• I am, I am, I am, Maggie O’Farrell, traduit de l’anglais par Sarah Tardy (Belfond)

    www.stethonet.orgDe Maggie O’Farrell, j’avais aimé En cas de forte chaleur (Belfond, 2014), où elle laissait libre cours à son talent pour tirer le quotidien vers la folie. Beaucoup moins Assez de bleu dans le ciel (Belfond, 2017)… Mais, au total, quelque chose, chez l’écrivaine irlandaise, devait me donner envie de lui faire encore confiance. J’avais raison.

     

    Une vie doit-elle être intéressante pour mériter d’être contée ? Bien sûr que non. Peu importe donc ce qu’a été jusqu’à ce jour la vie de Maggie O’Farrell. Elle a été malade dans son enfance, s’est révoltée au cours de son adolescence, a voyagé dans sa jeunesse, s’est mariée, a eu des enfants… Rien de spécial, en somme. Et on trouve le temps un peu long quand elle se répand à propos de l’amour maternel, ou raconte en détail un de ses accouchements (mais peut-être est-ce de n’avoir jamais accouché soi-même).

     

    Frôler la mort

     

    La vie de Maggie O’Farrell n’est pas passionnante en elle-même, mais, pour la raconter, elle a eu une idée qui suffirait à rendre passionnante  n’importe quelle vie : en parler du point de vue de la mort. C’est-à-dire, de la mort frôlée. Là, tout change. Il faut dire aussi que Maggie a eu, si on peut dire, de la chance : jeune fille, elle a manqué être étranglée par un psychopathe authentique ; elle a failli se noyer, ado, en se jetant, de nuit, dans la mer ; elle s’est fait agresser au Chili avec son époux ; jeune mère, elle a risqué d’être emportée par un courant sournois dans l’océan Indien ; sans compter les multiples véhicules automobiles qui sont passés tout près, et la fois où, au cirque, elle s’est portée volontaire pour servir de cible au lanceur de poignards… Largement de quoi faire un livre. À croire qu’elle a consacré son existence entière à la préparation de celui-ci.

     

    Mais, comme elle le souligne, « frôler la mort n’a rien d’unique ». C’est « prendre conscience de ces moments » qui « abîme ». Ce qui pousse à vouloir les oublier. Si un écrivain peut être tenté, plus qu’un autre, de s’en souvenir, c’est sans doute que, précisément, « il est difficile de mettre des mots » sur ces histoires presque tragiques. Il faudra trouver des manières de dire, parler de l’impression d’avoir été « enlevée par les fées », évoquer ce moment où le « paysage se conjugue avec la sensation d’avoir échappé de très près à une chose [qu’on] ne [peut] pas contrôler » ; décrire une douleur qui a « des couleurs (…) et un caractère, celui d’une personne irascible »…

     

    Le tout et les parties

     

    Le principe : dix-sept textes brefs (dont certains parus dans la presse), associant chacun une année, une partie du corps, un événement. Le tout dans ce qui semble un pur désordre chronologique, avec des situations récurrentes (voir plus haut) et tout un système subtil d’annonces et d’échos jetant à travers le livre des passerelles. D’ailleurs, à l’intérieur d’un même texte, il arrive souvent qu’un souvenir en appelle un autre. Et tout, dans cette organisation savante, prend un sens rétrospectif supplémentaire lorsque les deux derniers récits viennent livrer deux clés essentielles : une encéphalite grave, à l’âge de huit ans, a frappé l’auteure et est venue « altérer » définitivement sa perception du monde ; sa fille souffre aujourd’hui d’allergies « potentiellement mortelle[s] ».

     

    Il y a une certaine tendance au discours (mystères des neurones, problème de la césarienne au Royaume-Uni…) que l’extrême précision des notations sensorielles ne compenserait qu’en partie. Mais, par sa structure même, le livre dessine l’espace d’une réflexion qui, pour rester tacite, n’en est que plus vertigineuse. Il y va d’abord du rapport entre le tout et les parties : suis-je la somme de mes parties ? des régions de mon corps, des moments de ma vie ? Le récit d’une vie repose-t-il sur la continuité imaginaire qu’il appelle ou sur l’écart qu’il fait apparaître entre les épisodes qui le composent ? Et puis, ces textes parlant de la frontière entre moi et le monde, du conflit et de la rupture possible entre l’un et l’autre, sont chacun, peu ou prou, l’évocation d’une rupture advenue dans la vie de celle qui raconte. Le plus important, dans son livre, ce ne sont donc pas les commentaires ni même les belles descriptions, mais, décidément, les blancs et les fêlures. Sans le dire, Maggie O’Farrell parvient à les mettre au centre de son étrange autobiographie. Dont elle fait, par ce geste, un livre d’une inquiétante profondeur.

     

    P. A.

     

    Illustration : dessin anatomique de Léonard de Vinci

     

     


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