• La Corde, Stefan aus dem Siepen, traduit de l’allemand par Jean-Marie Argelès (Écritures)

    La Corde, Stefan aus dem Siepen, traduit de l’allemand par Jean-Marie Argelès (Écritures) La force énigmatique du roman de Stefan aus dem Siepen tient sans doute d’abord à l’adéquation parfaite qui y lie le récit en tant que tel et son objet. Une corde apparaît un beau soir près d’un village allemand loin de tout. Les habitants adultes et mâles décident d’en suivre à travers la forêt le tracé sinueux et sans terme visible. Abandonnant femmes, enfants, vieillards, les voilà partis, et le lecteur avec eux. Cette corde est le fil du récit, le long duquel on va et vient, tantôt suivant les marcheurs aventureux, tantôt revenant pour un moment au village où leurs proches les attendent, à l’autre bout. Elle rompt le fil des habitudes, « arrache » les paysans au « cours bien réglé » de leurs existences, , mais c’est parce qu’elle « éveill[e] (…) un désir demeuré jusqu’ici caché dans les régions les plus inaccessibles de leurs âmes » : comme l’écriture ou la lecture le font dans le meilleur des cas, elle éloigne de soi pour mieux y ramener, suspend pour un temps l’influence du moi superficiel et socialisé pour guider le sujet vers des zones plus reculées de lui-même.

     

    Ces zones sont ici figurées par la profondeur des grands bois. Sapins, ormes, hêtres aux troncs « semblables à des piliers d’argent mat », le tout s’étendant à perte de vue en « un tissu vert tendre d’éminences et de dépressions qui parfois, imperceptiblement, arriv[ent] à se confondre ». Le charme qu’exerce sur le lecteur le récit de Stefan aus dem Siepen tient pour une grande part aux tableaux de la nature sauvage, restitués avec énergie et précision dans la traduction de Jean-Marie Argelès. On songe à Stifter et à toute une tradition du roman allemand, issue du romantisme et vivace jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Aussi bien Rauk, l’instituteur boiteux qui conduit la colonne des villageois dans la forêt en jouant de la flûte, semble-t-il tout droit sorti d’un conte de Grimm. Mais La Corde s’inscrit aussi dans une autre filiation, celle du fantastique moderne, de Kafka, Canetti, Ramuz, et de leurs étranges allégories.

     

    Car on est bien dans le monde de la fable. Et si les paysans, quoique portant « pantalons » et « chemises », se servent d’arcs, de flèches et de « lampes à copeaux », c’est sans doute pour nous avertir du caractère sinon intemporel, au moins général, du propos. Il est question ici du rapport de l’homme à une nature tantôt accueillante, tantôt hostile — et ce sont d’admirables récits d’orages ou d’attaques de loups. Mais la sauvagerie reprend aussi ses droits dans l’homme lui-même à mesure que celui-ci s’enfonce dans les taillis en suivant les méandres de l’inexplicable corde : « la moindre pensée (…) dev[ient] un effort pénible, un effort supplémentaire que personne ne v[eut] plus affronter », et les instincts habituellement refoulés, comme chez le Golding de Sa Majesté des mouches, reviennent à la surface.

     

    Cependant il aurait été bien étonnant qu’un ancien diplomate, employé au ministère des Affaires étrangères de son pays, se soit tenu à distance de toute réflexion historique et politique. Les marcheurs épuisés se demandent « comment [ils ont] pu se risquer si loin dans l’inconnu ». Mais ils se disent « avec une légère sensation de vertige qu’ils seraient perdus si la corde n’était pas là pour leur indiquer le chemin ». « C’[est] la corde qui les [prend] par la main et demeur[e] sans cesse à leur côté », et ils la suivent, enfermés dans le « cocon sonore » que tisse autour d’eux la flûte de Rauk, l’intellectuel au pied-bot jamais avare de discours galvanisants : « Nous atteindrons notre objectif, les gars ! (…) Je vous le dis : le monde n’est pas mal agencé au point qu’un grand effort de bonne foi comme celui que nous fournissons ne trouve pas sa juste récompense ». Le tracé de la corde, c’est évidemment aussi le chemin de l’Allemagne à travers l’Histoire, et les errances dans lesquelles elle s’est en d’autres temps lancée, bercée, entre autres, par les romanciers de la nature que nous évoquions plus haut. Mais à l’heure où les Français, disent les sondages, rêvent d’un chef, les lecteurs de ce premier roman de l’auteur traduit dans notre langue seraient présomptueux de n’en retenir que la référence au passé d’une nation particulière.

     

    D’ailleurs il y a beaucoup d’interprétations possibles pour cet étrange récit. Et le talent de l’auteur tient à la manière dont il les suggère, sans appuyer, ouvrant des pistes et des perspectives que la pénombre des forêts dérobe aussitôt. Si bien que le livre, à l’image, encore une fois, de son thème, conserve sa part de mystère, et, par là, garde entier le pouvoir de fascination que dans le même geste il exerce et dénonce.

     

     

    P. A.

     

    photo Pierre Ahnne

     


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