• La Mezzanine — Le dernier récit de Catarina Quia, Anne-Marie Albiach (Seuil)

    photo Pierre AhnneElle est surtout connue comme une figure importante de la poésie française contemporaine. À la façon dont sont connus aujourd’hui les poètes, s’entend… Anne-Marie Albiach (1937-2012) est l’auteure d’État (Mercure de France, 1971), de Mezza voce (Flammarion, 1984), de Figurations de l’image (Flammarion, 2004), et de quelques autre livres. Ses œuvres poétiques complètes ont été publiées par Flammarion en 2014, sous le titre de Cinq le Chœur.

     

    « Cette terre désertique qu’était le jour… »

     

    Ce dernier récit est donc aussi son premier. Il se présentait, comme nous l’expliquent Marie-Louise Chapelle et Claude Royet-Journoud dans leur Note éditoriale, sous la forme de trois cahiers manuscrits (écrits, apparemment, à Sainte-Anne) et d’un certain nombre de feuillets, dactylographiés ou non, et intitulés explicitement La Mezzanine. Les cahiers datent, semble-t-il, de l’automne 1982 et du printemps 1983. Les feuillets ont peut-être été rédigés plus tôt. L’ensemble tient du journal. Journal, en ce qui concerne les cahiers, de la folie (« Elle seule savait (…) qu’un pouvoir que par moments elle attribuait au Divin ou au Malin s’était inséré dans son existence ») et, selon toute apparence, de l’enfermement (« Je ne sais pas ce qu’on m’a donné comme médicament — mais mes yeux se ferment — et mon cerveau aussi »). La partie intitulée La Mezzanine parle beaucoup d’amour et d’érotisme (« Elle se pliait à toutes les exigences chaudes qui faisaient de son corps une terre »), puis d’abandon (« Elle se confrontait à présent à elle-même, la présence de l’Autre n’atténuant plus cette terre désertique qu’était le jour »).

     

    « Je ne suis peut-être RIEN… »

     

    Faudrait-il lire dans cette deuxième « partie » l’évocation des événements déclencheurs de ce qui est évoqué dans la « première » ? Quand Jacques Roubaud, dans sa préface, écrit que la narratrice « n’a rien censuré ou déformé des circonstances terribles dont elle entreprenait, par la fiction, de se libérer », c’est une façon de parler, et il serait vain de chercher dans ce « récit » à reconstituer une chronologie ou même des événements au sens habituel du terme — sans parler d’une intrigue.

     

    Peut-être érotisme et folie doivent-ils être considérés plutôt comme deux expériences en miroir, voire comme une seule et même expérience, dont ils seraient les deux noms approximatifs. Expérience qui touche aussi bien au mysticisme, quand on « ne comprend plus les manifestations de son Réel » et que, parce que « les mots manquent », on se trouve réduit à quia. Car celle qui parle ici est en proie au morcellement, entre première et troisième personne, entre Anne-Marie Albiach, Catarina Quia (elle « me demande la parole ») et Anna-Lisa (analyse ?). La mémoire aussi se délite, et les choses changent sournoisement de place tandis que des présences mystérieuses se font sentir. Pour dire cela, il faut des phrases brèves ou fragmentées, de courts paragraphes, une mise en scène obstinée de la rupture.

     

    « Un bouquet bleu de la nuit infernale… »

     

    Mais l’écriture est aussi une tentative de se ressaisir et de se rassembler, comme le sont l’élan vers les autres ou le désir obsessionnel de certains objets. Cet effort désespéré vers une unité dérobée, qui accroît en même temps l’écart qu’il désigne, parcourt tout le texte, lui donne sa force hypnotique, et son caractère quelque peu terrifiant.

     

    Car il s’agit ici de parler depuis l’intérieur même d’états et de sensations-limites : Catarina Quia vit « dans les excès de labeur d’une syntaxe respiratoire ». Parfois, elle sent « sa chevelure lourde et non coiffée encore lui enserrer la tête d’un certain désarroi du corps ». Comme autant de tentatives pour formuler ces instants extrêmes, de brefs poèmes énigmatiques affleurent çà et là au fil du texte, lambeaux rapportés d’un autre ( ?) monde : « Sur la table un bouquet bleu de la nuit infernale qui détonnait par ses floraisons aériennes »…

     

    P. A.

     


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