• Jours d’hiver, Bernard MacLaverty, traduit de l’anglais par Cyrielle Ayakatiskas (Rivages)

    photo PIerre AhnneC’est un roman d’amour. Et on sait que l’amour se passe rarement comme dans les romans. Tout le charme du livre de Bernard MacLaverty est de s’en souvenir aussi.

     

    Stella et Gerry ne sont plus tout jeunes. Il a été architecte, elle, prof, d’abord dans leur Irlande du Nord natale, puis en Écosse, où ils sont allés vivre — comme l’a fait l’auteur lui-même. Ils ont un petit-fils, qui demeure avec ses parents au Canada. Elle est pieuse et organisée, il est athée, cynique et sérieusement porté sur le whisky. Cet homme se sent rassuré quand il a une bouteille de Jameson à sa disposition, qui lui jettera pour cela la pierre ? Sûrement pas moi.

     

    Break or not break ?

     

    Tous deux ont décidé de prendre de courtes vacances d’hiver, un Midwinter Break, comme dit le titre anglais, qui suggère en même temps l’idée de rupture. Car si Stella a choisi, plutôt qu’une destination plus lointaine et plus chaude, Amsterdam, c’est qu’elle avait « une idée derrière la tête ». « Je fais du surplace », explique-t-elle, « Ça ne peut pas être terminé, si ? Il me reste dix ou vingt ans, disons. On a mal découpé le patron de notre vie ». Pour donner un sens à l’existence qu’il lui reste et fuir l’alcoolisme toujours plus pesant de son époux, elle a imaginé de s’installer dans un béguinage, repéré lors d’un voyage précédent. Mais elle est déjà trop vieille pour être acceptée. Et, de toute façon, il n’y a pas de place.

     

    Au retour de leur court séjour, Gerry et Stella prendront-ils quand même la décision de se séparer ? C’est le seul suspense de ce roman où, pour le reste, les interrogations du lecteur sont orientées vers le passé et trouveront leurs réponses au fil des retours en arrière auxquels s’abandonnent tantôt l’un, tantôt l’autre des deux héros. On s’approchera ainsi progressivement d’un souvenir central, lequel expliquera en partie les rêves de sainteté de Stella, ainsi que les opinions des deux personnages sur un pays où, comme tous les catholiques, ils ont subi les discriminations et la violence : si Gerry voit dans l’Irlande du Nord « une sorte de version extrême de l’Espagne franquiste », il déteste, comme Stella, les chants de l’IRA, et estime que « chacun [a] sa part de responsabilité dans tout ce cauchemar ».

     

    Canaux et miroirs

     

    Le livre de MacLaverty n’a cependant rien d’un roman historique ou politique. Il campe résolument sur le terrain de l’intimisme, et, si les réflexions des héros glissent parfois dans le monologue intérieur, si l’auteur s’amuse à faire de Gerry, après une errance alcoolisée dans les couloirs nocturnes de son hôtel, un « Ulysse enfin de retour chez lui », ce sont là des clins d’œil plutôt qu’une parenté revendiquée avec l’écrivain irlandais le plus fameux. MacLaverty et Joyce partagent cependant au moins une problématique : comment captiver le lecteur par un (plus ou moins) gros roman (300 pages quand même, en ce qui concerne Jours d’hiver) où il ne se passe à peu près rien. Je ne me risquerai pas à entrer dans le détail des réponses qu’on trouve dans Ulysse. Mais celle que propose Jours d’hiver est simple et efficace : en accentuant et approfondissant systématiquement le vide. On prend ici le temps d’écouter les « petits craquements » émis par un emballage de cellophane « cherchant à reprendre sa forme initiale » ; d’observer une main baguée et savonneuse, couverte de mousse « comme de l’écume printanière, avec un petit reflet doré au centre » ; de noter, dans un escalier mécanique, « la main courante en caoutchouc noir »…

     

     

    Ces détails minuscules composent un hyperréalisme du quotidien, lequel, loin d’ennuyer, suscite une étrange fascination. Sous son emprise, on ne peut plus quitter Stella et Gerry. Ils se désirent et le prouvent, ils s’aiment, ça ne fait pas de doute, et ils ne parviennent plus à vivre ensemble. Comme bien des couples plus jeunes. Mais l’originalité est de les montrer aux prises avec ces contradictions à un âge dont on ne parle guère dans les vrais romans. L’hiver de leurs vacances ou, peut-être, de leur rupture, c’est celui de leurs vies. Et le huis clos du décor amstellodamois est le discret miroir de toute leur histoire. S’en tenir à elle, sans chercher à la rendre plus tragique, plus haletante ou plus cocasse qu’elle n’est, c’est ce qui fait la grâce et l’élégance de ce beau livre mélancolique.

     

    P. A.


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