• La Croix de Berny, roman steeple-chase, Delphine de Girardin, Théophile Gautier, Joseph Méry, Jules Sandeau (Mercure de France)

    www.inesguide.frIl y a un peu plus d’un an, le Mercure republiait X..., roman impromptu, pour lequel Georges Auriol, Tristan Bernard, Georges Courteline, Jules Renard et Pierre Veber avaient conjugué leurs efforts. Le même éditeur, toujours dans sa collection « Le Temps retrouvé », ressuscite aujourd’hui la tentative qui, cinquante ans plus tôt, avait donné l’exemple aux cinq auteurs de la Belle Époque. 1845 : la presse à gros tirages, en plein essor, cherche de nouveaux abonnés ; les directeurs de journaux, tels Émile de Girardin, patron de La Presse, comptent sur le roman-feuilleton pour en attirer. Et pourquoi ne pas ajouter, aux mystères de l’intrigue, l’incertitude quant à l’identité de plusieurs auteurs, dont on ne découvrirait « qu’après l’achèvement de ce curieux ouvrage » quelle part ils y auraient prise ?

     

    Ils sont quatre : Delphine de Girardin, femme de lettres et femme d’Émile ; Théophile Gautier, que tout le monde connaît ; Jules Sandeau, moins connu ; Joseph Méry, plus connu du tout. X… se fondera sur la classique division du roman en chapitres. Cet ouvrage-ci utilise la tradition du roman épistolaire. Tout ce qu’on saura au départ, c’est que chaque auteur a son rôle, celui d’un des quatre héros qui échangent ici des lettres, telles qu’on s’en envoyait au temps des lettres (mais plus longues). Solutions en fin de volume.

     

    « On n’oserait pas mettre ça dans un roman »

     

    Comment ont-ils travaillé ? Cette fois, la préface, toujours de Sandrine Fillipetti, ne nous apprend pas grand-chose, non plus que les notes, qui nous rappellent gravement, par exemple, que Le Misanthrope est une comédie de Molière — et attribuent l’invention du personnage de Polyphème au Tasse, ce qui est curieux. Mais on dispose de ce que disait l’annonce parue dans La Presse : « Les événements se dérouleront sans combinaison préméditée » ; le steeple-chase, c’est la course d’obstacles, et la Croix de Berny, près de Paris, l’endroit où cette course, en 1845, se court ; les quatre écrivains sont donc priés de disposer, à tour de rôle, devant leurs confrères, « des situations, des incidents, des difficultés que chacun à son tour devra franchir dans un élan de rivalité amicale ».

     

    Ils le font. Non sans s’adresser en passant, ainsi qu’au lecteur, de nombreux clins d’œil ­— « Vous auriez tort de vouloir forcer la main au hasard » ; « On n’oserait pas mettre ça dans un roman ». Non, mais dans un roman-feuilleton ?... Irène de Châteaudun, noble, ruinée, puis redevenue riche, est aimée de Roger de Monbert. Cependant, pas sûre de l’aimer, elle cherche à se convaincre en le mettant à l’épreuve. Elle disparaît donc en province, où elle reprend l’identité de Louise Guérin, qu’elle avait adoptée du temps qu’elle était pauvre. Là, le poète Edgar de Meilhan (un des meilleurs amis de Roger, le monde est petit) tombe amoureux d’elle. Mais elle reconnaît en Raymond de Villiers (un autre ami) son idéal et son âme-sœur. Vous voyez un peu le sac de nœuds.

     

    « Le susurrement perfide de l’esprit du mal »

     

    Que des particules, dans tout ça. Le légitimisme propre au romantisme des origines, et un solide mépris du peuple et des « bourgeois ». Les stéréotypes misogynes sont, eux aussi, garantis d’époque, même si s’y mêle parfois un soupçon de second degré : « Depuis Ève, tout ce qui est noble, loyal et franc répugne (…) aux femmes ; (…) et elles préféreront toujours, à la voix de l’homme d’honneur, le susurrement perfide de l’esprit du mal, qui avance son visage fardé entre les feuillages et se roule en orbes squameux autour de l’arbre fatal ». C’est de Gautier, qui remporte de loin la palme en la matière. Mais Delphine de Girardin, dont les lettres sont incontestablement les plus subtiles, sait assez bien le remettre à sa place.

     

    On avance très lentement dans cette sombre histoire, tirage à la ligne oblige, auquel les quatre auteurs se plient avec un enthousiasme ostentatoire, se lançant pour un oui ou pour un non dans des descriptions interminables. On s’en amuse avec eux, d’autant plus volontiers qu’ils prennent soin de disposer, au début des paragraphes, les jalons permettant au lecteur impatient de passer plus vite : « Une description bien entendue de grisette doit commencer par le pied… » ; « Quant à sa robe… » ; « Ah ! diable, j’allais oublier les gants » ; etc.

     

    « Éminemment romantique »

     

    On l’aura compris : pendant presque tout le roman, on est dans un monde de comédie. Et un autre de ses intérêts est de nous renseigner sur ce qui faisait rire en 1845. On suit avec une résignation distraite les conversations et les narrations prétendument spirituelles, mais il y a autre chose : « Cet inconnu portait au front l’auréole de l’idéal rêvé » ; « J’étais accoudé au balcon, (…) regardant l’océan, dont la poitrine se soulevait et s’abaissait, avec ce sentiment de tristesse infinie que le cœur le plus ferme… » Faut-il vraiment prendre tout cela au sérieux ? Non, et Gautier lui-même nous le confirme, qui termine ainsi une de ses descriptions : « Ce site éminemment romantique doit convenir à votre mélancolie ». Le romantisme, ici, se parodie lui-même ; le futur auteur d’Émaux et camées penche déjà vers « l’art pour l’art ».

     

    Et en même temps… Le même Gautier conclut, dans la dernière lettre : « Je t’aimais plus que le condamné n’aime la vie sur la dernière marche de l’échafaud, que Satan n’aime le ciel du fond de son enfer ! ». Est-ce le même ton ? Pas vraiment. Dans un brusque cataclysme final, le « roman steeple-chase » bascule du rire dans le tragique, comme une comédie de Musset. Et ce mélange des tons est romantique en soi. 1845 : le grand mouvement qui a structuré la vie littéraire depuis le début du siècle se moque déjà de lui-même, mais se prend toujours au sérieux. Il hésite encore à finir. Mais Flaubert sera bientôt là.

     

    P. A.

     

    Illustration : Le Dominiquin, Adam et Ève réprimandés par Dieu, 1623-1625


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