• La Rivière, Esther Kinsky, traduit de l’allemand par Olivier Le Lay (Gallimard)

    photo PIerre AhnneLe livre d’Esther Kinsky est sous-titré « récit » sur sa couverture mais désigné comme « roman » sur la page de présentation qui l’accompagne en service de presse. Cette hésitation dit bien ce qui en fait d’abord l’intérêt : son caractère éminemment singulier, donc inclassable. Roman ?... À condition d’admettre qu’il puisse y avoir des romans sans intrigue et où tous les personnages seraient secondaires. Récit de voyage ?... Pourvu qu’on précise que les déplacements évoqués ici n’ont lieu que dans les souvenirs d’une narratrice qui nous dit par ailleurs avoir « appris à voyager sans bagages ni désir d’ailleurs ». Autofiction ?... Si tant est qu’on puisse pratiquer ce genre en restant anonyme et en ne disant pratiquement rien de sa propre vie. Le texte de la poétesse, essayiste et romancière allemande, de même que les cours d’eau dont il parle divisent les pays ou les territoires, s’insinue entre les genres et, pour ainsi dire, dans leurs plis. Tout comme son écriture s’attache à dessiner les plis de la réalité, les zones incertaines où celle-ci échappe aux lois de la rentabilité et à la dictature de l’Utile.

     

    « Des yeux voraces »

     

    Celle qui dit ici je s’est installée, sans qu’on sache au terme de quel périple ni pourquoi, dans la banlieue est de Londres. Elle évoque les rues, les marchés, les voisins de son quartier très populaire. Ses promenades la mènent le long de la rivière Lea, dont elle suivra le cours, en un simulacre de « quête » qui feint de donner sa structure au récit, jusqu’à la Tamise puis la mer. En chemin se sera éveillée la mémoire d’autres pays et d’autres fleuves : le Rhin de l’enfance allemande, bien entendu, mais aussi le Saint-Laurent et l’Ontario, la Pologne et l’Oder, le Gange et Calcutta, … la « Yarkon River », qui traverse Tel-Aviv. Plutôt que la Lea, la rivière du titre est bien, ainsi que le titre allemand, Am Fluss, le suggère, le flot du souvenir, ou du texte, qui unit tous ces cours d’eau et ces paysages.

     

    Selon quelles règles ? Les associations permettant de passer de l’un à l’autre des trente-sept courts chapitres sont souvent insensibles mais affleurent quelquefois : ainsi les briques fabriquées avec la boue du Gange ramènent à celles de Londres, qu’on avait provisoirement quittée. La figure du père, émergeant seule d’un arrière-plan familial qui reste caché, intervient à plusieurs reprises et donne peut-être au livre une unité secrète. Mais on ne saura presque rien de cet homme « aux yeux voraces » ou de sa « vie remplie d’images », sinon qu’il était « attaché au fleuve » (le Rhin) et « ne manquait pas une occasion de prendre le bac ».

     

    Épiphanies

     

    Si, dans cette figure tutélaire, les deux motifs essentiels du livre peuvent se rejoindre, c’est que « chaque fleuve est une frontière » et par conséquent « forge le regard que nous posons sur l’Autre ». La majuscule est essentielle : l’écriture, au fil des paysages parcourus et remémorés, se confond avec un regard porté exclusivement sur ce qui échappe d’habitude à l’attention au point de tendre vers l’invisible ou, quand on en fait un objet de contemplation, l’étrange. Les photos qui parsèment le livre, prises sans doute avec « un vieil appareil (…) à développement instantané », en témoignent : des terrains vagues, de petits bois de banlieue, des friches, auxquels un cadrage volontairement incertain restitue une énigmatique incongruité.

     

    Il y a quelque chose du goût surréaliste pour la trouvaille dans la fascination de la narratrice pour les « petits objets inutiles et bigarrés » dénichés sur les éventaires de marchés miteux ou, aussi bien, pour les « territoires broussailleux » où poussent « des ronciers aux baies livides et ratatinées, des buissonnements de saules, des rosiers des Chiens, quelques aubépines esseulées ». Objets de rebut, lieux désolés, moments creux d’une vie dont on ne nous dira que les promenades, les conversations avec des interlocuteurs de rencontre et vite disparus… Tout l’essentiel semble manquer. Et, dans ce manque, c’est l’essentiel qui se déploie. Car ces choses et ces endroits sans intérêt, tranquillement rebelles à l’exigence de sens, accèdent pour cette raison à une forme de présence brute en face de quoi le regard comme l’écriture qui le porte se font pure ouverture au monde. Et ce sont de fugitives épiphanies, magnifiquement restituées par ce grand traducteur de l’allemand qu’est Olivier Le Lay(1) : « la lumière pren[d] une tonalité gris-bleu qui (…), là où le fleuve s’élarg[it] en entonnoir vers l’estuaire, se marbr[e] de bandes rosées » ; un parc d’attractions dans la nuit, vu de loin, devient « une broche de perles de verre multicolore » ; le bruit des trains est fait de « guirlandes sonores détachées d’on ne [sait] où et qui flott[ent] clandestines au-dessus des nuages ». Ou, en une splendide mise en abyme, dans un bois « envahi de déchets nauséabonds », des insectes, « déployant tous en même temps, pour quelques minutes, une poignée d’heures tout au plus, leurs ailes chatoyant de mille taches de couleur pareilles à autant d’écailles, atteign[ent] à cette rayonnante et fugitive splendeur qu’on appelle alors leur vie ».

     

    P. A.

     

    (1) Il est notamment l’auteur de la plus récente traduction de Berlin Alexanderplatz, de Döblin (Gallimard 2010).

     

    Illustration : le Rhin à Strasbourg (car, faut-il le rappeler, Esther Kinsky et moi sommes nés sur les bords du même fleuve, quoique sur deux rives différentes).

     


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