurs dizaines de leurs élèves juifs qui avaient été raflés.

     

    C’est l’occasion d’explorer le monde des archives, mais le roman n’est jamais loin. Par exemple, à quoi ressemble une sortie d’école sous l’Occupation, en hiver, avec le black-out ? Des images me reviennent, vues au cinéma : pèlerines, bérets, temps nécessairement gris… Écrire, c’est aussi retrouver ainsi certaines images mentales. Cela devrait déboucher sur un récit dans lequel je raconterais mes recherches elles-mêmes et ce qu’elle m’évoquent.

     

    Vous avez donné, chemin faisant, certains éléments de réponse à la première question que je vous avais posée…

    Oui, en répondant directement à cette question, j’aurais peur de tomber dans la prétention ou la grandiloquence. Autant s’en tenir là.

     

     


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  • Philippe Honoré a longtemps pratiqué le théâtre, en tant qu’auteur, metteur en scène, directeur.  Il a été en particulier pendant plusieurs années responsable de la Scène du Jura. Il est aussi romancier (L’Obligation du sentiment, Arléa 2008).

     

    C’est cependant à un autre titre qu’il répond ici à quelques questions. En effet, depuis septembre 2010, il dirige la Librairie Honoré (11, rue Albert-Thomas, 94500 Champigny-sur-Marne). Ce parcours singulier, le choix d’une profession dont parutions et prix viennent en ce moment rappeler l’importance, justifient la présence de Philippe Honoré dans la rubrique « Entretiens », dont il inaugure l’ouverture à des figures du paysage littéraire autres que les seuls auteurs.

     

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     Comment êtes-vous devenu libraire ?

     

    D’abord, je ne le suis pas : c’est un vrai métier, contrairement à celui de directeur de théâtre, que j’ai exercé un certain temps. Libraire, j’apprends à l’être, je commence à le devenir, je ne le suis pas encore. Je suis d’ailleurs toujours étonné et admiratif devant les gens qui se lancent tout seuls dans ce domaine. En ce qui me concerne, je suis accompagné par quelqu’un qui a trente ans d’expérience dans la librairie et sans qui je n’y arriverais pas. J’ai d’ailleurs aussi engagé récemment une jeune fille tout à fait passionnée.

     

    Pour revenir à la question, je n’avais pas vraiment l’idée au départ. J’étais professeur de théâtre au conservatoire de Champigny-sur-Marne. Là, un jour, dans une conversation avec une amie, nous en venons à parler de ce que nous aimerions faire « avant la retraite ». Et je dis, un peu par plaisanterie, que je tiendrais volontiers une petite librairie près de chez moi, dans le onzième arrondissement de Paris. Cette amie me répond que j’aurais tort d’attendre et que je ferais mieux de choisir Champigny, où il n’y a plus de librairie. Je me suis dit : pourquoi pas ? 

     

    À partir de là tout s’est enchaîné comme dans un conte de fées. J’ai obtenu les subventions indispensables, une libraire habitant Champigny venait de quitter Virgin, je l’ai rencontrée, elle a accepté de venir travailler avec moi.

     

     

    Vous avez déjà en partie répondu à la deuxième question : pourquoi la banlieue, et pourquoi cette banlieue ?…

     

    Oui, comme je vous l’ai dit, il y a eu une part de hasard : si j’imaginais quelque chose, c’était une petite librairie à Paris, axée sur la littérature et le théâtre. En fin de compte je me retrouve à diriger une librairie généraliste, qui vend beaucoup de livres pour la jeunesse, de mangas, de bandes dessinées, et à Champigny-sur-Marne. Mais il n’y a pas que le hasard non plus. Je m’étais attaché à cette ville où la population est mêlée et où la municipalité communiste fait énormément pour la culture.

     

     

    Vous considérez-vous comme un commerçant ?

     

    Oui. Même si j’ai tendance quelquefois à l’oublier…

     

    Pour vous répondre, je vais remonter un peu loin. Depuis des années je pense que le milieu théâtral est gris, triste et sans passion. Quand j’ai publié un roman et que je suis allé dans des librairies un peu partout en France pour des signatures, j’ai rencontré des gens extraordinaires, ouverts à l’autre, passionnés. Parmi eux, le directeur d’une minuscule librairie près de Melun qui me disait en montrant sa toute petite boutique : dans cette pièce, il n’y a pas un seul livre que je n’aime pas. J’aimerais pouvoir en dire autant. Mais ce n’est pas le cas, et puis je pense qu’on ne peut pas mépriser le plaisir que prennent certains lecteurs à lire certains livres dont je ne pense pas beaucoup de bien. Je les leur vends, en leur souhaitant une bonne lecture. Dans cette mesure, je suis commerçant, ou si vous voulez chef d’entreprise. J’en viens d’ailleurs à me demander, à propos de certaines animations culturelles : est-ce que ça rapporte ?

     

     

    Cherchez-vous à promouvoir plus spécialement la littérature ?

     

    Évidemment. Ma collaboratrice et moi avons instauré un système : la table de Philippe et la table de Sophie. Ce sont des tables thématiques, où nous exposons des livres que nous avons particulièrement aimés. Cela nous permet d’en vendre beaucoup, et vendre par exemple plusieurs dizaines d’exemplaires de Si le grain ne meurt c’est le bonheur absolu. Nous pratiquons aussi le système des petits mots collés sur la couverture et signalant les ouvrages littéraires qui nous plaisent.

     

     

    À première vue, votre activité actuelle paraît très différente du théâtre, qui est votre monde d’origine. Y a-t-il malgré tout un rapport ?

     

    Le théâtre tient toujours une place importante dans ma vie : je partage en fait mon temps en deux, la librairie et le théâtre. Mais il n’y a pas de rapport entre les deux activités. Bien sûr, dès qu’on est dans des rapports humains, le théâtre n’est pas bien loin, mais à part ça…

     

    En revanche, la librairie m’a permis de lire et de rencontrer des gens que j’adapte au théâtre, après avoir acheté les droits.

     

     

    À l’heure du numérique, comment voyez-vous l’avenir du livre ?

     

    J’ai connu un libraire qui s’apprêtait à vendre son magasin et qui m’a dit : « Je vends parce que dans cinq ans il n’y aura plus de librairies. » Pour ma part, je ne suis pas inquiet. Je pense que plus il y aura de virtuel, plus on aura besoin de conseils et de personnalisation. Je n’avais jamais lu un livre sur tablette. Je l’ai fait récemment, ce n’est pas désagréable. Et puis c’est vrai qu’on se dit : cinquante livres dans un volume de cent grammes… Mais quand on voit la beauté de certains livres pour enfants et leur succès auprès du public, on se dit que ce n’est pas demain qu’on supprimera le papier !

     

     

    Vous êtes aussi auteur : votre expérience en tant que libraire pourrait-elle vous inspirer un roman ?

     

     Non. Je pensais que tenir une librairie allait m’empêcher d’écrire, et je n’avais pas tort : lire, comme c’est mon cas, un livre tous les deux jours, voire tous les jours, c’est très inhibant. Soit on est dans l’admiration et on se dit : je ne pourrais jamais faire aussi bien, soit on est dans le dégoût, et on se dit : à quoi bon écrire quand on voit ce qui se publie ?…

     

     


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