• La Semaine des martyrs, Gilles Sebhan (Les Impressions nouvelles)

    photo Pierre GazioÇ’aurait dû être un livre associant texte et photos. Pour finir, c’est un « roman » avec, en couverture, une seule photo, parmi celles que Denis Dailleux a consacrées aux « martyrs » de la révolution égyptienne de 2011 et qu’on peut admirer sur son site.

     

    Un roman ?... Voire. Gilles Sebhan nous surprendra toujours : autofiction, fiction tout court ( ?), récit de vie, essai, demain, qui sait ?... et aujourd’hui quelque chose qui tient peut-être de tout cela en y ajoutant le reportage et le récit de voyage en Orient. Cet entrecroisement des genres n’ayant d’autre fin, comme d’habitude, que de les mettre en crise pour mieux les dépasser.

     

    « J’ai été amoureux d’un martyr »

     

    Les chapitres, qui égrènent en guise de titres des noms de quartiers du Caire ou de ses environs, s’organisent en trois parties : 1) le narrateur, qui s’appelle Gilles, rend visite en Égypte à son ami photographe, qui s’appelle Denis ; il y tombe amoureux de Mohamed le taxi ; 2) Gilles revient quelques mois plus tard et trouve Le Caire en pleine révolution ; il perd Mohamed de vue mais voit un jeune inconnu tomber, victime des balles de la police, sur un pont enjambant le Nil ; 3) troisième voyage ; Gilles et Denis décident d’entreprendre un travail de mémoire consacré aux morts de janvier 2011 ; ils visitent leurs familles, Denis fait des photos ; on apprendra aussi ce qu’est devenu Mohamed.

     

    Ce plan d’une simplicité biblique est incessamment remis en cause par de rapides allées et venues dans le temps : comme toujours chez Sebhan, il s’agit de tracer les contours d’un objet central qui se dérobe et que le texte travaille à cerner au plus près. Cet objet, c’est d’abord en l’occurrence la ville elle-même, ce Caire tentaculaire qui se laisse appréhender à travers sa poussière et son « parfum subtil de pourriture et de jasmin ». Le narrateur est très conscient de descendre d’une longue lignée d’Occidentaux attirés par l’Orient, ses splendeurs, sa misère, la beauté de ses garçons. Plutôt que d’habiller cette fascination, il l’affronte. « J’allais pouvoir me faire mousser dans les salons, très loin d’ici », dit-il au moment du départ. Et il ajoute : « J’ai été amoureux d’un martyr. Au fond, il y avait quelque chose comme ça, qui stagnait en moi comme une vase nauséabonde ».

     

    « Une quête de la mort en moi de quelque chose… »

     

    Car, ici, et, malgré le finale de La Dette (Gallimard, 2006), c’est nouveau chez Gilles Sebhan, il y va d’un événement historique. Ne demandons pas à l’auteur ou au narrateur, qui semblent mettre Moubarak et Nasser un peu sur le même plan, ce qu’eux-mêmes ne voudraient pas nous donner : une analyse géo-politique rigoureuse. Leur approche de l’Histoire s’avoue radicalement individuelle : « On s’imagine qu’il faut une personnalité universelle pour aborder l’événement politique. Alors que les révolutions sont faites par une somme aussi déviante, atypique, imparfaite d’individus qui pourraient être nous. De garçons et de filles. De jeunes et de vieillards »… Cependant, aux yeux de celui que les Égyptiens nomment Guil, les héros sont avant tout « de jeunes hommes solitaires en rupture de ban ». Quand, au cours d’une scène de foule menée de main de maître, il choisit de se joindre à un cortège protestataire, « ce n’[est] pas par esprit révolutionnaire », mais pour emboîter le pas au garçon appelé à mourir quelques instants plus tard.

     

    Le désir comme médiation, donc, permettant d’accéder aux autres, à leur colère, à leur souffrance. Un désir capable par conséquent de muter pour se transformer en intérêt pour les morts, puis en empathie : « Je suis resté un étranger aussi longtemps que la douleur des familles et la mienne ne se sont pas rencontrées dans un salon où trônait l’autel aux photos multiples qui consacraient un jeune mort dans des cadres dorés sur un fond de mur vert amande ». En chemin, l’auteur-narrateur n’aura renoncé à rien de la volonté de lucidité qui est un de ses traits caractéristiques (« La recherche des martyrs était-elle une quête de la mort en moi de quelque chose, d’une idée, d’un désir. Peut-être, de ce point de vue, souhaitais-je que Mohamed soit mort »).

     

    À la rencontre de l’autre, à la rencontre de soi, au fil d’un approfondissement graduel : au mouvement circulaire que j’évoquais plus haut vient s’associer un jeu complexe entre surface et profondeur. Comme le narrateur, en effet, le note aussi, dans les logements miséreux des martyrs ou dans les salons de l’ambassade, il n’est « jamais à [sa] place (…). Toujours en visite ». Ne parlant pas l’arabe, ignorant du pays, il se trouve plongé dans un monde de signes qu’il s’agit en permanence pour lui, avec l’aide de Denis et de son assistant, Mahmoud, de décrypter. Et si le texte se laisse parfois aller à une abondance de détails matériels qu’on pourrait juger excessive, c’est que, comme dans le travail du photographe, mis en scène lors des récits de rencontres avec les familles qui constituent le cœur du livre, c’est à travers les apparences matérielles que l’essentiel doit peu à peu émerger pour se laisser saisir, dans toute sa dimension énigmatique. De la surface au plus profond, des séductions de l’exotisme à la proximité de la mort… C’est à un parcours initiatique que cette Semaine des martyrs invite et contraint.

     

    P. A.


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