• La Folie Tristan, Gilles Sebhan (Rouergue noir)

    www.patrimoine-histoire.frJe m’en suis déjà expliqué (voir ici) : je n’aime pas beaucoup les séries. Surtout quand ce produit télévisuel essaye de s’imposer en littérature. Et je ne suis pas non plus un grand amateur de polars, ce genre qui fascine tant nos contemporains que beaucoup d’entre eux ne lisent que cela. Mais la question n’est pas ici celle de mes goûts. La question, c’est : pourquoi Gilles Sebhan, qui a longtemps pratiqué l’autofiction et joué avec la biographie, s’est-il entiché du roman policier au point de présenter son deuxième livre dans la collection « Rouergue noir » comme le nouvel épisode de la série Le Royaume des insensés ?

     

    Pourquoi le policier, j’ai déjà essayé, à propos de Cirque mort, il y a tout juste un an, de proposer une explication : tous les livres de notre auteur sont, peu ou prou, des quêtes et des enquêtes. Mais la série ? En y réfléchissant… Le motif de la paternité, central dans La Dette (Gallimard, 2006), revenait dans Fête des pères (Denoël, 2009), puis ressurgissait encore dans Salamandre (Le Dilettante, 2014). Après Tony Duvert, l’enfant silencieux (Denoël, 2010), Sebhan éprouvait le besoin d’effectuer un Retour à Duvert (Le Dilettante, 2015)… Qu’est-ce, cette fois, qu’il n’a pas dit ? Qu’y a-t-il, toujours, qu’il n’a jamais complètement dit, et à quoi il lui faut, inlassablement, revenir ?

     

    Barrie avec Sade

     

    Quoi qu’il en soit, on les retrouve. On retrouve le lieutenant de police Dapper, le bien-nommé, qui a libéré lui-même, à coups de pistolet, son fils enlevé et séquestré par des mabouls. Il devrait essayer de renouer avec l’enfant et de sauver son mariage, mais il s’occupe plutôt de chercher ses propres origines d’ancien enfant abandonné. Il y a aussi Anna, sa femme. Elle devrait être toute à la joie de retrouver son fils, mais pense surtout à ses amours avec Hélène, l’institutrice. Il y a ce fils, Théo, le prétendu traumatisé. Sauf que le traumatisme est ici une mue, et que, en fait de séquestration, « l’enfant [a] été emmené loin de sa tribu pour accomplir sa transformation ». Une transformation qui va se poursuivre, sous l’égide des « petits insensés » peuplant le « centre thérapeutique » tenu par le docteur Tristan, avatar sulfureux et un brin délirant de Gaëtan Clérambault.

     

    On retrouve aussi, et surtout, la petite ville, ses rues, ses cafés sortis intacts des années 1960, ses environs — la mer, peu éloignée, et une « forêt » maléfique, lieu de tous les excès nocturnes. Si ce pays imaginaire, Barrie revu par Sade, joue un rôle essentiel, c’est que les lieux ici sont plus que des endroits. Ils parlent, non seulement parce que « la disposition » des corps dans l’espace « constitu[e] déjà un langage », mais aussi parce que « les lieux [ont] sans doute une mémoire », qui s’exprime à travers « les vibrations de l’air ».

     

    Une histoire de pères

     

    Aussi les personnages ne cessent-ils de déambuler, comme prisonniers d’un labyrinthe, lequel est peut-être un mauvais rêve. Comme on est dans un polar, il y a une femme enlevée et, à son tour, séquestrée. Comme on est dans un livre de Gilles Sebhan, il y a un journaliste, chargé lui aussi d’une enquête, et qui préférerait publier ses poèmes — double caricatural quoique probable de l’auteur…

     

    Mais, au fond, qu’est-ce que ça raconte ? L’enquête en question, qui lèvera le voile sur la naissance de Dapper ? L’enquête de Dapper sur lui-même, nouvel Œdipe que « tout [a] fini par ramener vers l’origine » ? Ou les amours d’Anna ? L’entrée fracassante et sanglante de Théo dans l’âge viril ?... Le narrateur, de temps en temps, se rappelle qu’il écrit un roman policier. Alors, il revient à sa femme enfermée, sort les flingues de leurs étuis, orchestre un déchaînement de violence terminal. Cependant, est-ce vraiment ça qui l’intéresse ? Au-delà de la glauquitude obligatoire et des figures obligées, Gilles Sebhan ne cesse de nous ramener à ses vraies préoccupations : à l’enfance, certes ; à la folie, aux marges de la raison et de la société, à toutes les limites, bien entendu ; mais, avant tout, à ce qui apparaît ici décidément comme son grand thème, la filiation. Dans ce livre où l’arbre de Jessé est une image récurrente (et qui devait, si je suis bien informé, porter ce titre, remplacé finalement par le beau titre actuel, médiéval et moins direct), la figure du père, bon ou mauvais, est omniprésente. Chacun, ici, cherche le sien. Et comme, chez Sebhan, on naît des pères, chacun désire et redoute d’approcher le mystère d’une origine toujours refusée, toujours ratée. Tout le reste n’est qu’un prétexte au long lamento poétique et obsédant sur cette origine impossible, lequel se poursuit de livre en livre, et revient affleurer à tout moment.

     

    Trouvera-t-il à s’incarner dans une troisième saison (je crois que c’est comme ça qu’on dit) ? Que fera Gilles Sebhan, la prochaine fois, du genre qu’il tient à s’approprier ? Ce livre-ci finit par un testament dont on ne connaît pas le contenu, et par des fleurs envoyées à une femme dont on ignore ce qu’elle va en dire… Soyons donc sans inquiétude : dans un an, au plus, nous aurons sûrement des réponses à toutes nos questions.

     

    P. A.

     

    Illustration : vitrail de la cathédrale d’Amiens, XIIIe siècle

     


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