• Faux passeports, Charles Plisnier (Espace Nord / Les Impressions Nouvelles)

    www.etsy.comVoilà un livre, et, peut-être, de plus d’une manière, d’un autre temps. Et c’est ce qui en fait, pour une part, l’intérêt. En octobre 1917, Charles Plisnier a 23 ans. Son enthousiasme fait de ce jeune juriste belge un avocat dévoué à la cause du communisme, doublé d’un « agitateur » (il le dit lui-même) : militantisme effréné et quelques missions dangereuses, à la grande époque du Komintern. Puis, c’est l’exclusion, pour trotskisme, au congrès d’Anvers, en 1928. Dans une œuvre, semble-t-il, bien de son temps (Mariages, Meurtres, La Beauté des laides…), Faux passeports, prix Goncourt 1937, tranche. Pour étoffer et unifier ce qui ressemblait trop à un recueil de nouvelles, l’auteur, à la demande de son éditeur (Buchet-Chastel-Corréa), y ajoute le chapitre final, Iégor, où il évoque Anvers, le conflit entre staliniens et trotskistes, les procès de Moscou, et cet « héroïsme du déshonneur » qui poussait les accusés à s’inventer des crimes parce que le Parti le voulait.

     

    Tragique élégiaque

     

    Malgré Orwell et Victor Serge, ils n’étaient pas si nombreux, à l’époque, les écrivains aussi lucides. Est-ce là pourtant le seul intérêt du livre de Plisnier ? On y parle « de violence, de miséricorde », « de tempes trouées, de charges de cavalerie, de pendaisons », de supplices encore pires subis dans les caves des préfectures. On y rencontre des « héros durs et faibles, partisans, croyants malgré eux à la poursuite d’une lumière qu’ils mourraient plutôt que de nommer, matérialistes familiers avec le martyre et raillant les saints ». Des hommes pour qui « ce qu’on est, ce sont les actes ». Tout ça, c’est sûr, paraîtra assez peu tendance à bien des gens.

     

    On pense, inévitablement, à Malraux, autre prix Goncourt (en 1933), pour un autre roman (La Condition humaine) évoquant lui aussi les combats de la révolution en marche. Mais, ici, pas de développements philosophiques. Des portraits, d’individus aux prises avec une cause qui les habite et les dévore. Le tragique vient de là, mais un tragique étrange, et le narrateur lui-même, dans l’Adieu à [ses] créatures venant clore ce qui se donne comme un livre de souvenirs, s’en étonne : « D’où vient que, pour les évoquer, j’ai pris le ton de l’élégie ? » Peu de scènes de groupe ; la violence, l’horreur, souvent, surgissent par éclairs brefs et toujours obliques. Ça se passe dans de petites chambres où l’on boit du thé, des couloirs d’hôtel, des cafés de faubourg ; dans des villes de passage, Genève, Anvers, Bruxelles, où l’on se replie pour un temps avant de repartir à la lutte là où elle bat son plein : en Italie fasciste, en Allemagne au bord du nazisme, en Europe centrale. Loin de ces fronts, les héros en sursis goûtent « la désolation des matins vides » et la mélancolie des quartiers perdus. À Salzbourg, ils visitent la maison de Mozart. On est au mois d’août, mais il pleut. Un vieux monsieur joue du clavecin…

     

    Des héros et leurs doubles

     

    La plupart d’entre eux récuseraient une tonalité qu’ils diraient teintée de nostalgie petite-bourgeoise. Mais qu’en penseraient-ils ? Car ces porteurs de « faux passeports » sont tous des êtres partagés. Et pas seulement les lâches, qui fascinent tant le narrateur, ni les moines-soldats que leur fidélité absolue au Parti rend doubles. Le divorce intime qui est le sujet central du livre de Plisnier, c’est celui qui s’installe en tout individu pour peu qu’il s’affronte à l’Histoire. Un thème qu’on aura du mal à juger dépassé, et dont le traitement, en tout cas, mérite qu’on s’y arrête.

     

    Car la contradiction que l’écrivain belge scrute et sonde sans complaisance romantique s’exprime d’abord dans la structure de son livre. Non seulement il est fait de fragments refusant de se fondre dans un flux romanesque traditionnel, mais ceux-ci n’en finissent pas de se morceler pour mieux répercuter une fêlure secrète. Il y a l’histoire de Pilar, qui ne peut se déprendre de sa classe ; l’histoire de Ditka la martyre, et de Multi, le lâche, amoureux d’elle ; celle de Carlotta l’intransigeante, qui aime et fait tuer Alessandro, le traître ; celle de Corvelise, spectateur fasciné, mais toujours empêché, de la lutte des classes, qui finit par se sacrifier pour sauver son double héroïque ; il y a, enfin, l’amitié du narrateur et de son double à lui, Iégor, le stalinien sans illusions, épris de sa compagne folle, Daria.

     

    La vision est toujours indirecte, biaisée, démultipliée, sans fin réajustée, dans un effort fiévreux pour saisir le secret de l’héroïsme absolu ou le point, impossible à trouver, où il se réconcilierait avec la tendresse humaine. Plutôt qu’un hymne à la révolution, c’est son tombeau, chaotique et désespéré, qu’a écrit Plisnier en cette fin des années 1930. Des temps si loin de nous, vraiment ?

     

    P. A.


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