• La Tête haute, Emmanuelle Lambert (Les Impressions nouvelles)

    La Tête haute, Emmanuelle Lambert (Les Impressions nouvelles)Les personnes âgées seraient-elles nos nouveaux héros ? Pendant longtemps, à quelques exceptions près, Jean Valjean, Chabert, Aschenbach, on était après cinquante ans classé et inutilisable. Mais depuis un certain temps les vieillards prennent de la valeur sur le marché de l'imaginaire : cinéma, roman, ils font à ce qu'on dirait des personnages principaux tout à fait possibles et de moins en moins incongrus. Effet probable de l'allongement de la vie et de l'accès des baby-boomers à l'âge qui fut celui de leurs devanciers. Soyons contents. Le moment de la retraite recule devant nous tel un mirage mais dans nos années finales nous aurons des figures en lesquelles nous reconnaître pour vivre nos vies jusqu'au bout comme des personnages de fiction.

     

    Quand on commence La Tête haute d'Emmanuelle Lambert on se dit qu'elle a bien senti le vent et que Betty, Marseillaise de quatre-vingt-quinze ans, a toutes les qualités requises pour faire une héroïne au goût du jour. Elle s'apprête à raconter sa vie à Jean, écrivain, dont ses enfants et petits-enfants lui ont proposé les services, puisque de cette vie il s'agit de faire un livre. On a un peu peur.

     

    Mais de la vie de Betty, en fin de compte, que saura-t-on ? Peu de chose, des bribes, il faut bien le dire légèrement stéréotypées : la mort de la mère, l'orphelinat, l'amant issu de la bourgeoisie et la grossesse accidentelle… Tout cela, qui ne nous étonne guère, n'est sans doute pas l'essentiel.

     

    « Ça finit par une date, mais ça commence par une voix », lit-on dans les dernières pages du roman. Dates et voix, voilà donc les deux clés. Et de fait ce que nous propose Emmanuelle Lambert est d’abord un roman sur les âges, plutôt que sur l’âge. Jean, qui a quarante ans, « appartient à la Préhistoire » aux yeux de Ghita, laquelle en a quatorze. Elle est la sœur de Sonia, qui en a huit. Betty, qui appelle Jean « mon petit », a une petite-fille, Agathe, qui en a vingt.  Tous ces gens dont les histoires se croisent utilisent les objets et les techniques propres à leurs temps respectifs, si bien que dans le roman d’Emmanuelle Lambert les toiles cirées et les nappes brodées de coquelicots se mêlent aux SMS « complètement dépassé[s] », à Skype et aux vinyles revenus à la mode. Ils parlent aussi avec les mots de leur génération. Les uns déclarent : « Je vous ai préparé un petit frichti » ou « Elle était ficelle, c’est pas possible », les autres s’écrient « Putain, Jean, bouge ton cul, remets-toi à écrire, tu nous fatigues, là ». Emmanuelle Lambert excelle dans le dialogue, le quasi-monologue intérieur, bref tout ce qui est de l’ordre de la parole. Son roman des âges est, encore plus, un roman des et sur les voix. Jean appelle Agathe « La jeune voix », il écoute les propos de Betty y compris ce qu’elle tait et donne des cours de soutien scolaire à Sonia, qui ne parle plus. Sa compagne, psychanalyste, garde le silence professionnellement toute la journée mais le soir « monologue » tandis qu’il en profite pour songer à ses « histoires de parole ». Tout le roman bruit de ces discours qui s’entrecroisent et de ces situations de communication qui s’appellent et qui s’opposent.

     

    Pour ce bruissement on est prêt à passer sur la critique sociale peu nouvelle, l’émotion fatigante et l’extase assez prévisible devant la lumière italienne. On pardonne même à Emmanuelle Lambert de parler, et deux fois, du « ressenti » de ses héros. Car elle-même a un ton, un rythme, un phrasé dont la légèreté curieusement sautillante convient parfaitement à son objet. « Il faut écouter les silences », dit-elle en effet, et « rester poreux à l’entre-les-lignes ». Entre les vies, entre les voix, dans le va-et-vient incessant qui nous fait sauter de l’une à l’autre, se situe bien l’essentiel de son livre, dont le côté aérien vient du fait qu’il repose ainsi tout entier sur des écarts. Savoir les faire apparaître comme ce qui compte vraiment en littérature, voilà le succès d’Emmanuelle Lambert, et son Jean, assis les yeux fermés au confluent des destins et des mots, constitue une assez belle figure de l’écrivain.

     

    P. A.

     


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