• Après avoir été responsable d’un centre d’hébergement Emmaüs puis avoir partagé un temps la vie des gens de cirque, Xavier Bazot a décidé de se consacrer uniquement à l’écriture. Il vit à Paris mais des bourses de résidence l’amènent quelquefois à séjourner sous des cieux proches ou lointains.

     

    Qu’il explore le thème du couple (Tableau de la Passion, P.O.L. 1990), raconte son enfance dans la pâtisserie familiale (Un fraisier pour dimanche, Le Serpent à plumes 1996) ou évoque le monde des exclus (Camps volants, Champ Vallon 2008), Xavier Bazot use d’une syntaxe singulière, où la phrase se diffracte autour de certains mots clés. Son œuvre discrète et exigeante allie le réalisme à la fantaisie poétique.

     

    BazotXavier

     

    Comment en êtes-vous venu à écrire ?

    Le don artistique est une manifestation hystérique, comme le don des langues, qui a visité les apôtres lors de la Pentecôte. Comme je suis né au XIXe siècle dans une famille de petite bourgeoisie catholique de province (le XIXe s’y est arrêté en 1967, quand les femmes ont pu maîtriser leur procréation) cette hystérie a cristallisé sur le métier le mieux idéalisé à cette époque : écrivain.

     

    Comment écrivez-vous ?

    À la main, au stylo à encre, sur des feuilles de papier pelure 32 grammes, de marque Éléphant, introuvable aujourd’hui, empilées pour obtenir une surface moelleuse. Je garde ainsi tous mes brouillons. Chaque feuille du travail d’un texte est datée, numérotée dans l’ordre de l’écriture (de 1 à 1275 pour mon dernier roman publié, Camps volants, lequel compte au final 150 pages imprimées), annotée de lettres (de aa à az, puis de ba à bz, etc.), qui suivent le développement du texte définitif. Nous pouvons avoir ainsi en moyenne une dizaine de feuilles qui portent les mêmes lettres.

    Je suis incapable d’écrire sur un bout de table, entre cinq et sept. Il me faut la journée, que dis-je, des semaines libres de tout engagement, pour que naissent dix pages.

     

    Écrire, est-ce pour vous un travail ?

    Souffrance et jouissance, apanages du travail, sont bien présentes dans l’écriture. Mais est-ce un métier ? Beaucoup le nient, puisque notre activité ne génère aucun revenu. L’exercer nous coûte du temps, donc de l’argent. Nous payons pour écrire. Pour moi, écrire est mon seul métier.

     

    Y a-t-il des auteurs dont vous vous sentez proche ?

    Carlo Emilio Gadda, Arno Schmidt, Thomas Bernhard, Juan Benet, Cesare Pavese, ont ébloui ma jeunesse. Les influences n’existent pas, j’ai rencontré ces auteurs parce que leur quête est la mienne.

    De grands romans, tels Cités à la dérive, de Stratis Tsirkas, Le Jour du jugement, de Salvatore Satta, Conversation en Sicile, de Elio Vittorini, habitent le fond de mon cœur.

     

    Ce qui frappe d’abord à la lecture de vos romans, c’est l’écart entre une syntaxe recherchée, voire déconcertante, et des thèmes qu’on a l’habitude de voir traiter sur un mode plus familier. Est-ce là un effet voulu, et, si oui, dans quel but ?

    Je ne poursuis aucun effet : c’est ainsi que j’écris ; je ne peux pas dire ces thèmes autrement que je ne les dis.

    Inversions et déplacements, à l’intérieur de ma phrase, créent un rythme poétique, des rimes intérieures, une musique. Tant que cette musique n’est pas née, je travaille. Ce que je veux rapporter m’apparaît comme une succession de tableaux ou de photos, de moments suspendus. À un tableau une phrase, comme nous pouvons embrasser un vrai tableau d’un seul regard. Je vois un événement comme un rhizome. Je voudrais en saisir l’ensemble dans une seule phrase, jusqu’à ses ramifications, tenantes et aboutissantes, les plus lointaines. Pound donne pour mission au poète de « rassembler les membres d’Osiris ».

     

    Un des personnages de Camps volants opère une distinction entre « roman vertical », bâti sur une intrigue, et « roman horizontal », qui s’attache à restituer des atmosphères et des lieux. Vos propres livres s’inscrivent en général dans la seconde catégorie, mais peut-on alors parler de « romans » ?

    Tableau de la Passion est un roman vertical, construit sur une intrigue, où un événement qui tient lieu de « point focal » vient modifier a posteriori la perspective.

    Je découvre la structure horizontale (et le temps du présent) avec Un fraisier pour dimanche. Alors que le roman de formation est de structure verticale, puisque le nerf de l’action est tendu vers un point focal : faire l’amour, dans le fraisier nul dénouement. Seule issue, le départ, car, là où vit mon héros, en province, au sein de sa famille, rien ne peut advenir. D’où l’achronie du présent.

    J’ai de grands prédécesseurs dans le domaine du roman de structure horizontale : Arno Schmidt, Gadda, Pavese… Le film d’Antonioni, Femmes entre elles, adaptation d’une nouvelle de Pavese, offre un exemple de structure horizontale au cinéma, et certains films de Cassavettes.

    Depuis la mort de Dieu, énoncée par Jean-Paul puis Hegel dès avant le roman balzacien, qui ne l’a pas entendue, comment le roman de structure verticale pourrait-il se perpétuer ? Nous n’avons plus de destin, nos vies ne s’acheminent plus vers un point focal. Le marxisme a joué les prolongations mais il a fait long feu : Vaillant, après le XXe Congrès, renonce au communisme et se tourne vers le libertinage, adoptant ainsi une position… horizontale !

     

    Gens de cirque, forains, clochards… Vos personnages sont souvent des errants vivant dans les marges de la société. Y a-t-il pour vous une parenté entre ces marginaux et les artistes ?

    Je ne sais. Les artistes sont des gens comme vous et moi, nous y trouvons des nomades, des sédentaires, des personnalités très structurées, des âmes en mille morceaux. Le cirque, évoqué dans Chronique du cirque dans le désert ou dans Camps volants, est un parangon de sédentarité : il reconstitue partout son village, dont les personnes ne sortent guère. Chez les Tsiganes la stucture familiale est très forte. Nous sommes là dans une verticalité. Tandis que les personnes que j’ai pu côtoyer à Emmaüs n’ont plus de récit structurant qui donne sens à leur vie.

    Adolescent j’éprouvais une attirance sexuelle pour les jeunes filles tsiganes, qui se mariaient à quatorze ans. À l’époque les roulottes venaient au cœur des villes,  sur le chemin du lycée je longeais des campements, je regardais, fasciné par ce monde. Mon intérêt pour les errants peut s’ancrer dans ce fantasme. Je suis très structuré (je rassemble les membres d’Osiris) et plutôt sédentaire. Je viens de la névrose, j’ai une vision globale de mes choix, j’en cherche les causes, j’en imagine les conséquences avant de passer à l’acte. Loin de la perversion moderne, qui décrète : « j’ai envie, je fais », et se prive ainsi de la voluptueuse chaîne de l’interdit, la transgression, le remords. La confession nous ramenant à la case vierge, comme l’a vu Huysmans. Source inépuisable de littérature !

     

     

    Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?

    Je suis parfois en résidence d’auteur. Comme je refuse d’y pratiquer des ateliers d’écriture et que j’évite les textes de commande, je propose de réaliser des documentaires audio, sur une carrière abandonnée, une verrerie en activité… Ces jours passés à écouter et monter les voix des personnes enrichissent mon travail, qui s’attache au style, à la structure de la phrase.

    J’écris des récits à partir du matériau collecté lors de missions Stendhal, en Iran ou en Indonésie. L’absence d’intrigue y est d’un puissant attrait et d’une gageure difficile. Je me méfie des classifications de genres : le principe de la littérature est d’arriver à dire autre chose à travers ce qui est apparemment exprimé. Le style est le vecteur de cette opération alchimique.

     

    Xavier Bazot a répondu par écrit aux questions de Pierre Ahnne

     


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  •            Pierre Kretz a longtemps exercé à Strasbourg le métier d’avocat, tout en se livrant à d’autres activités théâtrales : jeu, mise en scène, écriture de nombreuses pièces en dialecte alsacien. Ses romans (Quand j’étais petit, j’étais catholique, Le Gardien des âmes, éditions de La Nuée bleue, 2005 et 2009) sont très lus, en français ou en traduction allemande, dans une aire géographique qui part des Vosges et s’étend au-delà du Rhin.

        Le destin d’une région singulière y est prétexte à une réflexion sur la mémoire, l’Histoire, la langue, le rapport de l’individu aux déterminations qu’elles lui imposent. Pierre Kretz aborde ces thèmes sur un ton où l’empathie se mêle curieusement à la distance suscitée par l’art de la phrase et le sens du comique.

     

    Entretien avec Pierre Kretz

     

         Pierre Kretz nous a fait parvenir cette photo avec la légende suivante :

     « La maison dans laquelle j’écris »

     

    Comment en êtes-vous venu à écrire ?

    Je suis venu à l’écriture au cours de ce que l'on appelle parfois avec un brin de nostalgie « nos années 70 ». Je faisais partie de cette catégorie d’Alsaciens dialectophones de naissance, devenus de parfaits étudiants francophones, et qui, à partir de 68, s’interrogeaient : que faire de cette valise qu’on trimballait avec soi et qui contenait la langue maternelle ? Cette question interférait bien sûr avec les interrogations de l’époque sur la culture et la mémoire populaires. Elle m’a conduit à une action militante dans le domaine du théâtre dialectal, comme il en existait alors dans d’autres régions de France (je pense au Théâtre de la Carriera en Occitanie). Il existait un répertoire abondant de pièces en alsacien, mais c’étaient des pièces de boulevard, qui ne correspondaient pas du tout à nos préoccupations. Il fallait donc écrire pour créer un théâtre en dialecte qui soit « le reflet du peuple », comme dit Brecht, que nous venions de découvrir.

     

    Comment écrivez-vous ?

    Le plus souvent, d’abord à la main, puis je reprends sur ordinateur avec des modifications. Ça « me lance ». Je continue alors à l’ordinateur.

    J’ai un lieu principal d’écriture qui est la maison que je possède dans les Vosges. Le voisin le plus proche est à un kilomètre. Mais j’écris aussi dans les lieux publics, les salons de thé (nombreux en Alsace, NDLR), les bars…, pourvu que les tables y soient assez grandes pour que je puisse étaler mes papiers, appuyer mes deux coudes, et qu’il n’y ait ni écran ni musique, ce qui hélas devient rare. Quand j’entre dans un tel lieu je sais immédiatement si je vais pouvoir y écrire ou non. Dans le dernier cas je ne vais pas plus loin que le seuil, je ressors tout de suite, en provoquant parfois l’étonnement des consommateurs et des serveurs.

     

    Écrire, est-ce pour vous un travail ?

    Oui, mais un travail qui me procure beaucoup de plaisir. Un plaisir d’imbécile heureux. Quand je suis content de ce que j’ai écrit, j’éprouve une satisfaction béate à l’idée d’avoir fait « ce que j’avais à faire ». Le lendemain, évidemment, j’ai souvent envie de tout déchirer !

     

    Y a-t-il des auteurs dont vous vous sentez proche ?

    Souvent les derniers que j’ai lus. Quand j’ai aimé, je peux être sous influence assez longtemps.

    Et puis, quand même : Kafka et Proust, bien sûr, et aussi Raymond Carver, Joseph Roth…

     

    Vous avez beaucoup écrit pour le théâtre. Cela a-t-il eu une influence sur l’écriture de vos récits ?

    Je crois que ça m’a donné une certaine facilité pour les dialogues : quand on écrit pour le théâtre, on entend parler les personnages. Mais avec le théâtre j’avais l’impression qu’il y avait des directions où je ne pouvais pas aller. Le roman, pour moi, c’est la liberté absolue. Aucun autre art à mon avis ne peut aller là où le roman permet d’aller. Ce sentiment de liberté, je l’éprouve et le découvre en écrivant : je me dis souvent « mais oui, n’hésite pas, tu peux y aller… » ! Dans l’écriture théâtrale, les contraintes sont beaucoup plus fortes.

    En même temps, mon dernier roman, Le Gardien des âmes, vient d’être adapté au théâtre. Paradoxe.

     

    L’Histoire tient une place centrale dans votre œuvre. Elle connaît aussi en ce moment un retour en force dans le domaine romanesque. Pensez-vous que tout roman soit peu ou prou « historique » ?

    Le roman est, au minimum, un jalon dans l’Histoire, même si le romancier ne revendique pas cet aspect : on n’échappe pas à l’Histoire, et le roman, comme toutes les œuvres d’art, est le reflet d’une époque.

    Mais en ce qui concerne l’Histoire dont je parle, celle de l’Alsace, elle est déjà un roman en soi. Et il est d’autant plus difficile d’y échapper qu’elle recoupe la question de la langue, qui constitue le matériau sur lequel travaille l’écrivain. J’ai longtemps pensé que je ne pouvais pas écrire des romans parce que le français n’était pas ma langue maternelle. Ce sont les exemples de Beckett, de Nabokov, de Ionesco, qui m’ont encouragé, et surtout l’exemple des Antillais, comme Chamoiseau, et des Africains.

     

    Vous avez écrit en dialecte, en français, vous intervenez souvent dans le cadre de lectures publiques en Allemagne : êtes-vous un écrivain régional ou européen ?

    La question de la régionalité est une question douloureuse. Mon idée est la suivante : j’écris ici, je vis ici, je suis publié ici ; je pratique, pourrait-on dire, une « littérature de proximité ». Cette attitude suscite deux types de réactions : soit on me classe parmi les auteurs régionalistes et plus ou moins folkloriques, soit, voulant me faire ce qu’on imagine être le plus beau des compliments, on me dit « tu devrais publier à Paris ».

    Une telle problématique n’existe pas en Allemagne, qui est un pays décentralisé, également dans l’esprit des gens. Mon éditeur allemand est à Tübingen, ça ne m’a pas empêché d’avoir un article dans Die Zeit, qui est le grand journal de Hambourg, à l’autre bout du pays.

    Ce questionnement sur l'espace géographique dans lequel mes romans suscitent un intérêt auprès des éditeurs et des lecteurs me préoccupe beaucoup, sans que j'y trouve une réponse satisfaisante pour le moment. La version théâtrale du Gardien des Âmes au Théâtre de la Manufacture en Avignon ce mois de juillet m'aidera peut-être à y voir plus clair...

    Pour ce qui est d’être un écrivain européen, disons que le fait d’être traduit en allemand donne à ce que j’écris un certain rayonnement, notamment en Sarre, au pays de Bade et en Suisse allémanique. SWR, qui est un peu l’équivalent de France Culture au pays de Bade, a sollicité mon éditeur pour une adaptation radiophonique du Gardien des âmes (alors que le projet d’une adaptation a été refusé par France Culture). À la radio de Bâle on lit des extraits du roman...

     

    Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?

    Je viens de terminer un roman dont j’ignore encore le titre (j’aimerais qu’il contienne le mot « dérobé »). En pareil cas je fais lire le texte à différentes personnes de mon entourage. En fonction de leurs réactions, je déciderai de soumettre ou non le texte à un éditeur.

    Mais comme, ayant le sentiment d’être arrivé au bout de quelque chose, j’ai senti un grand vide, je me suis précipité dans l’écriture d’un roman policier, dont l’action se situe en Alsace.

     

     

     


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  • Emmanuelle Pagano vit en Ardèche. Si la nature tient une grande place dans ses romans, elle y est toujours un lieu de travail pour des personnages qui la parcourent au volant de navettes scolaires, y consolident des falaises ou y élèvent des vers à soie (Les Adolescents troglodytes, P.O.L, 2007, Les Mains gamines, P.O.L, 2008). Le corps, ses gestes, ses sensations et ses désirs constituent l’autre grand thème des romans d’Emmanuelle Pagano. Entre réalisme extrême et poésie, elle y déploie un art de la narration qui fait parfois songer à Faulkner. Dans L’Absence d’oiseaux d’eau (P.O.L, 2010), elle renouvelle le roman épistolaire en tant qu’expression de la passion amoureuse.

    Son prochain livre, Un renard à mains nues (P.O.L) sera en librairie le 5 avril prochain.

     

    Entretien avec Emmanuelle Pagano

     

    Pour illustrer cet entretien, Emmanuelle Pagano a choisi une page du carnet où elle prend des notes pour son projet soie/soif (voir ci-dessous).

     

    Comment en êtes-vous venue à écrire ?

    Quand j’étais petite, je m’ennuyais. Alors je  m’isolais pour « penser », c’est-à-dire fabriquer de petites histoires. Quand j’ai su écrire ç’a été un grand soulagement de ne plus avoir besoin de les retenir. En fait je ne savais pas jouer, je ne savais pas être une petite fille, c’est pour ça que j’ai écrit.

    Adolescente, j’ai écrit un roman, qui bien sûr n’a pas été publié. Du coup j’ai décidé d’écrire dans le cadre de mes études en fac : je comptais faire une thèse. Mais je n’ai pas obtenu d’allocations de recherche, ce qui fait que j’ai dû passer un concours et devenir enseignante. À partir de ce moment-là, plus aucun temps disponible : adieu la thèse ! Voilà comment, pour continuer à écrire,  je me suis lancée dans la fiction.

     

    Comment écrivez-vous ?

    Quand je peux. Sur un ordinateur. Mais j’ai toujours sur moi des carnets de notes, un carnet « général » et plusieurs carnets thématiques.

     

    Écrire, est-ce pour vous un travail ?

    Oui.

     

    Y a-t-il des auteurs dont vous vous sentez proche ?

    Trop. Je ne pourrais pas tous les citer. Ce sont surtout des contemporains. Des gens comme Pascale Kramer ou Mathieu Riboulet.

    Il y a aussi des auteurs dont je me dis : ah, si je pouvais écrire comme ça ! Joël Bastard, par exemple, ou certains auteurs de chez Minuit : Gailly, Oster, Mauvignier surtout. Des auteurs efficaces, qui font court. Chez moi je trouve souvent qu’il y a trop de mots.

     

    Dans vos romans, la nature est toujours présente, ou en tout cas peu éloignée. Pourriez-vous écrire une histoire se situant dans un cadre essentiellement urbain ?

    Oui. Il y en a dans les nouvelles qui vont paraître dans quelques jours. Ce n’est pas que je tienne particulièrement au thème de la nature, d’ailleurs il ne s’agit jamais d’une nature décorative ou embellie. Mais j’ai beaucoup vécu à la campagne et je ne serais pas capable d’écrire sur un environnement que je ne connaîtrais pas. Je vais tous les mois à Marseille, je pourrais très bien écrire une histoire qui se situerait là-bas.

     

    « J’en ai plein, des histoires sur mon corps », dit un des personnages de votre roman Les Mains gamines : le corps est-il pour vous le territoire de la fiction ?

    Maintenant je m’en libère. Je crois que j’ai fait le tour de cette thématique. Je suis à présent plus dans le paysage et moins dans le ressenti du corps. Cela dit, les fragments que j’écris en ce moment portent sur le couple, la vie à deux… donc le corps. Que fait-on d’autre, quand on écrit, que de donner une autre forme à ce que l’on perçoit ?

     

    Vous avez enseigné les arts plastiques ; dans ce que vous écrivez, les notations de couleurs sont nombreuses, et toujours très précises : quels rapports établissez-vous entre peinture et littérature ?

    Dans ce que j’écris il y a aussi pas mal de sons, d’odeurs… Par ailleurs, en fait d’arts visuels, je me suis plutôt intéressée au cinéma et à la photo. Je voulais passer le concours de l’IDHEC, mais j’ai abandonné, par manque d’argent et aussi pour des raisons pratiques : tout ce qu’il fallait mettre en place matériellement, ce poids organisationnel, c’était décourageant. Le livre est immédiat, facilement accessible pour tout le monde… Cependant le cinéma a eu une influence sur mon écriture : j’utilise certaines techniques de « raccord », d’ellipse, des flash-back, qui viennent du cinéma.

     

    Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?

    Je travaille toujours sur plusieurs projets simultanément.

     

    Il y a d’abord un gros roman que je traîne depuis des années et dont je viens à peine de percevoir dans quel milieu il pourrait se situer. Ce serait peut-être une fabrique, par exemple une entreprise de moulinage, ce travail qui consiste à préparer le fil des vers à soie pour qu’il puisse être tissé. Il y a dans ces endroits des poulies, de l’eau qui coule… un environnement qui conviendrait bien à l’idée du roman, dans lequel la narratrice a perdu son père très âgé et son petit garçon, tous deux morts de soif. Il y aurait un lien entre la soie et la soif, entre l’eau et la sécheresse. Ce devrait être un très gros roman, qui mettrait en scène plusieurs générations. Pour l’instant ce ne sont que des notes, je n’ai encore rien écrit. Si ça se trouve, je vais le traîner pendant des années encore.

     

    Et puis j’ai deux recueils de nouvelles en chantier, l’un portant sur les boîtes et les salles, l’autre sur les voies ferrées et les voies maritimes. Une soixantaine de nouvelles, dont les deux-tiers environ sont écrites.

     

    Enfin il y a des fragments auxquels je travaille et qui sont déjà plus avancés, que je vais rassembler sous le titre : Nouons-nous. Des situations de couple, parfois infimes, des choses de l’ordre d’une trace de buée sur une vitre. Je travaille à les réduire à l’essentiel.

     

     


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  •   Après avoir enseigné, vécu dans divers pays d’Europe, élevé des enfants, Marie Sizun a pris le nom d’un endroit qui lui est cher pour entamer une carrière d’écrivain tout de suite couronnée de succès (La Femme de l’Allemand, Prix des lectrices de Elle 2008).

     

    L’enfance, la famille, le souvenir sont ses thèmes, ou plutôt le travail même du souvenir, la manière dont, déclenché par les objets ou les lieux, il vient réclamer son dû à des personnages qui tentent en vain de s’en défendre. Dans l’admirable Éclats d’enfance (2009) comme dans Un léger déplacement (2012), son écriture élégante descend, par effleurements successifs, jusqu’à l’essentiel.

     

    Tous ses livres sont publiés chez Arléa.

     

    Entretien avec Marie Sizun

     

     

    Comment en êtes-vous venue à écrire ?

    J’ai toujours écrit, même si ce n’étaient que des textes courts. Enfant, dès que j’ai su lire, il  m’a semblé tout à fait naturel d’écrire aussi. Je faisais de mini- livres dont je cousais les pages. Bien sûr, il allait de soi que, plus tard, ce serait mon métier : quoi d’autre ? Les choses en ont, comme souvent, décidé autrement, et je suis devenue professeur de Lettres. Et l’écriture pendant ce temps ? Celle d’un écrivain du dimanche, courtes nouvelles, journal. Tout cela bien sûr dans le secret. Je n’aurais pas eu le temps de faire mieux, entre élèves, enfants, maison. La liberté retrouvée à soixante ans m’a donné des ailes. J’ai écrit deux romans, un chaque année, refusés avec grâce par Gallimard et Grasset. Le troisième a été tout de suite publié par Arléa. C’était Le Père de la petite.  

     

    Comment écrivez-vous ?

    J’écris tous les jours, plus ou moins longtemps. Plusieurs heures quand je suis occupée d’un roman. Dans un cahier pour prendre des notes ou amorcer une page, ensuite sur mon ordinateur, que j’adore, parce que là le texte ressemble tout de suite à celui d’un livre.

     

    Ecrire, est-ce pour vous un travail ?

    Bien sûr, qu’écrire est un travail. Par moments extrêmement agréable, exaltant, même quand telle évocation, imaginaire ou pas, est douloureuse. D’autres fois harassant, décourageant : on n’y arrivera pas, on est trop fatigué. Mais le lendemain, on reprend et tout s’arrange miraculeusement. Et le travail alors est un jeu, une broderie, qui fait d’un texte informe une page lisible, audible.

     

    Y a-t-il des auteurs dont vous vous sentez proche ?

    Des auteurs avec lesquels j’ai un rapport de tendresse ? Le Camus de  L’Etranger et de La Chute, Virginia Woolf, Henry James. Des auteurs que j’admire : Dostoïevski,  Stefan Zweig, Sandor Marai.

     

    Les lieux jouent un grand rôle dans vos romans : sont-ils pour vous un élément déclencheur de l’écriture ?

    Oui, les lieux sont inséparables pour moi de certaines émotions, et j’ai besoin pour faire vivre celles de mes personnages d’un décor précis. Peut-être parce que pour moi tout se traduit en images, par amour de la peinture, mais aussi bien sûr du cinéma. Dans un roman, le décor que j’ai créé, décrit,  me suit longtemps. Au point que, dans ce roman quasi autobiographique qu’est Le Père de la petite, dont j’avais seulement réinventé le décor, c’est à ce décor fictif que je pense quand j’évoque maintenant mon enfance. Il est devenu plus mien que le vrai.

     

    La mère ambivalente, voire effrayante, en tout cas trop présente ; le père absent ; ces figures reviennent souvent dans vos romans. Pensez-vous que  l’écriture soit profondément réécriture d’un « roman familial» ?

      L’écriture comme réécriture d’un roman familial ? Mais d’un roman familial qui ne serait jamais tout à fait le même ; éclaté ; multiple ; fou de virtualités. Le roman familial d’origine, je m’en suis distanciée dès La Femme de l’Allemand en le métamorphosant. Seule la maladie de Fanny, la mère, est empruntée à la réalité.

      La mère apparaît ailleurs bien différente, mais c’est vrai, elle est partout. Le père aussi ; souvent absent, il est très présent dans Un léger déplacement, mais complètement inventé. Il est… ce qu’il aurait pu être. Les émotions de l’enfance sont un tremplin, un terrain d’essai, un apprentissage. Toutes les émotions à venir y sont contenues. Je pense que personne n’échappe à cette imprégnation dans la vie. En littérature je crois que c’est cette lointaine mémoire qui donne la couleur et la musique d’une œuvre.

     

    Vous avez reçu, entre autres prix, celui des lectrices de Elle : pensez-vous qu’il  y ait dans votre écriture quelque chose de spécifiquement féminin ?

     Je ne sais pas ce que peut être une écriture "spécifiquement féminine", ou je ne veux pas le savoir. Un écrivain, comme chacun de nous, a une part masculine et une part féminine , et il se sert de l’une et de l’autre… J’ai reçu le prix des  Lectrices de Elle, mais je ne pense pas que le critère du choix de ces dames ait  été le caractère "féminin" de mon écriture. Il est vrai qu’il est beaucoup  question de femmes dans mes romans parce qu’il se trouve que j’en suis une et que je connais mieux leur situation que celle des hommes. Sans être pour autant ce qu’on appelle "féministe", je revendique pour l’écriture et pour le reste une parfaite égalité entre les hommes et les femmes.

     

    Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?

    Ce sur quoi je travaille en ce moment est si personnel, et encore si balbutiant, qu’il m’est encore impossible d’en parler ! 

     


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  • Patrick Boman est né en 1948 à Stockholm. Écrivain prolifique, il est l’auteur de nombreux récits de voyage (Thé de bœuf, radis de cheval, Le Serpent à Plumes 1999, Retour en Inde, Arléa 2009, Cœur d’acier, Arléa 2011…) et de différents ouvrages, dont un Dictionnaire de la pluie (Seuil, 2007), Nicaragua, boulevard de la flibuste (Ginkgo 2007)... Il est aussi le créateur de la série policière des Peabody, publiée notamment chez Picquier et qui vient de repartir ces jours-ci à l’enseigne de Sous la Cape.

    Qu’il s’agisse de l’Inde ou de la Haute-Marne, il porte sur le monde un regard où la distance ironique se mêle étrangement à l’empathie. Son ton sait allier la truculence à un art de la notation qui confine parfois au haïku.

     

     

    Entretien avec Patrick Boman

     

     

    Nous retrouvons Patrick Boman dans un restaurant chinois bien connu du quartier de Belleville. À l’heure où l’on dépose devant le convive ces tasses au fond desquelles oscillent des créatures aux charmes peu distincts, nous lui posons nos questions habituelles et quelques autres.

     

    Comment en êtes-vous venu à écrire ?

    Disons qu’à une époque de ma vie où j’allais très mal, où je me sentais totalement incompétent dans tous les domaines et où autour de moi se pavanaient militants de tout poil, pseudo-artisans d’art, jongleurs et mimes,  bref à voir « s’accomplir » ces gens dont beaucoup me paraissaient franchement idiots en plus d’être incultes, je me suis dit que j’avais envie, moi, de raconter des histoires. Et que j’irais peut-être un peu moins mal. L’écriture est pour moi foncièrement une thérapie.

     

    Comment écrivez-vous ?

    Autant que possible, vêtu et sobre.

     

    Écrire, est-ce pour vous un travail ?

    Vaste débat ! Plutôt oui, par ce que cela demande de temps, pour l’écriture elle-même et parfois pour des recherches, de solitude, de réécritures sans fin. Quand quelqu’un me dit : « Tiens, lis ça, j’ai vraiment pris mon pied en l’écrivant », j’éprouve la plus vive méfiance.

    A contrario quand j’entends parler avec emphase du « travail d’écriture » j’ai l’impression de me trouver face à des faux gourous, de misérables charlatans. Et dans ce domaine la pénurie ne menace pas.

     

    Y a-t-il des auteurs dont vous vous sentez proche ?

    Si vous me demandiez de qui je me sens éloigné chez les vivants, et pourquoi, ce serait plus drôle, mais les actions en justice pleuvraient ! Bon, comme je la sentais venir, j’avais préparé ma liste, donc, par ordre alphabétique, ceux dont je me sens très proche : Ivo Andric, Aloysius Bertrand, Borges, tout Bouvier, Stig Dagerman, « Dosto' », le premier Ellroy, Flaubert, saint Grégoire de Narek, David Grossman, Dashiel Hammett, Chester Himes, Omar Khayyam, Melville, l’abbé Mugnier, Patrick O’Brian, Flannery O’Connor, Lorenzo Pestelli, Rabelais depuis ma jeunesse, Roth (il n’en existe qu’un : Joseph), San-Antonio, Shakespeare plus que jamais pour la trinité sexe-argent-pouvoir, Soljenitsyne (sauf La Roue rouge !), Soseki, Tolstoï toujours. Et tant d’autres. Vous remarquez, sauf Ellroy, « Son tutti morti ! ».

     

    Vous avez écrit des récits de voyage, mais aussi un long récit historique, de nombreuses nouvelles, des romans policiers, fantastiques (de vampires), de science-fiction… Y a-t-il pour vous une hiérarchie entre ces différents genres littéraires ?

    Le mot « hiérarchie » n’est-il pas banni par la bien-pensance qui nous cerne ? Fi, messieurs ! Voulez-vous que je saisisse la Halde ? Non, je n’établis pas de hiérarchie par exemple entre la littérature et ce qui serait le reste, etc., cependant j’ai une grande tendresse pour les « mauvais genres », et le roman dit à l’eau de rose et le « petit roman bien parisien » ne sont pas placés très haut dans mon estime. Disons surtout que j'adore explorer des genres différents, puisque j'ai aussi écrit du théâtre, de la poésie, des textes sur la typo, etc., que j'ai intercalé des morceaux d'un roman de marine dans un polar et qu'il serait temps que je ponde un roman de cape et d'épée ! Et bien sûr, je ne lis jamais de nouveautés.

     

    Dans vos récits de voyage il y a une part d’analyse, mais avant tout une grande part de description ou d’évocation des lieux. Pensez-vous qu’on puisse fixer la réalité par les mots ?

    Ah que oui. Sinon je serais photographe, j’écrirais de la musique ou j’aquarelliserais  – sous la pluie de préférence, pour renforcer le sentiment de la fugacité de toutes choses. Sérieusement, oui je tente de « fixer la réalité », le temps qui s'enfuit, en y croyant pas mal (la lecture ressuscite le temps, donc il n'y a pas là d'imposture je pense), sans tomber dans le proustien de comptoir. Le vrai problème pour moi est ailleurs : quand l'écriture parasite le temps de la « vraie vie », par exemple en voyage, quand je ne puis noter au fil du temps ou plutôt dans sa course, « Im Lauf der Zeit », comme dit Wenders,  tout ce que je vois puisque par définition quand j'écris je ne vois plus rien ! Sentiment de vivre en différé la vie amoindrie du plumitif... Mais les aventuriers velus en gilet multipoches baisant le... les pieds de leur sponsor ne m'inspirent pas la moindre envie, vous vous en doutez.

     

    Peabody, le héros de votre série policière, ne ressemble pas à l’image « classique » du détective. Comment l’idée de ce personnage vous est-elle venue ?

    Je vais redire ce que j’ai déjà dit : telle la Vierge à Bernadette de Lourdes, il m’est apparu un jour, gros, vieux, chauve, libidineux, fumant un cigare puant, engueulant les suspects en hindoustani, bref insurpassable ! Je me permets de souligner qu'il est incorruptible et quasi abstème, ce dernier point étant une grave entorse aux lois du genre.

     

    Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?

    Je termine un projet modeste, en l’occurrence un mince recueil de nouvelles. Et je flaire des pistes, la truffe au ras du sol. Mais il se fait tard et ces honorables fils du Ciel cognent mine de rien le balai contre nos chaises, indiquant sans doute par là que nous encombrons. Si nous étions à Valparaíso, je vous proposerais, gentlemen, d’aller boire le dernier verre au Restaurant suédois, un authentique bistrot à clochards – un genre qu’on rencontre plus souvent dans la littérature, d’Eugène Sue à Steinbeck, que dans la vie.

     


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