• Jardin d'hiver, Thierry Dancourt (10-18)

     

    Photo0181.jpgIl est une spécialité littéraire typiquement française et parfaitement respectable : le roman-à-la-Modiano. Je n'en donnerai pas la recette, vous voyez tous ce qu'elle comprend. Seul un des écrivains français les plus singuliers pouvait, à son corps défendant, donner naissance à ce curieux sous-genre: il n'y a là qu'un paradoxe apparent parmi tous ceux qui s'attachent à cette figure indéboulonnable car délibérément insoucieuse de toute mode, etc.

     

    Jardin d'hiver, paru à La Table ronde en 2010 et que 10-18 republie ce printemps, s'inscrit à première vue sans hésiter dans la catégorie que je viens de dire. Tout y est : les années 60, la guerre, l'occupation, le spectre de la Shoah, un hôtel presque désaffecté mais pas complètement, des appartements vides où ne reste « qu'un canapé étroit dont le tissu [est] fixé par une rangée de clous formant une arabesque, à la manière de certains meubles des années mille neuf cent quarante ». L'histoire en elle-même (femme disparue, enquête, rencontre avec une autre qui n'est pas la fille de la première mais qui lui ressemble en plus jeune…) n'a aucune importance : on y circule, passant du présent au passé, vécu ou imaginé, et retour, comme dans cet autre appartement, « en étoile, centré autour d'un spacieux vestibule distribuant chaque pièce » et qui, « d'une certaine façon, tourn[e], s'enroul[e] sur lui-même ».

     

    Mais le caractère un tout petit peu appuyé de cette mise en abyme comme la minutie un brin excessive d'autres descriptions de lieux ou d'objets nous avertissent que les choses sont plus compliquées qu'il ne semble. Cette bouteille thermos « gainée d'un revêtement quadrillé » ; ces personnages de retraités qui arborent « pantalon en tergal, casquette, souliers de toile beige à petits trous, blouson havane mariant cuir et maille, comme c'était la mode cette année-là au square » ; ce voyageur de commerce hypocondriaque et sans clients ; ce narrateur auteur de « livres à visée documentaire »…, tout cela est juste assez trop pour indiquer que Thierry Dancourt considère sa propre entreprise avec le degré exact d'ironie requis. Tout ici nous ramène avec discrétion mais fermeté aux procédés de fabrication, et les immeubles de la station balnéaire, nécessairement océanique, inévitablement hivernale, où se passe l'essentiel du roman, ne sont « peut-être pas en pierre, après tout, mais un simple décor de carton-pâte, sans rien derrière ».

     

    S'il n'y avait que cela ce serait déjà quelque chose, au moins une désinvolture réjouissante. Mais il y a plus, et la réussite de Dancourt est, au-delà du second degré ou grâce à lui, d'ouvrir un espace indécidable où le lecteur hésite entre agacement souriant et envoûtement authentique. Car on se laisse attirer, mine de rien, dans ce fantôme d'histoire où on erre en apercevant de temps à autre par une porte entrouverte des perspectives si discrètes qu'on les a peut-être rêvées. Où on croise des personnages eux-mêmes spectraux, comme cette Abigaïl qui remplace une morte et, relevant à peine d'un mal mystérieux, semble encore ou déjà la proie d'une vague stupeur. Le silence paraît « dilater le temps encore davantage », et peu à peu s'installe l'élégante mélancolie des tableaux de Claude Lorrain, dont L'Embarquement de la reine de Saba est accroché en reproduction sur un des murs. Fantastique discret, automne, crachin, Nerval, on est sous le charme malgré soi. Un charme qu'on pourrait appeler poésie.

     

    P. A.

     

    Ce texte est paru une première fois le 16 mars 2013 sur le site du Salon littéraire : link

     


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