• Gil, Célia Houdart (P.O.L)

    photo Pierre AhnneCertains livres, rares, s'imposent par une impression purement sensorielle. Ainsi je ne pouvais ouvrir le roman de Célia Houdart sans éprouver aussitôt une sensation de luminosité dont le souvenir restait attaché à l'idée même de l'ouvrage une fois celui-ci refermé. C'était agaçant, à la fin… Et d'autant plus étrange s'agissant d'un récit dont le héros est un musicien et qui nous raconte sa carrière.

     

    À dix-huit ans, Gil veut être pianiste comme tout semble l'y appeler. Mais au Conservatoire le professeur de chant est impressionné par sa voix. Changement de parcours et mue en grand chanteur lyrique. Succès, épreuves, gloire et maturité finales qui, dans la rencontre avec un « vieux chanteur » autrefois célèbre, laisse entrevoir l’avenir du personnage lui-même : « Bientôt le vieux chanteur se confondit avec le jardin ».

     

    Une métaphore visuelle, comme si, décidément, ce roman d’un musicien s’écrivait loin des thèmes qui a priori auraient dû être pour lui les plus évidents. De fait, la musique n’y est jamais prise de front. Les seuls chapitres reposant ostensiblement sur le rythme et le phrasé sont ceux, hachés de points de suspension, qui relatent des cours : « Ne faites pas… mais… c’est ça… Je ne peux pas dire que j’aime beaucoup ça… tout le début est trop vite… C’est trop vite… » C’est la voix du professeur qu’on entend, pas celle du chanteur. Et quand on partage la pratique de ce dernier, c’est de l’intérieur, par le biais de perceptions qui ne sont pas d’ordre auditif : « D’étranges pressions déplaçaient des masses et des liquides. C’était comme une réorganisation de ses organes ».

     

    Ce roman uniquement factuel, qui ne s’attarde jamais sur des émotions, musicales ou autres, ni sur des états d’âme, se construit donc systématiquement suivant le principe du décalage. Ce sont les lieux — souvent, en effet, enveloppés de lumière — qui paraissent jouer le rôle principal. On y est plongé abruptement, en début de chapitre, et on tâtonne un peu avant de s’orienter, comme s’il s’agissait, plutôt que de poser le décor d’une hypothétique action, de nous restituer les choses dans tout l’étonnement de leur présence. À chaque instant, le récit glisse vers elles, s’arrête sur des notations apparemment secondaires, comme irrésistiblement attiré par ses propres marges : « Dehors les blés ondulaient comme une mer houleuse. Épis barbus, certains encore verts » ; « Le soleil en déclinant éclairait les cordes et la table d’harmonie de ses rayons obliques »…

     

    La lumière ne fait que baigner les objets ; mais, sans elle, ils ne seraient pas là, puisqu’elle est le vecteur par lequel nous les percevons. Et la pratique du déplacement est seule susceptible de faire apparaître l’essentiel, celui-ci n’étant jamais là où on tente de le dire. Au-delà et peut-être sous prétexte d’une réflexion sur la musique, ce livre étonnant et profond parle du langage.

     

    Et du roman. On l’aura compris, celui de Célia Houdart s’écrit dans un tranquille refus du romanesque : caractère minimaliste de « l’intrigue », composition déconcertante, les derniers paragraphes d’un chapitre, souvent, semblant en rupture avec ce qui précède. Les informations qui, dans le tout-venant des fictions habituelles, auraient été centrales et agressivement mises en scène, parviennent au lecteur comme incidemment et par la bande. Ainsi de la bisexualité du héros, jamais dite, même pas suggérée, mais rendue possible par certaines notations qu’on est libre de ne pas voir et qui cependant, quand ses relations avec un garçon sont signalées, suffisent à les faire apparaître comme allant de soi.

     

    Loin de rendre la lecture de Gil fastidieuse ou difficile, cette dé-théâtralisation systématique en accroît le charme : sous la fluidité de la langue et la limpidité du propos on sent en permanence une tension mystérieuse et exaltante. C’est qu’un roman romanesque aurait été possible — et les noms, pour la plupart imaginaires, des artistes ou des compositeurs semblent souligner ironiquement cet ancrage paradoxal dans la fiction. Il y a des personnages (la mère folle), des événements inexpliqués (une étrange visite nocturne, un admirateur énigmatique et inquiétant qui apparaît de temps à autre…). Célia Houdart avait en main tous les atouts, elle nous les montre en souriant. Mais elle choisit de ne dessiner qu’en creux ce livre qu’elle aurait pu écrire, et d’en construire un autre, tout à côté, ailleurs. Sachant bien que l’essentiel n’est, par définition, pas où on croit. Et réussissant du coup à le faire surgir entre les lignes d’un récit que baigne l’éclat tranquille des vraies évidences.

     

    P. A.


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