• La Maison-Guerre, Marie Sizun (Arléa)

    La Maison-Guerre, Marie Sizun (Arléa)Le grand sujet de Marie Sizun, c’est l’enfance. Même ceux de ses livres qui semblent d’abord s’en éloigner, comme Plage (Arléa, 2010) ou Un léger déplacement (Arléa, 2012), finissent toujours par se tourner vers elle avec le naturel et l’inéluctabilité des héliotropes. D’ailleurs, elle le dit bien, dans La Maison-Guerre : « Quand je jette un regard rétrospectif sur mon existence, c’est l’importance disproportionnée occupée dans ma mémoire par les années d’enfance (…) qui me frappe, comme si elles avaient pris toute la place, comme si le reste, cette longue suite de jours, était de moindre durée, de moindre couleur… »

    Ces enfances dont parle Marie Sizun on les sent toujours plus ou moins vécues, même quand leur évocation ne prend pas la forme explicitement autobiographique qu’elle adopte dans Éclats d’enfance (Arléa, 2009), dont le titre pourrait convenir à toute l’œuvre. Certes, dans La Maison-Guerre, le romanesque est bien là. Il y a la maison du titre, ses recoins obscurs, son jardin, d’où on ne peut pas sortir parce que « c’est la guerre », il y a le mystère entourant cette nécessité, digne de celui de Jane Eyre, qui figure avec Mark Twain et Jules Verne dans la grande bibliothèque. Il y a une petite fille qui se prénomme Marie et, comme toujours chez Marie Sizun, une mère séduisante, adorée, mais absente, lointaine et toujours de passage, nimbée elle aussi d’un mystère qui ne s’éclaircira qu’en partie, faisant d’elle « jusqu’au bout l’insaisissable ». On a même droit à un rebondissement final, alors qu’on n’en attendait plus.

    Mais pour l’essentiel on se doute un peu depuis le début du secret qui paraissait tellement opaque à la jeune héroïne : tout le charme est de la voir s’en approcher petit à petit. Et on regrette que la seconde partie, un peu inutilement explicative, confrontant l’enfant de la première aux questions et aux commentaires de l’adolescence puis de l’âge adulte, vienne rompre ce qu’on peut par ailleurs à tous égards appeler un enchantement.

    Car la magie des premières années remémorées, les sons, les odeurs des moments révolus, Marie Sizun s’y entend pour les faire renaître. Elle nous parle d’« une voix qui sentait la lavande et les cigarettes blondes », du « bruit de la plaque retombant sur le trou béant [de la cuisinière à charbon] pour l’obturer », des « bouteilles de lait si belles avec leur capuchon d’aluminium », et ces notations, subtilement agencées, construisent, avec une force d’évocation étonnante, tout un passé rêvé ou à moitié connu. Si le rapport à la mère chez Marie Sizun fait souvent penser, moins la violence, je l’ai déjà dit, à Luc Dietrich, ici on songe inévitablement, peut-être pas à Proust, mais au moins à Boylesve, ce qui n’est déjà pas si mal.

    Car tout le roman n’est en fin de compte qu’une quête de la mémoire. Et il culmine, des années après, dans ce moment où la narratrice retrouve « l’odeur des roses jaunes, l’extravagante odeur des roses jaunes, gorgées de soleil » lors d’une visite à la maison : « Dans un déferlement de sensations et de sentiments, le passé m’est revenu entier et le souvenir violent de ma mère ». Est-ce la mémoire, en fait, le grand sujet de Marie Sizun ? Et ne parle-t-elle de l’enfance que parce que la mémoire, inévitablement, y mène ?

    Enfance, mémoire, écriture, cet entrelacement est en tout cas au cœur de l’œuvre, et ce roman-ci l’expose dans une mise en abyme dont la discrétion fait l’élégance. La petite fille joue à se raconter des histoires (« Le jeu, c’est ça, être une autre, mais un peu toi tout de même »), et la narratrice, « invisible, surgie d’un autre temps », revient dans le passé observer l’enfant qu’elle était et à qui elle s’adresse à la deuxième personne (« C’est un jeu, délicieux et cruel : les véritables jeux ne le sont-ils pas ? »). Ce jeu, c’est celui de l’écriture, bien sûr : celle de Marie Sizun, faussement tâtonnante et toujours précise, travaille sans esbroufe ni mièvrerie, de livre en livre, dirait-on, à cerner au plus près une origine sans fin perdue et retrouvée. C’est ce souci inlassable, hors de toute mode, qui fait la force de son œuvre et l’indéniable émotion qu’on éprouve à lire sa Maison-Guerre.

     

     P. A.

     

    photo Pierre Ahnne


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  • Commentaires

    1
    Yvette Bierry/Ettevy
    Mercredi 21 Janvier 2015 à 22:10

     

    La Maison-Guerre - Marie Sizun

     

     

     

    Passionnée de littérature, Marie Sizun poursuit inlassablement sa carrière d’écrivain talentueux et nous offre aux Editions Arléa, le 8 janvier 2015, « La Maison-Guerre », son huitième roman d’une tendresse bouleversante. Dans ce livre, la narratrice adulte, en proie à ses souvenirs d’enfance, retourne spontanément à sa maison secrète, « La Maison-Guerre », « comme elle l’appelait dans sa tête d’enfant », ancienne demeure merveilleuse au jardin sublime, « folie de verdure », croulant sous les fleurs, source infinie de sensations visuelles, auditives, olfactives … encore intactes - magie de la mémoire - ; située en Île de  France, c’était « La maison des tantes ». En 1943, alors qu’elle avait à peine cinq ans, sa maman, actrice à Paris, l’avait placée là afin qu’elle soit en sécurité.

     

    Dès le matin, « dans un sournois bonheur, tu te glisses dehors comme un chat. Tu l’aimes tellement ce grand jardin, même s’il t’emprisonne… un monde clos étroitement entouré de hautes haies de laurier qui ne laissent rien voir de l’extérieur ». Tu découvres une foule de plantes, d’insectes, d’animaux… Tu t’inventes des histoires, tu parles aux arbres : tu confies tes secrets à un peuplier.

     

    Cependant, chaque matin, elle vient dans l’anxiété inspecter la boîte à lettres pour voir si sa mère lui a écrit : « C’est comme ça , ma chérie, sois patiente, bientôt la guerre sera finie »… Ses visites se font rares. La petite découvre la solitude… Que de mystères et de non-dits dans cet univers étrange !

     

    Très beau roman, attachant, au style fluide,  à l’écriture élégante, très vivante, exigeante, poétique et musicale où Marie Sizun, pour notre plus grand bonheur, donne libre cours à son immense sensibilité, et se lit d’une traite.

     

    Yvette Bierry - 8 janvier 2015

     

     

     

     

     

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