• L’Enragé, Dominique Rolin (Espace Nord)

    http-_lefoudeproust.frGérée par Les Impressions Nouvelles, la collection Espace Nord se consacre à la publication d’œuvres appartenant au patrimoine littéraire belge francophone. D’où cette reprise d’un roman de Dominique Rolin paru une première fois chez Ramsay en 1978, qui vient nous rappeler deux vérités, entre autres : le roman biographique ne date pas d’aujourd’hui et n’est pas systématiquement voué à la fascination hagiographique ou à la psychologie de comptoir.

     

    Le matériau choisi pouvait pourtant faire craindre le pire… Nous sommes en 1569, Breughel est sur son lit de mort. Mais « la brume extérieure cache une magnifique lucidité intérieure. À ce niveau, la clairvoyance est un bain frais, fluide, ordonné, une sorte d’océan transparent et profond ». C’est donc d’un œil acéré que le peintre agonisant va revoir défiler sa vie. Dispositif classique, dira-t-on. Cependant, en évitant les va-et-vient attendus et en bouclant au dernier chapitre un parcours strictement chronologique sur l’unique retour à la chambre mortuaire, Dominique Rolin dessine la clôture qui fait de son livre l’objet le mieux adapté à son thème : un tableau.

     

    Foin des chaumines

     

    Autre choix qui s’éloigne des partis pris les plus prévisibles, celui qui préside au traitement du cadre historique. On y est bien : les massacres, dans ces Flandres occupées par l’Espagne, comme la misère avec ses grouillements de gueux, sont montrés dans toute leur horreur, et avec quelle puissance hallucinée d’évocation. Mais l’auteure se refuse à tout ce qui pourrait ressembler à de l’érudition ou à de la minutie : amateurs de chaumines, d’intérieurs détaillés et de ripailles post-médiévales, passez votre chemin. On boit force café dans ce Nord du seizième siècle, et cet anachronisme parmi d’autres nous indique que le plus important n’est pas là. L’exactitude est d’ailleurs réservée aux vêtements féminins et aux éclairages, bref, à ce qui pourrait être peint.

     

    Car c’est un peintre qui parle et voit. Dominique Rolin brosse un portrait qu’on serait tenté de croire criant de vérité de cet « enragé », mélange d’excès et d’innocence, possédé par son art, hanté par le sentiment de sa propre singularité. Les années de formation, le voyage en Italie, les femmes, les deux fils qui seront peintres à leur tour, tout, dans les faits, est ici conforme à ce qu’on sait de la vie de Breughel, du moins la postface nous l’assure. Mais Ginette Michaux y analyse aussi avec pénétration la manière dont Dominique Rolin ressaisit les données biographiques pour les structurer selon un jeu subtil d’oppositions qui parcourt tout le livre, entre destruction et création, séparation et réunion.

     

    Une épopée du regard

     

    Et c’est au demeurant par ce qui dépasse la pure dimension personnelle que ce roman passionne. Plus que l’histoire d’un artiste, il est une magnifique épopée du regard. Que peint le peintre ? Ce que voit son œil intérieur (« Je tenais dans le creux de ma main ma pierre de folie secrète (…). Je me suis juré que mon énergie consisterait à l’exploiter, à la briser en mille morceaux, c’est-à-dire en mille tableaux dont chacun me représenterait en tout ou en partie »). C’est donc une manière de voir qui est le véritable objet de la peinture, « de tout enregistrer à travers une perspective décalée ». Tout, c’est-à-dire quoi ? Des masses de matière brassées et articulées selon des rythmes mystérieux, et qui excèdent le champ ordinaire de la vue. Il s’agit de « dire, au bout [des] crayons, le volume des choses », « de maîtriser d’abord, articuler ensuite ces torrents lumineux qui rend[ent] compte en quelque sorte de l’autre versant de la terre », cet « envers du monde » que l’abîme intérieur du peintre reflète en un jeu de miroirs aboutissant à une assimilation radicale du réel à l’œuvre ­— « L’univers était peint : je lui avais simplement ajouté mon paraphe ».

     

    Le tableau offre donc « un reflet plus vivant que la réalité », dont il fait apparaître les lois secrètes, union des « extrêmes » ou « fourmillement universel ». Elles se révèlent à qui ne se contente pas de regarder comme chacun voit. Passer au-delà du regard pour mieux accéder à la vue, refuser le pittoresque en plongeant directement à l’essentiel, c’est aussi ce que fait, dans L’Enragé, Dominique Rolin. Donnant ainsi une belle leçon à tous les artistes, peintres ou non.

     

    P. A.

     

    Illustration : L’excision de la pierre de folie, d'après Pieter Breughel l’Ancien


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  • Commentaires

    2
    Marie Guegan
    Samedi 8 Avril à 10:33

    Toujours un vrai régal la lecture de vos chroniques littéraires. Merci  Pierre Ahnne.

      • Dimanche 9 Avril à 09:50

        Merci à vous. Et lisez ce livre admirable !

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